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Après cette hasardeuse et pourtant agréable immersion dans un Vase communicant où le Silence a montré son attitude « adoucissante » de la Mémoire, je devrais en sortir. Immunisé vis-à-vis des risques qui peuvent se déclencher lorsqu’on fouille dans la Mémoire même.
Mais cela ne m’est pas arrivé. Car en fait la Mémoire est souvent partagée avec d’autres et qu’il arrive souvent que deux personnes — par exemple deux anciens amis pour la peau — n’aient pas du tout le même souvenir à propos du même « fait » ou de la même « chose ».
En descendant dans la mémoire comme dans le sous-sol d’un gratte-ciel ayant autant de niveaux en dessous qu’en dessus du rez-de-chaussée, je trouve souvent, au milieu des couloirs, un matelas abandonné, un vieux berceau en bois, des habits entassés ou même des fantômes. Si j’y descendais avec un de mes amis, nous ne trouverions pas les mêmes choses.
C’est pour cette raison qu’ils ne voudraient pas que je poursuive des pistes dans une mémoire qui n’est pas que la mienne. Peut-être, ce n’est qu’une petite gêne, juste une légère contrariété, suffisant quand même à leur conseiller de rester en dehors de ces caves poussiéreuses d’où peuvent jaillir des reconstructions redoutables et scandaleuses.
J’en souffre silencieusement, tout en donnant intimement raison à tous ceux qui hochent la tête en soulignant leur désapprobation. Je ferais le même, je crois. Donc, il est difficile, sinon impossible, en ces conditions-là, de se soustraire à la phrase inouïe qui voltige sur ma tête : « tu n’en as pas le droit, ni surtout les capacités… »
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D’ailleurs, on n’entamerait pas des fouilles comme ça s’il n’y avait pas des nœuds à démêler. C’est un chat qui mange sa propre queue, « sans savoir », comme dit Giorgio Gaber dans une drôle de chanson, « que la queue est la sienne ».
Il faudrait attendre notre mort, et la mort de tous nos contemporains pour parler librement de notre vie en dehors du souci de ce jugement invisible et de cette indifférence que pourtant se touche. Tout comme le brouillard épais et humide de piazza Maggiore à Bologne pendant certaines journées d’août où le vent est complètement absent.
Heureusement, tous ceux qui osent, comme moi, briser la glace de cette indifférence obscurantiste au risque du scandale trouvent dans leurs odyssées de la Mémoire des copains de route, des amis souvent inconnus qui les aident à engendrer quelques petites souris que le passé emprisonnait.
Il est pourtant rare qu’une telle générosité vienne de gens très proches de nous, car, comme je viens de dire, les gens qui pensent de nous connaître comme leur poche, ne voudraient pas que nous sortions des schémas qu’ils ont fabriqués pour nous coincer dans un portrait figé.
Il y a pourtant des exceptions qui nous soulagent. Si je n’oublie pas un de mes amis architectes qui me dit, après avoir lu mes poésies : « Tu ne devais pas les écrire » ; si je reste confus à l’idée qu’un ami très proche avait jugé mon Testament immoral de façon tellement négative que devant ma question — « L’as-tu lu ? » — avait bondi rageusement en me disant « Voulons-nous en parler ? » (se jugeant évidemment provoqué) cela me consola énormément de recevoir des témoignages complètement à l’opposé depuis mes parents de Cesena ainsi que d’une série de personnes, concernées dans mes flash-back et contentes de l’être.

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Ce fut le cas d’un cousin de ma mère, appartenant à la grande famille napolitaine de ma grand-mère Agata. Celui-ci au lendemain de la lecture de mon premier roman (« Il quarto lato », « Le quatrième côté » en français) voulut me proposer au téléphone le sujet pour un conte. Ce n’était pas un épisode de sa vie, mais un fait réel arrivé à Antonio, quelqu’un qui avait été très proche de lui, un camarade du temps de la Seconde Guerre. Pour une fois, j’eus la bénéfique sensation de me voir traité de professionnel dans ce métier aimé de l’écriture : il me considérait à la hauteur de son récit, ne se bornant pas à m’autoriser, mais sollicitant, au contraire, mon intervention…
Ce que je fais maintenant et, nécessairement, en survol. Car je n’avais pas eu le temps ni la promptitude d’esprit de noter ce fleuve de paroles sur un bout de papier quelconque.
J’ai en tout cas une assez bonne mémoire. Le souvenir de cette cadence où l’adoption du dialecte napolitain assumait une nuance d’agréable snobisme m’aidera à combler les vides.
Cette courte petite histoire me donne d’ailleurs la chance d’installer un petit pont entre la parenthèse embarrassante de mon escapade à Naples et la suite des événements romains où le Strapontin va brusquement me ramener.
Antonio, pendant la guerre, se trouvait à Messine, en Sicile, lors du débarquement allié. Jeune officier, il se fit apprécier pour sa connaissance de la langue anglaise, nécessaire surtout pendant les jours suivants à la victoire des alliés anglo-américains (17 août). Avant cette journée — nonobstant la chute de Mussolini du 25 juillet 1943 et la participation à la guerre moins convaincue de la part du gouvernement Badoglio —, Messine ne cessa de subir des bombardements de plus en plus destructifs, avec de graves pertes. Ce jeune officier, âgé alors de 24 ans, se trouvait surtout engagé dans une activité d’aide à la population. Il avait risqué de perdre la vie à la suite d’un écroulement successif à une bombe, tandis qu’une autre fois son béret s’était révélé assez solide, en le sauvant de la chute soudaine, juste sur sa tête, d’un redoutable morceau de grabats. Je me rappelle bien. J’étais debout près de mon chevet, ou assis sur la pointe du matelas, à l’écoute de cette petite voix dont je ne pouvais rater aucune nuance ni ne perdre aucun détail. Cet ami, Antonio, eut l’occasion d’assister au tout premier acte de la Libération. Quelques jours après l’entrée en Messine du général Patton, tout le monde, civils compris, dut déposer les armes. Le 2 septembre, le gouvernement italien signa la capitulation. Se passèrent après des jours de confusion extrême, Badoglio ayant déjà décidé de signer l’armistice. Antonio fut renvoyé à Naples, sa résidence, avec l’ordre de se présenter à la caserne juste le 8 septembre. Le matin de ce jour fatidique Antonio, impeccablement revêtu de son costume d’officier, se rendit à la caserne située sur l’ancienne colline de Pizzofalcone…
De loin, on lui fit signe de rester à distance. Ensuite, il vit des gens qui sortaient à la hâte de la caserne en habit bourgeois. Un d’eux lui hurla : « Va-t’en ! »
Avec la présence d’esprit de quelqu’un qui ressent l’approche de la guerre civile, Antonio eut du sang froid en s’aventurant, tout droit, vers les quartiers plus en haut. Au risque d’être agressé ou emprisonné. Il apprit, en remontant via Monte di Dio, qu’on avait signé l’armistice avec les Alliés et donc les Allemands, encore sur place à Naples, devenaient des ennemis. Il remonta ensuite via Giovanni Nicotera, traversa via Chiaia. Il poursuivit enfin via Nicotera jusqu’à Corso Vittorio Emanuele. Dans une ruelle sans issue habitait une jeune veuve qu’il connaissait bien. Une fois sauvé chez elle, il attendit minuit. Sa protectrice s’était entre-temps procuré une pelle. Il sortit tout seul dans le jardin sombre. De l’intérieur son amie essayait de faire un peu de lumière brûlant des journaux. Il fut très rapide. D’ailleurs, ce n’était pas nécessaire de creuser trop en profondeur. Lorsqu’il put finalement ensevelir son uniforme, il rentra, confus et tremblant.

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En dépit de ses origines modestes et d’un tempérament avare que ses beaux frères lui reprochaient, mon grand-père Alfredo considérait l’habit comme le miroir de la personnalité de chacun. Donc, tout en gardant un style austère, il était impeccable. Évidemment, avec l’âge, après la mort de sa femme, son attention se concentra surtout sur le paletot ou le costume, où ne manquait pas un mouchoir blanc dans la poche externe. Mais sa veste de chambre, aussi, gardait l’écho d’une jeunesse à peu près élégante. Je ne m’étonne pas, à y repenser, si l’une de ses expressions préférées c’était : « Ce sont les chaussures qui font le seigneur ! »
Telle était sa déception vis-à-vis de l’indifférence qu’au contraire m’inspirait ce sujet, jusque de mon enfance.
Maintenant, à cette sidérale distance, je comprends ce qu’il voulait dire, allant bien au-delà de la qualité et du niveau de l’entretien de cette indispensable continuation de nos pieds. Pour moi, cela a été toujours une lutte que j’ai finalement maîtrisée, à l’âge adulte, avec l’adoption d’une seule paire de chaussures à la fois, jusqu’à leur consomption presque. Cela n’a aucune importance si j’achète mes chaussures en hiver, avec le souci de devoir résister à la pluie à la boue et même à la neige. Je les porterai sans problèmes en printemps et aussi en été… à moins qu’il n’arrive pas la canicule.
Pour moi, les chaussures sont comme des roues Michelin ou Pirelli qui me donnent la chance de rouler sur les trottoirs, de me glisser sur les prés du Luxembourg ou des Buttes Chaumont, de donner un coup de pied à un caillou ou alors à une boîte de Coca-Cola…
Si je n’avais pas ces robustes partenaires, je serais perdu. Donc je les aime, intimement. Et, en même temps, je les maltraite, sans voir en cela d’éventuelles formes de méchanceté ou de brutalité. C’est pour cela que je choisis toujours des chaussures solides, pour qu’elles résistent à la rue tout comme à l’énergie de mes pieds.
Évidemment, si on se bornait à regarder mes pieds faufilés dans mes chaussures de montagne ayant plusieurs mois sur le dos, tout le monde dirait que leur propriétaire c’est un paysan, ou un homme de fatigue. Impossible qu’un seigneur, ou même un intellectuel distrait puisse sortir et rentrer sans passer la brosse, même pas une fois, sur ce cuir jauni, ridé partout !
Et les chaussures mêmes, que diraient-elles, si on leur donnait la parole ?
« Tu nous prends pour un hôtel, tu vas et tu viens sans jamais nous prévenir ! Grâce à nous, tu vis comme un coq en pâte… »
Toujours prêtes au pas de la porte, mes CLARKS (ou imitations italiennes), mes TIMBERLANDS (ou imitations de partout dans le monde) ou mes chaussures de montagne (avec les semelles en VIBRAM) sont rarement rangées, comme des ânes dans l’étable, avec les autres chaussures dans le petit chiffonnier près de mon chevet. Elles endurent la solitude ou alors, rarement, pendant la nuit, elles cohabitent sans enthousiasme avec mes pantoufles…

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Que dirait-elle, ma pauvre sœur aînée, si elle retrouvait, ici, le fameux épisode de la pantoufle ?
Elle dirait bien sûr qu’elle ne s’en souvient pas, que si jamais mon père a eu une propension quelconque vers des sylphides ailées de passage devant son appareil photo, ma mère, appelée d’ailleurs « la lionne » en famille, eût vite réagi, car elle « tenait son mari bien serré contre elle-même ».
Voilà un autre impératif moral, sinon carrément une condamnation, toujours présente dans mes jours. Une famille unie, un grand amour reliant entre eux pas seulement mes parents, mais aussi mes grands-parents paternels et maternels ! Aucune fissure, ni fente ni porte étroite, qui peut justifier la décadence trompeuse de leur rejeton… Suis-je donc obligé de porter en entier la responsabilité d’une vie où j’ai bien sûr atteint l’amour, moi aussi, mais à travers un parcours contradictoire, redoutable et parfois méprisable aussi ? N’y a-t-il pas, ici ou là, quelques traces de petite transgression de la part de ces dieux tutélaires du foyer familial, des petites déchirures ou failles auxquelles accrocher mon besoin de complicité ?
Pourquoi tout le monde est-il capable de « le faire sans le dire », tandis que moi, au contraire, j’ai dû forcément agir à la lumière du soleil ?
« Mystère de la foi ! » aurait dit ma belle-mère, tout à fait indemne, elle aussi, de possibles « fantaisies parallèles ». Et pourtant une dame très gentille et aimable qui m’a toujours accepté sans réserve dans sa famille et dans son cœur.
D’ailleurs, sans aucune intention, même inconsciente, de vouloir briser cette fresque familiale pouvant rivaliser avec la Chambre des Époux de Mantegna à Mantoue, j’ai un souvenir très sympathique de l’épisode de la pantoufle.
Cela arriva dans la maison neuve, déjà dans les années soixante, je crois. Mon père, accompagnateur dévot et appréhensif, cherchant anxieusement ma mère à chaque fois qu’il rentrait — « Maman ? » nous demandait, d’un ton que je n’oublierai jamais — et parfois sortant en voiture pour aller à sa rencontre, avait toujours gardé son style unique, élégant sans être narcissique, au contraire nonchalamment en retrait, jusqu’à l’effacement. Cette attitude « discrète » se prolongeait dans le rapport avec ma mère jusqu’à se traduire, du moins à l’apparence, en renonce aux prérogatives de l’homme, du mari. Et c’était toujours ma mère qui se chargeait de lui reconnaître ce rôle. Une étrange compétition, où je crois que la psychanalyse — que mon père avait connue au temps de la fréquentation assidue de son beau-frère Nicola Perrotti – ne fut pas étrangère à son comportement devant ses enfants.
Donc l’épisode de la pantoufle aussi, que mon père lança avec une imprécision délibérée en direction de ma mère voulait être instructif : même dans les couples les plus solides peuvent y être de petites explosions. En fait, une fois obtenu le but de surprendre ma mère avec un geste tout à fait inusuel, mon père assuma une expression goguenarde et satisfaite.

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En revenant à la maison natale, juste avant le fameux déménagement, je ne peux passer sous silence l’image des deux oncles maternels, auxquels bien sûr le Strapontin consacrera plus avant l’espace qu’ils méritent.
L’oncle Dodo et l’oncle Tito.
Deux personnages qu’on ne pourrait pas imaginer plus différents l’un de l’autre. Tous les deux ont exercé sur moi une fascination sans bornes.
Ils trouvent aujourd’hui une fonction spécifique vis-à-vis de la question des chaussures.
D’ailleurs, s’il est vrai ce que disait Alfredo, mon grand-père, et que vraiment on connaît et reconnaît aussi le seigneur des chaussures qu’il porte, il est absolument possible que mon portrait de mes oncles Dodo et Tito jaillît directement du portrait de leurs chaussures.

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Le frère cadet de ma mère, mon oncle Dodo, était né en dernier juste à la fin de la Grande Guerre, en 1918. Il est le membre de la famille auquel je ressemble le plus quant au physique, mais aussi, comme on verra, dans d’autres points de vue…
Même s’il soignait beaucoup son vestiaire ainsi que sa personne, on ne peut pas dire qu’il fût un type élégant. Il n’était surtout pas recherché. Sauf en été, à la montagne, lorsqu’il arborait des chemises de laine à carreaux ainsi que des pantalons de velours, ou alors pendant certains dimanches « en famille » où il se libérait de son uniforme, il portait toujours le veston, la cravate et parfois le gilet aussi. Comme mon père, d’ailleurs. Il recherchait une sobriété tendant au gris, qu’il adoptait, je crois, aussi dans son monde à lui, dont nous ne percevions que des échos, des mots entendus dire. Il essayait de passer inobservé, craignant peut-être d’être fourvoyé de sa propre ligne de conduite ou alors, car l’expérience enseigne, voulant éviter d’être exploité, voire saccagé. Car il avait des énergies et des ressources intellectuelles presque inépuisables, se mariant d’ailleurs avec une volonté de fer. Il travaillait toujours à corps perdu.
Personne ne s’étonnera, alors, en sachant maintenant que mon oncle Dodo ne se contentait pas de la brosse la plus adaptée, ainsi que du chiffon souple ou du vernis pour chaussures de la meilleure marque. Il « lavait » les chaussures pour leur faire perdre toute trace de poussière ou de boue incrustée.

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Grâce à la loupe fournie par Apple, mon oncle Tito apparaît de toute évidence dans la photo de l’enterrement de ma grand-mère Agata, le 16 janvier 1949. Il est au bord de la foule des présents, peut-être pas trop à l’aise dans son rôle de futur mari de ma tante Augusta, désespérée dans le premier rang. Car en fait l’oncle Tito, disparu très jeune, quand je n’avais que 15 ans, était un peu un personnage de Pasolini vis-à-vis de notre famille. Il venait d’une famille prolétaire, habitant via Dardanelli, dans un quartier considéré populaire, avec ses deux parents et son petit neveu orphelin. Dès la naissance, cet homme beau et viril, très ressemblant à l’acteur Maximilian Shell, s’était trouvé pratiquement dépourvu de la main droite, restée petite comme celle d’un nouveau-né. Cela fut pour lui un grave handicap, bien sûr. Mais ce fut à cause de cela qu’il se chargea pendant toute sa vie de défis de plus en plus engageants, soit sur le plan intellectuel soit pour ce qui concerne les activités manuelles. Je négligerai, aujourd’hui, de citer sa brillante carrière universitaire ni ses exploits incroyables et géniaux aussi lors de la construction, chez soi, d’une barque en polyester, — qu’il fit de ses mains ou, pour mieux dire, grâce à l’habileté prodigieuse de sa main gauche, que la droite aidait comme elle pouvait, en lui donnant juste un bout de bras. J’oublierai de décrire mon oncle Tito en vélo, profitant, je ne sais pas comment, des pédales pour le freiner.
J’oublierai aussi de raconter comment se passa sa rencontre avec ma tante Augusta à la Bibliothèque nationale Vittorio Emanuele II. « Je n’en peux plus ! », « Non ce la faccio più ! », il ne dit que cela, du moins pour introduire le sujet d’une rencontre qui devenait urgente. En fait, ils se marièrent en août de cette même année 1949 marquée par la disparition d’Agata. Mon oncle Dodo épousa ma tante Antonia en cette même année lui aussi. Je négligerai de chercher des raisons psychologiques. Il est vrai que tout le monde était très attaché à cette Agata, véritable pilier de la famille au-delà du caractère sévère et des hurlements d’Alfredo. Il est vrai que mon oncle Dodo était le dernier et qu’il était mâle…
Revenant aux chaussures, je crois que mon oncle Tito tranchait nettement entre le déguisement nécessaire dans les lieux députés (il était impeccable en tant que vice-consul à Élisabethville) et la vie normale. Je me souviens qu’il ne se souciait même pas des coudes défoncés de ses pulls et qu’il exhibait volontairement des expressions rudes et mordantes qui provoquaient ma mère en nous mettant mal à l’aise. C’était en fait un jeu, le sien, une espèce de pose pour vaincre probablement sa timidité ou ses complexes d’infériorité sociale.
Pour moi, et, je crois, pour mes frères aussi, c’était la déflagration, le bouleversement, la mise en discussion immédiate de nos certitudes.
Je me rappelle bien leur arrivée. La tante Augusta, immanquablement, dès qu’on ouvrait la porte, courait riant aux toilettes en sautillant sur les talons : « Le pipi ! Le pipi ! »
Mon oncle Tito était immédiatement capturé par ma mère pour quelques réparations ou pour l’électricité. Et tout de suite après c’était la panique, parce que mon oncle Tito demandait assez brusquement de lui trouver le marteau, ou les pinces, ou les vis, ou le tourne-vis, o les clous… Et personne de la famille ne savait où trouver ces outils aussi mystérieux qu’indispensables.
Avec le temps, j’ai compris le rôle essentiel et irremplaçable que mon père a eu dans ma formation et dans ma vie. Il est ici, il fait partie intégrante de mon moi à moi. Même si je l’ai parfois critiqué, contesté aussi, parce que je le considérais comme vieux, dépassé… comme il avait fait, du reste, lui aussi, avec son père, l’incontournable Zvanì…
Mon père a eu d’ailleurs le mérite de nous laisser libres d’aimer aussi d’autres figures, dans la famille. Certes, il était très proche de l’oncle Dodo, avec qui il a aussi longuement travaillé, sans qu’il y eût une seule discussion (à part ce jour de l’invasion de la Hongrie en 1956, lorsque mon père justement condamnait les raisons des Soviétiques tandis que mon oncle naïvement les défendait…) Certes, l’oncle Tito assumait parfois des airs d’aventurier… Mais mon père l’estimait beaucoup, tout en admirant son enthousiasme créateur.
Pourtant l’épisode de la bataille des chaussures reste troublant pour moi, même à distance de soixante ans pile. Nous passions nos journées dans une grande chambre, dominée par un grand placard qui se défaisait petit à petit, nos lits, une table fort abîmée et une étagère basse, où ma mère rangeait tant mal que bien les chaussures de toute la famille. Je rappelle, juste pour sa présence silencieuse, l’existence aussi d’une paroi que mes parents nous avaient laissée graver, noircir ou colorer sans aucune limite… En raison du fait que le déménagement était proche et qu’il ne valait plus la peine de repeindre les murs…
Pourtant cette paroi n’eut aucun rôle dans la bataille.
Jusqu’à ces jours-là, nous n’avions pas l’habitude de faire de jeux violents. Oui, on faisait la course de chaises, en les faisant avancer par nos vivants coups de reins. Oui, on courait aussi en long et en large, on jouait « aux épées » avec les cintres avec l’âme de bois, mais en général notre violence était surtout verbale et tout à fait innocente.
Ce fut en fait l’oncle Tito qu’un jour, de but en blanc, se coalisa avec mon frère et, se cachant avec ce dernier derrière l’étagère basse, prit à lancer contre moi toutes les chaussures qu’il trouvait. Vexé, intimidé, d’abord je subis les attaques. D’un coup, je compris que ce n’était pas question de pleurer. Personne ne serait intervenu pour me secourir, du moment que l’autorité même, représentée par mon oncle, se mêlait à l’action de guerre. Alors, je réagis. Je rendis toutes les chaussures que j’avais reçues sur le dos. Maintenant, je pleurais…

Giovanni Merloni