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Hier soir, dans un moment d’orgueil mal placé, j’avais lancé un tweet dans lequel je me vantais même de « l’irrégularité » du Strapontin, jusqu’à évoquer un « joyeux esprit d’irrégularité ». Tout de suite après, j’ai corrigé le tir, en donnant juste l’annonce d’un décalage temporel, avant que soit prête la publication que voici.
Pourtant je me dois d’expliquer les raisons profondes des rythmes, pas du tout métronomiques, qui font ressembler le Strapontin moins à un carrosse de train pendulaire qu’à un cheval fou. Et d’éclaircir aussi le pourquoi d’une halte de réflexion, à voix haute avec vous.
Si on était à l’époque des jeux de mots — parfois plus fréquents que les phrases nécessaires et utiles — on dirait (Antonioni me pardonne !) que mon voyage dans le passé révolu touche aujourd’hui le Strapontinskie Point.
Qu’est-ce qu’il y a au milieu du désert ?
Mon oncle Dodo, soldat d’infanterie, fut envoyé à Livourne en deux périodes complètement différentes l’une de l’autre. La première presque insouciante, la seconde, au contraire, très engagée. Dans les premières lettres à la famille, le jeune soldat, aspirant au maximum à devenir sergent, conteste volontiers les supérieurs, mais ne se plaint pas d’une condition militaire lui laissant, à la mi-août, quoique brève et modeste, la possibilité d’une licence de trois jours à Viareggio, centre renommé de villégiatures, encore en pleine activité.
En septembre 1945, envoyé à nouveau, tout de suite après la fin de la guerre, dans une Livourne complètement détruite par les bombardements, mon oncle a presque vingt-sept ans. Il est déjà un homme mûr, pleinement conscient de tout ce qui se passe en Italie au lendemain de la Libération.
En cette deuxième période, trois lettres à sa famille m’ont vraiment touché. Dans la première, il raconte d’un déplacement de Livourne à Bologne, avec une incontournable description des rues et des gens de cette ville, durement mise à la preuve par les occupants allemands, pourtant tout à fait vivante et incroyablement active.
Dans la deuxième, s’adressant à ma mère (sa soeur), il raconte avoir rêvé de l’enfant bientôt attendu, c’est-à-dire de moi-même. Il dit cela d’une façon étrange, avec une affection sincère, tout à fait inattendue vis-à-vis de ses attitudes, toujours  ironiques et réservées.
Dans la troisième, il s’adresse à son père Alfredo, ce personnage dont nous avons déjà entamé le portrait-robot, qui aimait beaucoup son rôle de chef de famille, l’autorisant peut-être à se soucier du destin de ses enfants, mais pas à s’en assumer la charge. Ici, pour la première foi, je crois, mon oncle refuse toutes les aides que son père lui offre. Il arrive même à menacer une rupture.
Je me rends compte qu’en citant ces trois lettres de façon expéditive et même trop nonchalante j’enlève toute curiosité vis-à-vis de leur éventuelle traduction dans un des prochains billets.
Pourtant, ces lettres sont la preuve de l’impasse, ou si l’on veut du Strapontinskie point où je suis tombé. En fait j’étais en train de renverser la logique de mon exposition, prévoyant : d’abord un lien avec le thème des chaussures ; ensuite un petit relais avec le Testament immoral et le vacarme de son train ; enfin l’atterrissage sans trop de bleus dans le vieil appartement via Calabria 17 à Rome que mon alter ego de huit ans et demi n’a pas encore abandonné.

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De quoi voulais-je parler ? J’aurais voulu exploiter un peu ce personnage que j’ai toujours aimé et considéré comme un deuxième père, qui m’a laissé un « cube » de papier dont je suis responsable et dépositaire, dans lequel, si j’en avais envie, je pourrais trouver beaucoup de réponses à mes curiosités. Je croyais les jours passés avoir trouvé cette envie de parler de lui, à travers ses propres mémoires ou plutôt ses réflexions, ses articles dans les journaux politiques, ses interviews.
Mais je ne peux pas le faire, maintenant. Et, peut-être, je ne pourrai pas le faire à l’intérieur du Strapontin. Cela en raison de la quantité débordante des matériaux hérités et du problème de la traduction (et du temps pour cela), mais aussi pour une question plus générale. La question de l’Histoire de mon pays au cours de la Seconde Guerre, qu’on ne peut pas décrire par les allusions et les phrases incomplètes qui sont devenues caractéristiques du Strapontin.
C’est une histoire très douloureuse, que tout le monde peut apprendre sans trop de difficulté. En fait, si l’on cherche, il n’y a rien de caché. Après la Première Guerre — à la suite de sanglantes luttes ouvrières dans les années 1920-1921 ; sous prétexte de pouvoir endiguer le socialisme et le communisme en phase montante après la révolution d’octobre en Russie — une dictature populiste s’installa pendant vingt ans, approuvée par le roi d’Italie. Même si Mussolini et ses hommes avaient condamné l’Italie à l’autarcie et l’isolement international, l’antifascisme, minoritaire, peinait à créer un mouvement suffisamment fort contre le régime. Avec les guerres coloniales, les lois raciales de 1938 et l’alliance (aussi « logique » qu’opportuniste) avec l’Allemagne d’Hitler, les Italiens commencèrent à ouvrir les yeux. Le jour de la chute de Mussolini, le 25 juillet 1943, les gens exultaient dans les rues. Cependant, il était évident, du moins pour les observateurs les plus avertis : la présence massive des Allemands sur le sol national et la lenteur de l’avancée des Anglo-américains ne rendaient pas envisageable une solution indolore.
J’ai parlé un peu du 8 septembre 1943, jour de la proclamation de l’armistice, entre l’Italie et les Alliés, qui venaient juste de libérer la Sicile. J’ai aussi fait mention des quatre glorieuses journées dans lesquelles les Napolitains ont trouvé tout seuls la force héroïque de chasser les Allemands, préservant d’ailleurs leur ville d’une possible destruction.
Pourtant, au lendemain du 8 septembre, le roi et le Maréchal Badoglio, qui avaient eu le bon sens de signer l’armistice avec les Alliés, n’eurent pas la force ni le courage de rompre formellement avec les Allemands, assumant une position politique — comme le fit par exemple de Gaulle depuis Londres, au lendemain de l’occupation du sol français — en transférant par exemple le gouvernement officiel dans les territoires libérés (toute l’Italie méridionale) et déclarant illégitime tout autre gouvernement qui se rendait complice des Allemands. Badoglio et le roi ne firent pas cela. Ils s’échappèrent à Brindisi, sur la pointe extrême de la botte, abandonnant les Italiens à leur destin.
Dans les mêmes jours de septembre 1943, avec un sens de l’opportunité qui fait peur, Hitler réussit, apparemment sans trop de difficultés, à organiser une prompte réaction. D’abord, il envoya un commando qui libéra Mussolini — emprisonné dans les montagnes des Abruzzes —, ensuite il le convainquit à reconstituer un gouvernement « fidèle », la République de Salò, qu’on installa en Lombardie. Une soi-disant « république sociale » — encore plus nettement basée sur les idéaux fascistes et sur l’antisémitisme déclaré — ayant la présomption de « continuer » toutes les activités politiques et administratives en cours.
Ce fut alors que l’antifascisme clandestin commença petit à petit à assumer une dimension plus vaste, ne se bornant plus aux mouvements organisés des socialistes ou des communistes, anciennes victimes des persécutions fascistes. Il suffit de regarder ce vidéo, racontant le jour de la libération de Bologne, pour comprendre combien le peuple italien a pu partager les actions courageuses et le travail humanitaire énorme des hommes et des femmes de la Résistance.
Voilà la traduction de ce que nous explique la fille de celui qui réalisa cette vidéo le 21 avril 1945 à Bologne : « Mon père jouait du saxophone. Le jour de la Libération il fit cadeau de son instrument à un soldat américain. Celui-ci, touché, lui donna sa camera, prête pour l’utilisation. Mon père, enthousiaste, en profita pour filmer le passage de chars et des soldats dans les rues de Bologne. Et celui-ci fut l’un de deux films qu’il nous restent de cette journée de joie. »
Chacun peut reconstruire ces évènements dans une bibliothèque quelconque ou aussi dans le web. On peut aussi la trouver dans beaucoup de romans rigoureux et responsables ou dans les films de Rossellini, De Sica, Comencini (qui ne se souvient-pas de La grande pagaille ?), Pietrangeli, Nanni Loy, Monicelli, jusqu’au « Novecento » de Bertolucci. Pourtant, en Italie, tout cela n’a pas été enseigné dans les écoles, sinon dans des cas exceptionnels, par des professeurs « courageux » et « clandestins ».
Au contraire de l’Allemagne, qui ne cesse de fouiller dans son passé récent ni d’apprendre l’Histoire du Troisième Reich aux étudiants de tous les âges.

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J’observe d’ici nos pères de la patrie, dont mon père et mon oncle font partie à plein titre. Ils ont su approuver une des plus justes Constitutions républicaines, ayant partagé l’expérience de la Résistance. Ils étaient tous d’accord lorsqu’ils ont approuvé la norme essentielle qui empêche la reconstitution du parti fasciste. Pourquoi ont-ils accepté que l’enseignement de l’Histoire n’arrivât, dans la meilleure des hypothèses, qu’à la prise de Rome de 1870, avec la brèche de Porte Pia ?
Je ne sais pas répondre. Mais je suis sûr qu’en Italie il faudrait repartir de là, donnant vie partout à des « ateliers d’Histoire », pas pour la réécrire, où la multiplier en infinies petites fausses histoires, mais pour s’en servir toutes les fois que la démocratie et la liberté républicaine sont menacées. Car s’il est possible oublier que l’Italie est un grand pays, même pour ceux qui ont vu de leurs yeux comment se sont passées les choses ; il est très facile et même banal qu’une majorité de compatriotes qui connaissent peu et mal l’Histoire des derniers soixante-neuf ans (le 25 avril prochain) puissent devenir tôt ou tard victimes de leur ignorance.

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 14 février 2014

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