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Combien de fois, timidement ou nonchalamment, comme toute personne qui a été marquée par son inaptitude dans le chant, ai-je fredonné ce passage unique

Rirua ruariruari, ruariruari ruariruarirua

en descendant le grand escalier de la maison neuve de mont Mario ? Nonobstant la désolation de son inutile démesure — que  nous n’avons jamais ressenti, ni mon père ni moi, l’obligation de photographier — cet escalier était quand même très adapté à la cogitation matinale.
J’appelle cela un réflexe, une réaction inconsciente. On sort de chez soi après les nombreux rituels du petit matin, plus ou moins partagés avec une famille traversée par les soucis de l’impact quotidien avec le monde extérieur ; la porte claque derrière nous et… il suffit des trois ou quatre pas mesurant la longueur du palier : d’un coup, tout en caracolant dans l’escalier (puisque je n’aime pas l’ascenseur, j’ai toujours préféré descendre à pied) cette « aria » de violon s’impose, comme un mot d’ordre, évoquant à son tour ce

Sésame, ouvre-toi

ayant marqué mon enfance sans effets spéciaux.
Lorsque la ritournelle, après trois ou quatre répétitions, se perd dans ma bouche incapable d’ultérieurs développements, je m’absorbe finalement dans mes pensées profondes…

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Encore aujourd’hui, j’emprunte cette ritournelle à la Symphonie Inachevée de Schubert, que mon père écoutait de façon solitaire, debout, appuyé au radiateur, juste à côté du gramophone stéréophonique Grundig dont ma tante Lellina, sa sœur, lui avait fait cadeau.
Cette œuvre douloureuse et intime, pénétrée insensiblement dans ma peau jusqu’à toucher les plus secrets tréfonds de mon âme, tout en me reliant strictement au souvenir de mon père, représente très efficacement le destin de ma famille et probablement le destin de l’Italie aussi : une belle femme séduite, chérie, encouragée à s’exprimer librement avant d’être brusquement et grossièrement abandonnée…

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C’est le destin de mon grand-père Zvanì, mais aussi celui de mon père. Un destin déjà écrit, même avant que la mort précoce l’emportait. Une histoire simple, en fin de compte. D’abord la « responsabilité du nom », que j’ai évoqué dans le dernier Strapontin, ce fut pour lui une espèce de « devoir génétique » qu’il a dû assumer un jour, peut-être après la mort dramatique de Zvanì. Oui, mon père faisait partie d’une génération qui avait su assumer la passion politique dans la forme plus noble d’un engagement généreux offert à la collectivité, c’est-à-dire aux « autres ». Il avait d’ailleurs une sincère passion pour la politique, qui trouvait un ancrage solide dans ses attitudes dialectiques hors du commun.
Cependant, mon père avait joué au violoncelle pendant toute sa jeunesse et, je crois, jusqu’aux années cruciales de la Seconde Guerre. Comme il arrive souvent aux gens qui traversent pendant longtemps les difficultés matérielles, un jour, que je ne saurais pas situer, le violoncelle a disparu. Peut-être, il a été échangé avec un appareil photo, comme il arriva — vous en souvenez-vous ? — au jeune Bolonais qui eut l’aventure de filmer le jour de la Libération de Bologne. Tandis que l’aimé violoncelle n’était devenu, pour lui, qu’un geste affectueux tracé dans l’air, la Contessa Zeiss faisait durablement partie — avec le chien Pierre, la minuscule radio à transistors, la plume Aurora et la voiture unique-luxe — du patrimoine exclusif et inaliénable dont mon père était carrément jaloux. Ce peu de « choses restantes » — après le déluge, représenté objectivement par une famille de trois enfants aux énergies déchaînées — étaient sa réserve indienne, ainsi que les deux coins de notre appartement — le radiateur près du gramophone et son lit — où il se sauvait silencieusement…

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La plupart des photos qui s’imposent dans les voyages à rebours du Strapontin viennent de la main rapide et de l’œil sensible de mon père. Dans ces photos, consacrées aux personnes ainsi qu’à des paysages qui parlent, mon père révèle, à mon avis, un véritable talent.
D’ailleurs, pour cueillir jusqu’au bout la personnalité de cet homme qui aimait se laisser découvrir, il faut prendre en compte sa maîtrise unique dans la conduite de sa voiture. Combien d’anecdotes pourrais-je citer pour décrire son penchant pour tout ce que les hommes civilisés et entreprenants nous offrent en cadeau (voitures, trains, métros, tunnels, viaducts, autoroutes…) !
En vérité, une passion centrifuge le poussait à s’éloigner le plus que possible du lieu où la mort plus tôt que tard l’attendait… À chaque nouveau trait d’autoroute qu’on ouvrait au public, il était là, prêt à en profiter pour un voyage vers le nord extrême, ou l’ouest le plus reculé d’Europe… Au cours de ces déplacements forcés, il épuisait parfois toutes ses énergies. Comme il arriva lorsqu’en un seul jour nous nous déplaçâmes de Rome à Brigue, en Suisse, où, pour la première fois de notre vie, nous vîmes, en nous accoudant à la fenêtre de l’hôtel, des vitrines illuminées en dehors de l’horaire de fermeture. D’ailleurs, au commencement des années 1960, une telle distance, même au sein de l’Europe, représentait un changement radical, sinon au point de vue de la civilisation, du moins, c’est sûr, de celui de la richesse.

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Je l’ai déjà écrit, quelque part. Cet « amour du loin » de mon père se mariait parfaitement à l’anxiété de ma mère, toujours préoccupée de voir le plus de beautés que possible « avant de mourir ».
Cet esprit explorateur de mes parents cachait évidemment des inconvénients. Car s’il n’avait pas peur de ces tours de force, dans des conditions de route parfois redoutables, mon père était fort appréhensif envers tous les membres de la famille, tandis que ma mère, très ouverte et compréhensive, était fort attachée à ses « joyaux ».
Donc, si ma mère avait le sang froid d’ajouter de la profondeur culturelle et humaine à ces courses et qu’en fin de compte chacun d’eux — mon père et ma mère — accompagnait l’autre, toute la famille se trouvait à partir dans d’incommodes et pourtant formidables voyages de sardines.
Heureusement, cette solidarité à preuve de bombe avait de failles. Parfois, ma mère se laissait emporter par son désir de tout voir… et mon père, lorsqu’on dépassait la limite de sa tolérance infinie, pointait le pied, ou, pour mieux dire, refusait de descendre de voiture. Cela arrivait par exemple quand ma mère insistait pour voir le vingt-troisième château de la Loire en ordre d’importance. « Donnons-le pour vu ! » protestait mon père. Une partie de nous suivait ma mère, juste pour se désengourdir les jambes. Les autres restaient. Mon père ouvrait le journal en langue étrangère et allumait la petite radio. D’où jaillissaient peut-être les violons et les clarines de la Symphonie inachevée…

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23 avril 1950, Castel del Piano, comice avec Pietro Nenni

« Partir c’est mourir un peu… », on lit dans le Rondel de l’adieu (1890) d’Edmond HaraucourtPour mon père c’était tout à fait le contraire.
Il avait fumé fort pendant toute sa vie. Donc, il est possible que la cause de sa mort prématurée soit venue de cette habitude innocente et parfois désespérée, même pour les personnes les plus équilibrées. Mais j’entends au fond du cœur une voix qui me dit que mon père avait surtout besoin de rêver, de se projeter dans un ailleurs cohérent et paisible : la politique ou la musique, ou les discours vagues. Il aimait bien sûr énormément sa femme ainsi que ses enfants et son chien. Il aimait retrouver sa famille à son retour et rarement, à ma mémoire, il s’est fait attendre. Pourtant la famille, en soi, représentait « objectivement » un poids, pour lui. Un poids de plus en plus lourd au fur et à mesure qu’on lui enlevait ses indispensables « béquilles » psychologiques : d’abord le violoncelle, ensuite la joie du partage à l’action généreuse d’une politique en voie d’extinction, enfin les discours vagues avec les amis…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 6 mars 2014

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