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La Libération de Naples, dont on a eu un touchant et fidèle témoignage dans le film de Nanni Loy (Le quattro giornate di Napoli, 1962), se conclut quelques jours avant le premier octobre 1943, date de l’arrivée des troupes anglo-américaines. Ensuite, on dut attendre encore dix-neuf mois avant que la paix soit déclarée sur le reste du pays.
Dans l’Italie en ruine, il y eut, surtout dans les premières années — d’abord avec le référendum qui donna vie à la République, ensuite avec l’adoption d’une Constitution noble et clairvoyante —, un sursaut d’enthousiasme et de confiance. Les Italiens, comme les Napolitains d’ailleurs, ne désiraient que vivre en paix, oubliant le passé, sans arriver jusqu’au point de retomber dans les mêmes fautes qu’ils avaient vues de leurs propres yeux.
Voilà, je m’arrête là. Je reviendrai probablement sur ces questions, pas pour juger, mais pour m’unir à tous ceux qui s’indignent en voyant que pourtant, au lieu de profiter de la paix pour faire progresser la démocratie dans notre pays, beaucoup de fautes ont été commises, selon le même cliché et le même scénario qu’avant la Seconde Guerre. On dirait que la mort de tous ces gens a été vaine, tout comme le travail de ceux qui ont essayé par mille sacrifices de faire évoluer l’Italie dans le corps et dans l’esprit.

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Évidemment, sous les cendres des destructions que les bombes étrangères de l’une part et de l’autre avaient laissées au passage, cette prodigieuse unité du peuple avait été provisoire, destinée à ne durer qu’une seule brève saison.
 Néanmoins, la leçon de Naples reste un document clair, qu’on ne peut pas interpréter de façon ambigüe. Tout comme les mille preuves de réaction courageuse (voire désintéressée) et intelligente (voire capable d’aller au-delà des mesquineries que chacun porte en soi) qui se sont déclenchées dans le reste d’Italie à partir du 8 septembre 1943, date de la signature de l’Armistice avec les Anglo-américains.

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Et pourtant, revenant de Naples à Rome sur un strapontin de guerre, plus semblable à une mitrailleuse rouillée qu’au siège aseptique d’un TGV à l’italienne, je ne peux pas me passer des images et des voix des hommes mourants et des femmes hurlantes du film de Nanni Loy.
 Dommage que ce film n’ait pas eu une diffusion appropriée au niveau international, comme « La bataille d’Alger », par exemple. Mais, puisqu’il existe et qu’on pourrait sans trop de difficultés le rendre compréhensible dans toutes les langues du monde, je veux être optimiste, imaginant par exemple une émission d’ARTE où ce film, sous-titré et analysé comme il faut, peut devenir l’occasion pour une relecture de la récente Histoire d’Italie qui peut encore très bien servir à l’Europe d’aujourd’hui.

N006_sel.quattro giornate (13) - copieDans le précédent Strapontin, j’avais inséré discrètement le lien vers ce film, qu’on peut voir en entier sur YouTube. Je ne sais pas combien de lecteurs ont eu le réflexe d’ouvrir le lien et surtout le temps de voir le film.
En fait, ce film m’a accompagné dans la reconstruction mentale des deux années qui ont précédé ma naissance, en franchissant la distance entre Naples et Rome par une  traversée qui aurait pu être beaucoup plus pénible. Il m’a aidé aussi à poursuivre jusqu’à cette année 1954 que je considère encore aujourd’hui comme douloureuse et cruciale pour la seule raison d’un déménagement tout à fait banal d’une zone centrale, déjà vieillie, vers un quartier de banlieue, lié encore de quelques façons au centre.
Dans mon esprit s’est en fait déclenché le flux d’une narration unique (appelons-la fiction, pour une fois) où certaines scènes du film se confondent parfois avec les images de mon enfance heureuse et douloureuse en même temps.

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Déjà à travers des instantanés extraits en amateur, une première évidence se révèle. Les enfants et garçons des quatre journées de Naples, qu’on appelait et l’on appelle encore les « scugnizzi », ressemblent de façon impressionnante aux enfants qu’une bonne souriante accompagne presque tous les jours dans les prés de Villa Borghese, où les douilles des cartouches sont disparues et, à part l’encombrant piédestal de la statue en bronze du roi Umberto, il n’y a pas de trace gênante des blessures que la guerre a partout provoquées. Ils auraient pu être mes frères ou mes cousins aînés. 
En fait, sans le savoir, entre ces « scugnizzi » et moi, il y a toujours eu un lien solide, même au-delà de mon appartenance à cette moitié de l’arbre généalogique qui se retourne avec insistance vers cet endroit où les contradictions ne manquent pas, tandis que certaines valeurs tout à fait positives sont encore là, au fond de l’esprit et de l’âme de ce peuple unique.

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Attention, je ne me déclare pas « scugnizzo » pour vanter des attitudes héroïques quelconques, ou alors de mérites que je n’ai pas. Je le fais juste pour mettre en évidence une circonstance qui me semble évidente. Ces tout jeunes hommes, qui ont risqué (ou perdu) leur vie dans cette bataille « cathartique », n’étaient en fait que des enfants, des garçons ou de jeunes hommes comme tous les autres, avec leur fantaisie et leur capacité de voir la réalité à travers la loupe très sérieuse et même inflexible du jeu.
D’ailleurs, Gennaro Capuozzo, le jeune garçon qui représente un des fils conducteurs du film, n’est-il pas un nouveau Gavroche ? Il est orphelin, ayant perdu son père, tandis que sa mère, courageuse et désespérée en même temps…
Mais, il faut que je suive un ordre. Établissant, en même temps, un lien entre l’Histoire d’un peuple, auquel j’appartiens, et ces petits soucis de ma mémoire individuelle constituant l’histoire de mon destin personnel.
Ce lien est d’ailleurs tellement évident ! Il se synthétise dans un seul mot : déménagement.
Si ce film, qui aurait mérité plusieurs prix Oscar, était plus connu dans le monde et qu’on pouvait le retrouver en France sous forme de DVD, je n’aurais maintenant aucune difficulté à instaurer ce parallélisme. Mais j’essaierai tout de même de la faire à travers les photos.
Le film, basé d’ailleurs sur un matériel documentaire important, tout en essayant de faire « parler » les événements mêmes, suit au jour le jour le crescendo de la révolte populaire (et de son organisation) à partir de certains moments clés et de leur évidence.

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Le premier moment est représenté par l’exécution « exemplaire », de la part des occupants, d’un jeune soldat, originaire de Toscane, tout à fait innocent. Dans l’esprit d’une population où le principe de solidarité venait de loin — de longues souffrances partagées, de l’habitude à l’aide réciproque constante, basée moins sur la raison que sur l’affectivité —, un geste comme cela ne pouvait pas être accepté.

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Ensuite, les Allemands ont essayé d’appliquer à une ville-casbah comme Naples les mêmes systèmes adoptés par exemple à Varsovie, avec le souci (leur souci, bien entendu, qui n’avait jamais été celui du peuple italien) de devoir s’apprêter à recevoir l’attaque de l’armée anglo-américaine.

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Et voilà l’ordre péremptoire et immédiat de déménager portant sur toute la population résidente au long de la mer pour une profondeur de trois cents mètres. Une tranche énorme de population, concernant pas seulement les immeubles bourgeois via Caracciolo, mais aussi, entre autres, le quartier populaire de Santa Lucia.

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Nous pouvons imaginer comment ces Napolitains ont vécu cette expulsion en masse, sans même avoir le temps de sauver les choses indispensables ou aussi la vie de personnes âgées et malades. Ils se sont laissés repousser vers les quartiers espagnols, le Vomero, le quartier Sanità avec le sentiment de la perte probable de leurs murs domestiques sous les bombes des libérateurs qui étaient déjà aux portes de la ville. Pourtant ils avaient l’espoir sinon la confiance de se sauver, provisoirement, chez quelques Napolitains généreux.

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Les Allemands ne pouvaient prévoir cette soudure forte entre Napolitains. Cela n’empêche que ce déménagement ce fut un véritable exode qui aurait pu avoir des suites encore plus désastreuses.

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Selon l’histoire racontée, qui d’ailleurs correspond à des faits réels se déroulant selon la dynamique que le film reconstruit fidèlement, Gennaro Capuozzo est orphelin, ayant perdu son père. Sa mère, courageuse et désespérée en même temps, doit forcément accepter la séparation de la nombreuse famille. L’enfant aîné restera, avec la sœur aux deux petites tresses, chez un couple qui les a accueillis sans trop d’enthousiasme.

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Elle poursuit à la recherche d’un point d’appui. Avec l’escalade des événements, au fur et à mesure que les Napolitains prennent les armes en se lançant à la guerre comme à la guerre, se déclenche aussi l’action indispensable des femmes — qui donnent vie à des arrières aussi dynamiques que solides — et des « scugnizzi », qui font la navette d’une barricade à l’autre comme des véritables messagers d’amour.
Le petit Gennaro est trop jeune pour participer à la guerre avec les autres garçons. Mais, depuis quand il s’empare de la mitrailleuse d’un allemand mort, il se sent obligé de recouvrir ce rôle d’homme de la maison que sa mère lui a attribué au moment de l’adieu.

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Comme j’ai avoué plusieurs fois, je ne suis pas un historien et je ne suis donc pas capable de trouver les justes expressions pour m’expliquer le sens conclusif de ma « réflexion à voix haute ». D’ailleurs, je suis sûr que cette halte était tout à fait nécessaire. Ce film de Nanni Loy, très équilibré et responsable, explique bien que la dynamique même des faits a fait déclencher la réaction héroïque des Napolitains contre les occupants. Par cette réflexion, on va bien au-delà de toute analyse qui cherchait des raisons idéologiques de quelque façon superposées aux faits réels. Donc, même si personnellement je reconnais un rôle au petit nombre d’antifascistes prêts à combattre jusque du premier moment contre l’ennemi de toujours, je dois souligner que c’est en définitive le peuple napolitain dans son ensemble le seul protagoniste de cette guerre spontanée et tout à fait inattendue.
Les Allemands, pendant la Seconde Guerre, ont assumé partout le même comportement. Je ne crois pas qu’ils étaient des agneaux avant l’armistice avec les Anglo-américains. Cependant, il est certain qu’après cette date ils ont jeté le masque, en devenant d’un moment à l’autre des occupants méfiants et implacables. Vis-à-vis de cette évidence, les divisions entre antifascistes et fascistes assument une différente perspective. Le message central du film est confié à l’humble citoyen qui participe à la rencontre décisive avec les chefs allemands : il se borne à leur demander de ficher le camp, en leur donnant une leçon de clémence et d’intelligence. Tous les Napolitains, ayant combattu — en donnant cette immense preuve d’orgueil et de courage —, s’attendaient, bien sûr, un engagement constant dans l’exercice de la mémoire.
Mais les Italiens, Napolitains compris, ont-ils fait trésor de cet exemple ?
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Rome, Villa Borghese, piazza di Siena

Regardez maintenant ces enfants ayant eu un père vivant qui n’aimait pas du tout les pistoles. En quoi pouvait-elle exister, une parenté quelconque entre ces deux « déménagements » ? Je vois d’un côté un déménagement normal incombant comme un épouvantail sur une tête trop sensible, la mienne. Rien à voir avec ce qui arrive à ce petit « scugnizzo ». Un déménagement brutal, sans contrepartie et sans garantie de survie, qui l’a emmené, presque sans transition, de la chaleur familiale au combat terminant dans la mort héroïque.

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Il faut que j’y réfléchisse, en reconnaissant le tablier blanc de cette belle et saine romagnole qui ne faisait qu’un avec nous.
Oui, c’est vrai, parfois nous nous attachions aux portes. Parce que nous n’en avions pas toujours envie, de cette « déportation » à Villa Borghese, ayant pour conséquence la séparation d’une heure ou deux de notre mère qui, quant à elle, au contraire, ne voyait pas l’heure que le silence s’installât dans l’appartement. Ce silence sacré dans lequel je ne veux pas rentrer, avec le prétexte d’avoir laissé mon mouchoir quelque part. Ce silence de mes deux parents, tellement ouverts et généreux avec nous, qu’ils restaient très rarement seuls.
Donc, pendant ces après-midi de soleil, heureusement assez fréquents à Rome… ils pouvaient se réjouir un peu de leur jeunesse mettant pour un instant de côté les responsabilités énormes… tandis que nous partions, pleins d’énergie et de paroles. Dès qu’on était dans la rue, Teresa s’apercevait d’une tache noire que j’avais sur le menton. Tout de suite, sans attendre, elle crachait sur son mouchoir enlevant énergiquement la petite fumée… Sinon c’était le tour du caillou dans les sandales, d’une bretelle décousue, ou des excréments d’un pigeon parmi les cheveux… Alors j’avais bien de cheveux…

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Teresa était spéciale. D’abord, parce qu’elle était belle. Ensuite parce qu’elle ne parlait pas. Elle ne s’unissait pas aux chœurs des bonnes expertes et malicieuses qui fredonnaient, dans le trou de la cour noire, les chansons de San Remo. Ou aussi…

Nannarè
mais pourquoi
es-tu tombée amoureuse
de cette musique américaine ?

Elle nous emmenait sur la terrasse goudronnée, où l’exercice de la tapette était très pratiqué — je ne me souviens pas d’un moment de silence, à cause de ces coups contre les tapis ou les couvertures… de véritables coups d’amour —, pourtant Teresa ne parlait pas trop de ses soucis avec ses collègues rusées.

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Rome, Gianicolo

Elle en parla avec son frère bersaglier juste dans le moment où le petit avion entamait son gribouillis dans le ciel.
Nous étions juste en deçà du muret séparant villa Borghese de la rue de Porta Pinciana…

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Je restais toujours stupéfait devant les nouveaux mots. D’ailleurs, Persil, pour moi, ce n’était qu’un savon. De ces temps-là, le mot détersif n’existait pas. Je ne savais pas qu’en français « persil » c’était notre « prezzemolo », une « odeur » qu’on mettait partout, assez adaptée à la viande qu’aux sauces. Mais la mort meilleure pour le persil, selon Teresa, c’était avec les pommes de terre bouillies.
Tandis que l’avion s’évertuait dans un exercice de belle calligraphie à base de fils de fumée blanche contre le ciel bleu, Teresa confiait son amour secret. Elle serait bien tôt enceinte, obligée de rentrer à Sogliano al Rubicone, en haut d’un petit escalier juste à côté du couvent des Carmélites. Mais son frère aussi — avec son béret militaire et juste une fois avec le vrai casque de bersaglier, avec les plumes noires — combien de dégâts combinait-il ?
Voilà que cet innocent détour de la mémoire m’a fait souvenir d’une perte, d’une déchirure violente que peut-être mes parents avaient essayé de minimiser. Teresa, que je revis quelques années plus tard, juste une fois, avait été peut-être le premier amour de ma vie. À sa place, il y avait bien sûr ma mère, mes tantes, mes oncles, en plus d’un monde multicolore de petites rencontres. Mais la chaleur physique émanant de Teresa n’avait pas d’égal.

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Rome, Villa Borghese, piazza di Siena

Personne ne peut dire qu’il a été vraiment malheureux, totalement malheureux, sauf en des cas très rares. Et je connais beaucoup de gens qui se souviennent d’une enfance heureuse. À mon avis, le bonheur idéal est celui qu’on prouve quand on mange une pomme de terre, l’aliment le plus proche à l’absence de saveur. Pas comme le savon, bien sûr. La pomme de terre, qui assume des saveurs différentes dans les diverses cuisines, reste en tout cas une certitude, un point ferme. Le bonheur des pommes de terre ne se brise pas facilement. À l’opposé, pour moi, il y a l’aubergine, ne donnant lieu que très rarement à des saveurs rassurantes et tranquilles. Entre le bonheur de la pomme de terre et le malheur de l’aubergine, quelle assiette pourrais-je mettre au centre ? La « pastasciutta », un aliment qui représente à mon avis la quintessence de la dépendance. Un sentiment d’abandon tout à fait particulier, typique des peuples du centre et du sud de l’Italie.
Teresa était pour moi — et peut-être pour mon frère et ma soeur aussi — comme la « pastasciutta ». Elle créait la dépendance. En même temps, elle en était le symbole.

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Rome, Villa Borghese, piazza di Siena

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Rome, Villa Borghese, Les Marionnettes

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Rome, Villa Borghese, Casina Valadier

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Villa Borghese, piazza di Siena

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 février 2014

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