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« Existe-t-il un temps pour aimer ? » Voilà une question vitale et cruciale lors du passage du Strapontin par des endroits « qui nous attendent comme des bandits de route ».
Cette simple, mais universelle phrase — « Existe-t-il ? » — jaillit spontanément d’une voix amie à la fin de la lecture des vers du poète Vital Heurtebize dont j’ai publié juste hier un extrait du recueil titré « Le temps d’aimer ». C’est la voix d’une blogueuse qui aime tellement « aller à Rome » qu’elle a adopté pour elle-même le pseudo « Che vuoi ? », c’est-à-dire « Que me veux-tu ? »

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En fait, même en absence de scandale, un décalage énorme s’installe, entre ceux qui célèbrent les souffrances et les joies de l’amour, même si éphémères, et ceux ou celles que l’amour exclue pour les raisons les plus différentes.
D’ailleurs, une telle question devient tout à fait universelle lorsqu’on considère la nature objectivement subversive de l’amour qui se déclenche chaque fois que l’amour s’installe : provoquant d’abord une révolution déflagrante à l’intérieur de chacun de deux sujets concernés ; faisant ensuite se déclencher la force irrésistible du duo.
Évidemment, cela provoque des réactions. D’abord, tous ceux qui ressentent cette provocation comme une menace à leur propre équilibre, essayent assez tôt d’enrégimenter cet amour en le banalisant, ensuite ils font le possible pour le gâcher et le détruire.

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Comme le dit si bien Leopardi, « l’homme a du mal à naître, et la naissance est toujours accompagnée par le risque de la mort prématurée ». On peut dire le même pour l’amour. Avant la naissance, même la conception de l’amour peut être gravement contrastée. Aujourd’hui, par exemple, beaucoup de choses sont changées dans les rapports entre les hommes et les femmes, surtout dans les grandes villes où tout est déréglé — le travail, l’habitation, la sécurité sociale — en fonction d’un libéralisme de plus en plus dictatorial et sourd aux nécessités humaines. Tout le monde court, même dans ce Paris qui reste la ville plus accueillante et solidaire d’Europe. Il n’y a pas le temps de prendre son temps. Le temps nécessaire pour se connaître soi-mêmes, pour retrouver une dimension personnelle à proposer aux autres.
Pourtant l’amour existe. Il fait tourner le monde et c’est bien sûr le principal ennemi de la mort…
Donc, revendiquer l’importance de l’amour c’est choisir le meilleur et le plus fécond des sentiments humains, justement en raison de sa nature de « moteur » qui nous pousse à dépasser la primordiale diversité — entre l’homme et la femme —, à sortir de notre cocon ainsi que de nos méfiances et de nos égoïsmes. L’amour est toujours une force positive… mais elle entraîne aussi, inévitablement, une série infinie de possibles conséquences. Car nous ne serons jamais l’autre et l’autre ne sera jamais nous.
L’amour même, nous amène à nous faire des illusions dangereuses. À imaginer qu’avec l’enthousiasme, la bonne volonté, la patience et tout ce que l’amour nous donne en cadeau, nous serons capables de surmonter n’importe quelle difficulté, contrariété ou contraste.

003_place de clichy 2 180Nous ne voulons pas écouter les voix qui nous mettent en garde, nous ne voulons pas non plus envisager, même en secret, la possibilité de l’erreur…
Il est vrai, l’amour est aveugle. C’est banal, mais c’est comme cela.
D’ailleurs, nous ne réfléchissons pas assez au fait que l’amour demande un engagement. L’engagement à aimer, parfois, des choses que nous n’aimerions pas, à supporter avec une attitude amoureuse des situations qu’à priori nous n’accepterions pas du tout.
Je ne veux pas glisser dans une rhétorique de la bonté, qui risquerait bien sûr de glisser, à son tour, dans une béate hypocrisie. Je pense plutôt à des personnages comme Gandhi, où le choix de l’insurrection non violente ne fait qu’un avec un exercice constant de la raison. Je crois dans un humanitarisme égalitaire prudent, toujours ennemi de la violence, mais prêt à se battre dans toutes les autres formes possibles. Quant à l’amour…
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Au sujet de l’amour je devrais demander l’aide de M. Strapontin et peut-être de Mme Finestrino aussi.
En tout cas cette nuit quelque chose de particulier, entre nous trois, s’est passée déjà. J’avais arrêté ma voiture dans la petite place devant la gare d’Orbetello Scalo. Sur le toit de l’Opel break, trônait Mimì, la petite barque bleue en polyester. Dans la voiture il y avait une jeune femme philippine qui s’occupait de ma fille cadette, âgée de deux ans. Ma femme, assise devant, lisait le journal, tandis que mes deux enfants mâles, rentrés dans la gare, étaient à la recherche d’une bouteille d’eau. Je regardais vaguement les constructions disparates autour de nous, en me grattant la barbe. Tout d’un coup, mon fils aîné, âgé de dix-huit ans, courut vers moi en me disant : « Papa, il y a un monsieur qui te connaît près du bar de la gare. Il veut te parler ! »
Je m’éclipsai sans dire un mot. Quelques instants après je me trouvai assis autour d’une petite table en train de siroter un Coca-cola. M. Strapontin, d’un ton élégant, me confia sans aucune honte tous ses secrets. Imaginait-il être encore sur le train, où l’on prend facilement cette liberté d’avouer ses délits à des inconnus ? Je ne sais pas. J’essayais de l’interrompre pour lui rappeler qu’une entière famille en plus d’une barque et d’une femme de ménage venue des Philippines m’attendaient entre l’asphalte et le soleil, incandescents tous les deux. Mais il continuait, imperturbable : il avait peur de rencontrer, une fois à Giannella, son ancienne fiancée. « Je dois forcément m’y rendre, dit-il, pour des questions de travail. Je suis croupier, vous savez… là-dedans on a installé un casino abusif ! »

005_barche 2 180« Moi aussi, je dois aller à Giannella, dis-je. Peut-être dans le même endroit. »
« Ah, bien, vous avez réservé pour vous et votre famille… » reprit-il. Ce fut à ce point-là que Mme Finestrino abandonna son air impartial pour me regarder fixement :
« Mais vous ressemblez à M. Strapontin comme une goutte d’eau ! Vous avez le même costume ridicule, la même montre, les mêmes lunettes… Unique différence, vous avez une barbe où des fils blancs commencent à se voir, tandis que lui, il a la gueule parfaitement lisse ! »
C’était vrai. M. Strapontin me ressemblait même trop. C’était inquiétant. Et je commençai à craindre…
« Je vois bien que vous vous entendez bien avec Mme Finestrino, me dit Strapontin d’un ton amer. Elle est déjà tombée amoureuse de vous ! Donc elle pourrait… vous deux vous pourriez… »
Tandis que je regardais les formes sveltes de Mme Finestrino, je ne cessais de me tirer les poils de la barbe…
Voilà ce qui se passa ensuite. Je courus à la voiture. Ma femme était allée à la pharmacie. Je m’adressai alors à la jeune Philippine pour lui dire de m’attendre encore un instant… dix minutes. Car j’avais pris la décision de m’enlever la barbe ! On sait que les Orientaux gardent toujours un air indifférent. Cette fois-ci, la réaction de la Philippine fut plus visible. Ses yeux s’écarquillèrent, tandis qu’une grimace lui tordit la bouche. Mais c’était dit. Je courus chez le barbier, passai sous son rasoir vaguement incertain et, quinze minutes après, je sortis d’une petite porte de l’arrière-boutique. Là dehors, souriante et pleine de pensées vagues, m’attendait Mme Finestrino, en déshabillé.
En ce même instant, le croupier sans scrupules Strapontin faisait tourner la clé de la voiture bourrée de gens, que j’aurais bien sûr récupérée à la fin des vacances. Il m’avait promis de ne pas toucher à ma femme ainsi que d’inventer de bonnes excuses pour disparaître la nuit dans le sous-sol consacré au jeu de hasard. Avec cet inébranlable bouclier familial, il confiait d’endiguer toute possible attaque de cette ancienne fiancée, dont il avait peur pour des raisons qu’encore aujourd’hui je ne réussis pas à imaginer.

Giovanni Merloni

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(cliquer sur les photos pour les agrandir)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 mars 2014

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