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J’avais longuement fréquenté le Centre Mompezat à Paris, siège de la plus ancienne société de poésie de France, surtout pour les aspects concernant mon activité de peintre, avant de connaître personnellement le Président, Vital Heurtebize.
Je m’étais entre-temps lié d’amitié avec Michel Bénard, Jacques-François Dussotier et Claire Dutrey ainsi que d’autres poètes et artistes fréquentant le Centre.
En octobre 2012, lors de l’exposition, là-bas, de mes tableaux et dessins, j’ai finalement rencontré Vital Heurtebize dont j’ai pu immédiatement saisir la sensibilité et les immenses qualités humaines. Cependant, il m’a fallu du temps pour découvrir aussi son œuvre. Car Vital Heurtebize, tout comme Michel Bénard et les autres poètes de cette glorieuse association, ne vous impose rien, ne vous demande rien. Il ne se soucie même pas, je crois, de savoir si vous avez lu ou pas un de ses poèmes.
J’en avais lus quelques uns, découvrant tout de suite la valeur de sa poésie « Vitale », pleine d’énergie et en même temps élégante, légère, s’adaptant aux nuances lumineuses ou sombres que la vie nous offre ou nous impose, souvent de façon douloureuse ou désespérée.
Mais la pleine découverte et le coup de cœur devant la profondeur et le charme de ce poète, s’est déclenchée dans la soirée du 18 mars 2013, dans la Salle des Fêtes de la Mairie du VIème, lors du spectacle consacré au recueil poétique « Le temps d’aimer » dont j’ai essayé de tirer ci-dessous un extrait que j’espère représentatif.

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Je ne suis pas capable de rendre ici l’émotion que ses vers — structurés, de façon presque invisible, selon une trame de théâtre et de vie — ont provoqué dans tous les présents. Mais je suis sûr qu’une contribution indispensable à cette « commotion » universelle vient  de la performance incontournable de Claire Dutrey dans le rôle de « liseuse par cœur » (ou pour mieux dire d’actrice). Elle a su assimiler jusqu’au bout le fond dramatique de cette épopée de l’amour créée par Vital Heurtebize, en allant même au-delà d’une simple interprétation fidèle.
Personne parmi les présents à cet événement unique n’oubliera, je crois, ni les longs foulards illuminés dans le noir de la salle, auxquels Claire s’agrippait comme à une bouée de sauvetage, ni son sourire effleurant les larmes.

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Comme vous avez pu comprendre, je suis très affectionné à Claire Dutrey ainsi qu’à Vital Heurtebize. Mais mon émotion spécifique, en cette occasion là, c’est d’avoir vu se réaliser, entre le poète et l’actrice, une merveilleuse rencontre humaine et poétique nécessaire à tout les deux. Un reflet de la quête et de la rencontre amoureuse qui anime les vers d’Heurtebize et se projette dans le théâtre de la vie. Tout comme dans ce poème, où la primordiale question est le besoin, de l’homme et de la femme, de se réaliser à travers l’union réciproque, le poète avait absolument besoin d’une voix qui sache incarner et aussi multiplier les effets de son chant silencieux.
(Je m’arrête ici, pour éviter de superposer quoi que ce soit à la beauté de ce « numéro deux » et de cette « solitude à deux » qui caractérise depuis toujours les grands amours…)
Vous trouverez d’ailleurs, après le texte de Vital Heurtebise, un extrait de l’introduction de Michel Bénard au « Temps d’aimer »

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tableau de Michel Bénard

Le temps d’aimer

Je te parle d’elle et tout s’envole :
Le ciel bat des ailes, mes mains
s’ouvrent, mes yeux se font corolles
dans ses yeux, sans fond, ni parfums !…

Je parle d’elle et c’est l’aurore :
tout rayonne aux rayons du jour !
Me taire, c’est parler encore
d’elle, c’est lui faire l’amour !…

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Dessin de Christiane Heurtebize

Je t’ai connue enfant de mes terres en friche,
moi fils de paysan et toi fille de riche …
moi, ma honte de sac, toi, ta pourpre d’orgueil …
et je ne savais plus, ma berge ou mon écueil,
toi, ton regard de femme aux doux chagrins de l’une
et moi, mes rêves morts au cœur de ta lagune !…

Toi, ta main dans ma main, moi, ma main dans la tienne
si l’un vient à tomber, qu’à l’autre il se retienne !

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Dessin de Christiane Heurtebize

Je veux savoir pourquoi tu m’habites la nuit !
si tu ne m’aimes pas que fais-tu dans mon rêve ?
si je ne t’aime pas dis-moi pourquoi j’en crève
et pourquoi dans mon cœur ton cœur fait tant de bruit ?

Si je ne t’aime pas quel est ce feu qui m’use ?
et si j’en dois mourir, je veux savoir pourquoi
mon corps brisé traîne avec lui ce mal de toi
si tu ne m’aimes pas, à quel jeu je m’abuse ?

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Dessin de Christiane Heurtebize

Quand mettras-tu pour moi cette robe de laine
aux couleurs de tes yeux, sans rubans ni bijoux
mais riche de ton cœur plus que robe de reine,
belle de tes attraits … et ton corps nu dessous ?

Mets ta robe !… et nos cœurs ne seront plus en peine :
tu sauveras le mien vendu trois francs six sous,
je bénirai le tien pour sa ferveur soudaine…
Mets ta robe,… et d’aimer, nos cœurs seront absous !

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Dessin de Christiane Heurtebize

J’allais par mes chemins, le cœur et les mains vides
d’avoir tant espéré mais jamais rien reçu
et le doute de toi montait, à mon insu,
car je sentais venir bientôt le temps des rides …

Lorsque soudain ma source à ton souffle a tremblé !
Ton appel s’est inscrit dans le vol d’une mouette,
mon âme s’est émue à ton chant d’alouette
et mon peuple à ta voix s’est enfin rassemblé …

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Quand le jour s’agenouille au bord de ta fontaine
en faisant en secret frissonner tes roseaux,
laisse battre ton cœur sous ta robe de laine
et je t’enseignerai la langue des oiseaux.

Je te dirai comment ils m’ont appris ton nom
de leurs vols éperdus au cœur de mes feuillages,
et fait pleurer de toi, pour un oui, pour un non,
quand tes rires d’amour n’étaient qu’enfantillages.

Je te dirai ces temps où tu m’avais conduit
aux rives d’ombre noire où coule un goût d’absinthe
Quand tes pâleurs d’hier, de toujours, d’aujourd’hui,
laissaient mourir la fleur dont je t’avais enceinte.

Je te dirai ces temps où tu me fis gravir
les marchés de soleil jusqu’aux parvis du Temple
et mes renoncements à baiser le saphir
dont s’ornait sur tes seins ta robe simple et ample.

Je te dirai ces jours, et ces nuits, et ces jours
où le temps n’était plus qu’une lente agonie
quand le rythme du cœur, de ses battements sourds,
donnait un sens ultime à ta photo jaunie.

Je te dirai, je te dirai, je te dirai, …
mais que pourrais-je encore, au bout du temps, te dire ?
si tu ne ressens pas que mon verbe dit vrai,
si tu ne comprends pas ce monde auquel j’aspire …

Laisse le jour prier au bord de ta fontaine
et ton corps épouser la houle des roseaux …
je glisserai ma main sous ta robe de laine
et je t’enseignerai la langue des oiseaux.

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Ce silence étoilé qui caresse la terre
me ramène vers toi qui me l’avais appris :
ton visage s’y fond grave et lourd d’un mystère
auquel mon rêve fou n’a jamais rien compris.

Ce soir, avec tes mots impalpables, tes gestes
qui n’en finissent plus de danser leur ballet,
comme autrefois, tu viens, tu t’assieds et tu restes
là,… pensive et fidèle amante, à mon chevet.

Pour toi, l’air se parfume en des senteurs suaves…
Les manguiers assoiffés d’impossibles moussons,
témoignent de ma fièvre et du mal, quand tu graves
en les sillons déserts nos anciennes moissons…

Mais ce soir, les manguiers respirent en silence :
demain, le paysan creusera son labour
et moi, j’ai retrouvé la paix de ta présence :
elle me dit le temps prochain de ton retour.

Lorsque tu partiras, avant l’aube blafarde,
je sais déjà que sur la page du cahier,
tu marqueras, comme autrefois dans ma mansarde
d’une larme de toi, le poème à signer.

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S’est réveillé mon ciel à ton chant d’alouette
et tu m’as frissonné par tous mes champs de blé,
l’eau claire de ma source à ton souffle a tremblé,
ton geste s’est inscrit dans le vol de la mouette…

De la terre et du ciel, rien n’a plus ressemblé
qu’à toi !… Comme un vent fou, ta parole me fouette,
ton sourire fleurit dans mon âme muette
et mon peuple en ton sein s’est enfin rassemblé.

Pourtant, la mort m’attend et son ombre menace :
sournois, son braconnier dans la nuit tend sa nasse…
Elle est prête à frapper de ses coups durs et froids.

Oui, la mort qui revient, qui passe et qui repasse,
la mort qui me guettait, qui jamais ne se lasse,
la mort qui sur l’amour veut reprendre ses droits.

Vital Heurtebize

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« …Une nouvelle fois, Vital Heurtebize déifie la femme, il le fait en orfèvre, il la métamorphose, la place sur l’autel d’une divine cérémonie, il officie et l’évoque jusqu’au seuil de l’impossible, de l’inaccessible. Rêve d’absolu, utopie ? C’est un point de silence qui devient lumière et s’abandonne aux variations de l’Amour qui demeure toujours un mystère intraduisible. Chaque poème est ici une renaissance ! […] Par la maîtrise d’un verbe indiscutable, rythme et musicalité font de cette facture si personnelle de Vital Heurtebize une incantation qui devient visuelle, colorée, où l’osmose de la femme avec l’Amour se font palpables, tangibles ! Classique ou libérée, la forme est accomplie, battant au rythme d’un cœur devenu métronome. Fil d’argent et à la fois prêtresse de ce recueil, la Femme est une grande terre en jachère qui n’espère que la semence de l’Amour afin d’y féconder ses fleurs et ses fruits. Car c’est bien de la femme que renaîtra l’homme nouveau, celui qui sera l’enfant de l’Amour libre, éternel au cœur d’une clarté Divine ».

Michel Bénard
Lauréat de l’Académie française,
Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 16 mars 2014

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