Mots-clefs

,

000a_logo strapontin entier 180 400

« Ce fut ainsi pénible ce mois d’août 1987 ? Désespéré jusqu’à justifier le désir de le voir disparaître du livre noir de la mémoire de cette manière abrupte et violente que nous avons dû subir, sous forme de fiction ou de rêve, dans le dernier Strapontin ? »
« Comment est-il possible d’imaginer un échange semblable, en temps réel, entre une famille chérie — qu’on était en train d’amener joyeusement à la mer en vacances — et une hypothétique Mme Finestrino dont on ne sait rien, même pas la couleur des yeux ? »
« Est-ce d’ailleurs possible, de l’autre côté, fermer les yeux et s’empêcher de voir ce qui se passerait au-delà du miroir, dans le scénario d’un autre film, où notre rival serait autorisé à prendre notre place ? »
« A-t-il vraiment vécu, le narrateur du Strapontin, de cauchemars semblables ? »
« Je ne te crois pas, mon cher narrateur… »
Une pluie de questions ou affirmations de cette nature ont inondé l’écran de mon ordinateur. J’ai essayé de les masquer, avec une photo nocturne où la statue de la République s’adresse à la Lune, mais la pluie s’est transformée en bourrasque. Je suis même arrivé à imaginer un échange de mots chiffrés entre la République et la Lune à propos de ma façon gasconne et téméraire de défier le feu.

001_république et la lune 180

« Quoi ? » disait peut-être la statue, écarquillant ses yeux de bronze, « déléguer sa propre vie à un autre ? Ce n’est pas possible ! Fût-il même le calque parfait de lui-même, ou aussi une de différentes personnes qu’il a été au cours de multiples changements de sa vie, il est peu croyable qu’il se prive de but en blanc, sans aucun souci, de tout ce qu’il aime, de tout ce qu’il a longuement chéri, protégé, arrosé par mille et mille attentions et inquiétudes et préoccupations… Il n’y a pas de justifications. C’est une grave abdication de la personnalité ! »
« Mais non ! » réagit bruyamment la lune (dont on voyait parfaitement les montagnes et les lacs). « Vous n’avez pas de fantaisie ! Le narrateur du Strapontin, nez à nez avec son sosie, se rase la barbe pour rajeunir, et c’est tout ! »
« Cela, vous l’avez lu quelque part… C’est Élisabeth Chamontin qui l’a dit » rétorqua la femme noire avec toute sa force symbolique. Pourtant elle ne pouvait pas rivaliser avec cette ampoule blanche accrochée au ciel.
« Oui, dans la vie l’on peut bien se distraire, jusqu’à se boucher les yeux, ne considérant pas les conséquences de nos actes avec l’attention nécessaire… », insista tranquillement l’astre blanc. « Mais il est évident que ce type là-bas, quoiqu’il soit de toute évidence un peu dérangé, n’est pas bête du tout. Il a voulu renverser d’un coup la diapositive de sa vie. Ne voyez-vous pas ? Ce sont des images spéculaires où la tête prend la place des pieds. Un peu comme ici, chez moi. Si vous venez, un jour, vous verrez ! Je suis sûr qu’il n’y a qu’une explication dans ce texte farfelu dont tout le monde s’inquiète : chacun peut aimer en même temps plusieurs personnes, même au-delà des membres de sa propre famille. Mais, s’il les aime, s’il a vraiment établi avec chacun d’eux un lien unique, profond, irremplaçable, ce sera impossible d’imaginer de pouvoir un jour échanger même une seule de ces personnes pour quoi que ce soit ».
« Mon amour pour la Lune m’a sauvé », réfléchissais-je en remontant le boulevard Magenta, totalement dépourvu de charme à cette heure-là de la nuit. « Mais je dois faire attention, car ce dialogue quotidien avec les lecteurs bouleverse toutes les lois du théâtre, donc de la vie. Surtout l’unité de lieu, de temps et d’action… Je transgresse cette idée de l’unité, d’abord parce que je ne peux pas me passer de cette fouille dans mon passé, à commencer par l’enfance, évidemment. Ensuite, il n’y a pas que le passé de 1954, par exemple, et le présent de 2014. Car il y a eu des « retours » aux lieux-clés de ma vie, qui ont marqué presque toujours une réflexion, une réaction d’amour ou de haine, de rejet ou de confirmation. Je ne me serais pas souvenu de l’été 1987 si je n’avais pas parlé des vacances d’autrefois à Giannella, tandis que, peut-être, tout a jailli de l’abondance merveilleuse des photos que mon père n’a peut-être pas vues avec la même attention que moi. (Du temps de l’argentique en noir et blanc, on développait le négatif avant de choisir juste les quatre ou cinq photos qui résultaient meilleures. Tandis que moi, je vois tout ressusciter en même temps…)

002_comizio zvanì 180

À la hauteur du métro Jacques Bonsergent, je ne peux pas m’empêcher de songer à la plaque commémorative de cet ingénieur des Arts et métiers de Paris, premier Français tué par les Allemands en 1940. Cela me renvoie à cette photo abîmée où mon grand-père Zvanì, apparemment âgé d’une soixantaine d’années, tient un discours devant une foule, au cours, je crois, de funérailles menacées. Zvanì, emporté par ses paroles ensanglantées, agite tellement son bras que celui-ci disparaît dans un éclair. Peut-être, est-il en train de me reprocher quelque chose…

marilyn (4) 740

Dans le fameux film de Billy Wilder avec Marilyn Monroe (Sept ans de réflexions), Tom Ewell, le deuxième personnage principal — celui qui découvre par hasard cette bombe sexuelle habitant juste en dessus de son appartement frôlant une envoûtante aventure avec elle — est vite confronté à la réalité : sa famille est en vacances à la mer. Là-bas, un collègue de bureau redoutable et costaud n’a jamais caché son penchant pour sa femme… Enfin, grâce à l’honnêteté naïve de Marilyn, il décide de rejoindre sa famille, il renonce…
Moi aussi, tout comme ce drôle de personnage tout à fait typique et ordinaire, je ne céderais à personne mon petit Royaume, même s’il devait se transformer en République…
Mais, tôt ou tard, la vie nous oblige à choisir, à trancher, à poursuivre parfois de fausses pistes. Les séparations provoquent des déchirures profondes qu’on a du mal, même chez les gens civilisés, à cicatriser… Alors, l’exercice de l’amour devient plus engageant et difficile envers les personnes qui ne vivent plus chez nous, à côté de nous…
Voilà. Rien de tout cela ne s’est passé dans l’été 1987. Juste de reflets de séparations déjà « institutionnalisées », rien que des petites ruptures invisibles, des changements dus à cette dynamique infernale de l’âme humaine. L’amour le plus grand ni le mieux attentionné ne parviendront pas à endiguer des vagues comme ça.
Si le bonheur individuel est une utopie, le bonheur collectif est peut-être encore plus éloigné de notre intelligence ainsi que de notre volonté.

004_mer depuis l'hôtel 180

Je ne sais pas si je suis destiné à la perte de mémoire avec l’âge ou pas. Un fait est certain. Je me souviens très bien des évènements compris entre 0 et 9 ans et très bien aussi des années récentes, les presque huit passées à Paris surtout. Les souvenirs, au contraire, s’entassent lorsque je pense à la redoutable période de l’adolescence et encore plus lorsque je m’efforce de revivre les encore plus redoutables années 1980, c’est-à-dire la période commencée par l’hédonisme reaganien (et logiquement continuée par la démagogie de Berlusconi et son imbroglio du succès). Ce fut pour moi une décennie totalement consacrée à la profession libérale, c’est-à-dire au travail incessant et continu pour ne pas succomber à l’inflation à deux chiffres, aux administrations publiques qui ne payaient jamais et aussi à mon penchant pour le perfectionnisme et la belle figure qui faisait la joie de mes collaborateurs.
Voilà la raison de mes trous de mémoire. L’idée de tout ce travail, de tous ces dessins techniques, et dossiers, et statistiques et relations, et rendez-vous… C’est la vie de tout le monde, vous direz. Bien sûr. Je peux vous répondre : tout le monde oublie, comme moi… Dans mon cas… j’en parlerai une autre fois, peut-être.
Je travaillais alors fréquemment pour une grande société d’ingénieurs de routes et chemin de fer, obligé par la loi à accompagner leurs projets par des « études sur l’impact environnemental » dont cette société me chargeait. Le travail que je venais de consigner dans le mois de juillet rentrait dans le projet de la nouvelle autoroute de Civitavecchia à Livourne. C’est probablement à cause de cela que j’ai eu l’idée de retourner à Giannella. Dans une descente sur les lieux de mon travail j’avais fait une petite déviation, en retrouvant l’ancienne auberge transformée en établissement balnéaire doté de vaste restaurant avec self-service.
Malheureusement, j’ai toujours eu le sixième sens qui me fait voir en avance ce qui se passera après quelque temps. On était encore en deçà de la chute du mur de Berlin et évidemment de la guerre du Golfe aussi, mais déjà en Italie on commençait à ressentir — du moins je le ressentais — un air de changement, de crise. Les « travaux refusés », comme je les appelais — les plus compliqués ainsi que les moins rentables, que j’étais tout de même en condition d’achever dignement et qu’on me confiait presque sans concurrence —, commençaient à intéresser les groupes professionnels plus structurés et puissants, ainsi que les sociétés d’ingénieurs et d’architectes. Il n’y avait plus de travaux refusés. Celui que je venais de consigner était peut-être le dernier d’une saison heureuse. Et je pensais souvent aux mots de ma mère, à leur absolue vérité : « Tu laisses le certain en échange de l’incertain… »

005_giannella oggi 180

Plage de Giannella (GR) avec l’ancien établissement balnéaire

Cependant, à ce temps-là, je pouvais me permettre de payer un salaire ainsi que d’héberger une Philippine, mère de deux enfants lointains, qui fut ensuite la valide accompagnatrice de mes beaux parents jusqu’à leur mort. C’était la première et si je ne me trompe pas l’unique fois que mes trois enfants ont partagé de véritables vacances ensemble. D’ailleurs, il faudrait se mettre d’accord sur la signification du terme « véritables vacances ».
C’était aussi la dernière fois que nous amenions Mimì, la petite barque bleue et blanche qui nous avait régalé des émotions uniques. En nous renseignant par téléphone, nous avions réservé une petite dépendance dans une espèce de village touristique très spartiate et totalement dépourvu d’enthousiasme. Figurez-vous que je n’aime pas du tout ce genre de ghettos avec champ de tennis et jeu de boules, où l’on est obligés de chercher tout le reste ailleurs. Unique consolation, on pouvait louer des vélos pour arpenter des clairières désolées sinon carrément des terrains vagues goudronnés. Tout cela était installé en amont de la longue plage du tombolo de Giannella, au bord du maquis et des pinèdes. En sortant de cette enclave et de ses allées de cimetières, le paysage n’était plus le même paysage, la plage n’était plus la même plage. Peut-être, la Californie est comme cela. D’ailleurs, le vent agitait continûment la mer. Avec la petite fille de deux ans et les exigences centrifuges des fils mâles, hors de question de faire trop de programmes. Il nous restait la barque. Elle avait fait des exploits uniques en Calabre et en Ligurie. Mais ici… Chaque jour, mes deux fils mâles et moi nous partions, rarement accompagnés par ma femme, en nous éloignant de notre plage selon une ligne diagonale qui presque toujours nous permettait de rattraper Porto Santo Stefano, cet endroit « haut de gamme » fréquenté par une cohue de Romains, pour la plupart propriétaires de grosses barques. Tout en essayant de nous tenir à l’écart de ces gens qui aimaient exhiber ses moteurs puissants, nous réussissions parfois à dépasser le cap… mais là, dans ce bras de mer relativement exigu qui sépare le mont Argentario de l’île du Giglio, la mer faisait peur. Tous les jours.
D’ailleurs, il arrivait souvent qu’à la rentrée, mes fils se plongeassent dans l’eau en me laissant seul à la manœuvre. Je les appelais, les appelais… Ils disparaissaient parmi les ombrelles colorées de la plage. Alors moi, une fois proche de la rive, j’étais obligé de traîner la barque qui n’était pas du tout légère, tout en scrutant en contre-jour si jamais il y avait quelques types costauds qui m’aidaient à gagner la terre ferme. Je ne me souvenais pas, alors, du temps révolu où j’avais traîné un poisson lourd comme cette barque. Je ne me voyais pas héroïque, mais plutôt pathétique dans cette situation solitaire.

001_marin égaré def 180

Et je n’avais alors que quarante-deux ans ! Comment pouvais-je me considérer comme un être dépassé, un vieux ? Combien voudrais-je revenir en arrière et renverser un à un tous les moments, tous les passages, toutes les discussions de ces vacances ! Bien sûr, j’étais arrivé épuisé, vide de l’enthousiasme qui rarement me manque, peut-être aussi un peu las de devoir jouer le rôle de médiateur parmi les différentes natures et cultures de mes proches adorés. Certes, cette petite fille, d’ailleurs assez tranquille et obéissante, changeait radicalement les choses. Le trio de Gio-Ra-Pa, — auquel s’ajoutaient, dans les fables d’antan : Ra-Pa-Gio le cheval parlant ; Pa-ra-gio, le chien qui ne voulait jamais aboyer ; et Pa-Gio-ra, la chatte avec l’aura d’une classe supérieure — avait du mal à se retrouver avec la même insouciance qu’auparavant. On était trop anxieux de briser quelques lignes d’arrivées invisibles. Mon fils aîné, avec cette impulsion irrésistible à fuir en avant, à revendiquer ce que tout le monde lui reconnaissait déjà. Quant à moi, j’étais toujours prêt à gaspiller mes énergies encore entières tout en me considérant comme un mort qui chemine. Ah, si l’on pouvait revenir à ce trio pour le transformer en quatuor !… Mais je n’étais pas, en ce temps désormais perdu, ni leur troisième ou quatrième frère, ni leur marionnettiste de poche, ni la figure de père qu’il leur fallait non plus.
D’ailleurs, on décide, on essaie de suivre une ligne le plus possible rectiligne et logique, on essaie aussi de garder un équilibre. Entre le corps et l’âme ; le cerveau et les jambes ; le travail agréable et le travail inévitable ; les promenades dans les jardins et les longues queues dans une voiture brûlante. Entre le temps de faire le mieux que possible sans précipiter dans un gouffre quelconque et le temps d’aimer…
À la fin de ces vacances — ayant marqué, peut-être, pour la plupart de nous, l’entrée précoce dans l’âge adulte, c’est-à-dire dans le renfermement dans nos rôles respectifs et dans le réciproque abandon, dont nous ne pouvions imaginer alors les conséquences directes ou indirectes —, un fond d’ennui s’empara de moi. Je ressentais aussi de la gêne tout à fait consciente pour ce « laisser-faire » en train de gâcher de plus en plus l’Italie en la rendant de plus en plus vulgaire. Je me rendais compte que ma lutte personnelle pour me garder honnête et pour gagner au moins autant d’argent que mes collègues — qui n’avaient pas renoncé à l’abri du poste dans l’administration publique — ne se serait jamais inscrite dans une action utile quelconque. Avec tout mon engagement de ma part, je n’arrêterais rien. Le riche serait de plus en plus riche (et vulgaire). Le pauvre serait de plus en plus contourné avec des rêves aussi vulgaires qu’inatteignables eux aussi.

006_le lest 5 180

Donc, même si j’ai essayé, avec l’histoire de M. Strapontin et de Mme Finestrino, de créer une espèce de suspens érotique… tout ce qui se passait de ces temps de jeunesse trop sérieuse c’était la question d’une survie digne.
J’avais quelques poils blancs qui vieillissaient ma barbe, apparemment. Il faisait chaud. Cette barbe glorieuse, que j’avais fait jaillir librement pour imiter un de mes camarades de l’université, juste dans les jours de l’occupation de 1968, n’avait alors que dix-neuf ans… Je la coupai, en m’obligeant, pendant longtemps, à la pénible anxiété de montrer au jour le jour ma nouvelle gueule, que je n’aimais pas du tout, d’ailleurs.
Voulais-je me punir d’anciennes fautes ? Voulais-je m’autoriser à des fautes nouvelles ?
Je préfère penser et déclarer de façon solennelle que j’avais besoin d’alléger mon ballon aérostatique, ma voiture-montgolfière ainsi que ma maison, de plus en plus bourrée de rêves farfelus.
Avec la coupe des cheveux, je m’accordai, la dernière nuit, une bravade à la saveur folle. En pointe des pieds, profitant de la longue discussion entre ma femme et la petite, je partis avec mon fils aîné, en vélo. En cinq minutes, nous fûmes dans l’établissement, où encore le juke-box relançait parmi les quatre ou cinq noctambules une chanson connue :

Si può dare di più !… (1)

La barque Mimì était là, appuyée sur un flanc comme une matrone romaine le serait sur son triclinium. Unissant nos forces, nous poussâmes la barque dans l’eau. Le matin, j’avais acheté une ancre avec un fil très long et suffisamment robuste. Tout en fredonnant la chanson — qui donnait un étrange charme et même du prestige à cette rive toujours négligée —, nous nous éloignâmes un peu sans allumer le moteur Johnson, émerveillés par le calme tout à fait inattendu de la mer noire sous les rames. Une fois dépassée la deuxième bouée, nous jetâmes l’ancre. Tout de suite après, légèrement inquiets, nous nous calâmes dans l’eau. Une serviette du village touristique nous attendait près des pantalons et des sandales.
Le jour après, personne ne vint nous chercher. Évidemment l’ancre avait tenu, grâce au calme tout à fait exceptionnel de la mer. Nous partîmes contents. Pendant le voyage de retour on discuta des prochaines vacances :
« Dorénavant, ou les Dolomites, ou les îles ! »
Ce ne fut qu’à Civitavecchia que ma femme s’aperçut que nous n’avions plus cette belle ombre protectrice sur la tête. « Et Mimì ? » dit-elle d’une voix déconcertée.
« Nous l’avons portée au large, puis nous l’avons laissée aller à la dérive… »

Giovanni Merloni

(1) On peut bien donner davantage !

(cliquer sur les photos pour les agrandir, sauf l’étagère avec Marilyn)

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 18 mars 2014

CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS

Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.