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Pour mes lecteurs les plus fidèles.
Comme vous l’avez vu, je suis en train de prolonger la pause annoncée avant la reprise de la publication du Strapontin. Cela dépend essentiellement de la nécessité de trouver un rythme le plus cohérent (ou le moins incohérent) que possible avec mes exigences vitales, où s’impose comme central le travail de peintre (qui demande, quant à lui, une organisation très stricte et méthodique de la journée ainsi qu’une consécration constante).
En cette situation, il suffit d’un petit contretemps (familial ou physique), pour m’enlever au jour le jour « le bon esprit » — il y a trente ou quarante ans, on aurait dit « l’inspiration » — pour rendre efficacement ce que je veux dire.
J’utilise ces « temps vagues » pour publier des poésies venant pour la plupart du passé. Je ne fais que les choisir, les traduire, les « adapter » comme l’on ferait avec une pièce de théâtre sentant un peu la poussière. Mais j’essaie d’être fidèle à l’esprit du temps concerné. Car chacune de ces poésies s’inscrit, petit à petit, dans un « monde retrouvé » qui a réellement existé et existe encore, qui sait où, dans les souvenirs tout à fait inattendus et hasardeux de ceux et celles qui ont partagé leurs vies avec la mienne dans les mêmes lieux.
Ce ne serait pas à moi de le dire, mais il est évident que tout ce travail de restitution de mon « zibaldone en lignes coupées » (ou si l’on veut en vers) fait pendant, depuis le commencement, avec le Strapontin ainsi qu’avec l’idée qui est à la base du Portrait inconscient.

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Par la seule force de ton sourire (1975)

Une grande scène hivernale:
les pas d’une femme élégante
attentive à ne pas s’effondrer
au milieu de la boue et de la neige ;
deux cents étudiants
aux regards effarés
(haletant contre l’air raréfié,
s’interrogeant
sur leur rôle à inventer,
se réjouissant
de cette façon inattendue
de vivre les rues) ;
mille soldats morts
sur une grande fresque murale ;
des couples d’amoureux
enchevêtrés comme des écharpes,
soudés comme des soupirs gonflés,
distraits et boiteux
comme des fils de fumées.

Le grand détachement
même inhumain
vis-à-vis des émotions
des passions, des douleurs.

La grande solitude
des jours de grève
où l’on finit par savourer
la grandeur des chances
la mesquinerie
de nos humaines limites
le plaisir rassurant
du retour aux origines
aux lectures difficiles
à l’écoute d’une chanson.

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Tandis que le disque
reproduit à l’infini
l’écho obsessionnel
d’un hymne à la vie
(en nous absolvant
pour un petit instant
de nos obligations morales) ;

tandis que le caillou
glisse de notre poche
(le caillou de douleur et de sang
qu’on aurait dû lancer
en haut dans le pigeonnier
pour provoquer la pagaille
en réveillant
l’humanité tout entière) ;

chante, me dis-je,
chante, vole mon petit oiseau héroïque,
n’hésite pas à lancer,
généreusement,
dans la mêlée,
ton corps effiloché
maladroit et pourtant tendre
jusqu’à vaincre
par la seule force de ton sourire
l’hypocrisie du monde ;

chante, si tu veux
briser les attitudes rebelles
de ta belle, découvre
le secret qui s’épouse
aux besoins péremptoires
aux appels sourds et invisibles
recouverts d’écailles
et de parfums exotiques
d’une femme seule ;

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chante, même avec la bouche
grimaçante, les lèvres séchées
par la fatigue
de journées ternes,

chante des mots en vers,
déversé-y les sentiments que tu as,
cache comme tu peux
l’amertume,
la nausée, le vide sublime
de ne pas partager jusqu’au bout
des idéaux communs ;

chante, avec ta gueule émaciée
et pourtant attentive,
développe finalement
(jusqu’à te rendre insupportable)
l’exercice
de l’intelligence la plus critique
de l’ironie la plus sarcastique
du calme le plus lucide
et froid.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN

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