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Dorénavant, j’éviterai le canal. Je scanderai ma journée sur un rythme fixe, avec très peu de variantes. Je partirai au petit matin de ma tour d’ivoire de rue de la Lune pour me rendre entre 15 h et 15 h 30 chez les Architectes. C’est un parcours qui demande quinze ou vingt minutes de marche au maximum. Je le siroterais comme un élixir, goutte après goutte, m’asseyant sur les bancs publics ou dans les bistrots (qui ne manquent pas), me faufilant parfois dans les méandres du métro, m’accueillant sans soucis grâce à mon Navigo annuel. Sinon, je traînerai devant les étalages du marché de la rue du faubourg Saint-Denis ou dans les nombreux passages entre celui-ci et faubourg Saint-Martin. Je rentrerai au soir, essayant de récupérer, dans le confort de mon minuscule appartement, ma dimension personnelle, privée. Je ne souhaite pas subir chez moi les invasions du fantôme de Nevio, mon double voué au pessimisme noir. Je préfère l’affronter en plein air, devant des témoins oculaires. Des gens qui peuvent en l’occurrence déclarer qu’ils m’ont vu lire, examiner, écrire, lever le nez vers le plafond ou le ciel, perdre le souffle ou le retrouver dans les petits gestes de soulagement qui accompagnent la boisson d’une bière belge, blonde comme Mme Finestrino ou brune comme Virginie.

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Rome, marché de Pont Milvio, 2000

Eh oui, j’ai bien étudié le cas de Nevio M. (1) Il aurait dû concentrer ses « confessions », ses « délires de la mémoire » ainsi que la description de ses personnages, dans des petits tableaux, dans des contes-récits secs et même abrupts dans le style de Maupassant et dans l’esprit de Dino Buzzati. Il a essayé, au contraire, d’exploiter une « recherche » à la Proust, ressemblant moins à une architecture farfelue qu’à une fouille archéologique chaotique… Mais je ne suis pas un critique littéraire et je pourrais me tromper.
Je préfère rentrer dans le vif de ce que Nevio M. était en train de raconter lors de sa brusque interruption, avant que se déclenchait ce jeu pervers autour de ses mémoires, qu’il avait d’abord confiées aux soins redoutables de M. Strapontin et de Mme Finestrino, pour les prêter ensuite à moi, Nino Meraviglion (une personne en chair et os, je vous assure) pour que je m’en occupe.

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Rome, marché de Pont Milvio, 2000

Dans les premiers chapitres du Strapontin, on était en 1954, à Rome, à la veille du déménagement marquant le premier changement radical dans la vie de Nevio M., de ses frères Leo et Saveria, et de ses parents Libero et Guerrina. À cette époque-là — située « entre le pas-encore/ et le déjà-plus », comme diraient les vers de Jean Jacques Travers — Nevio était convaincu qu’il était l’être le plus malchanceux au monde, le Petit Prince descendu du piédestal, l’incompris et même le rejeté… Cela je le trouve clairement dénoncé dans ses récapitulations infinies. Dans sa famille, on avait juste consommé un petit délit, enlevant tout prestige à la petite Saveria, la sœur aînée, pour élever au trône Nevio, le fils mâle… que la figure d’un autre prédestiné s’affichait déjà à l’horizon.
Je n’ai pas eu de frère ni de sœur. Mon père, chef de gare dans une petite station à quelques kilomètres au nord de Pont Milvio à Rome, me laissait sonner le piano même la nuit et, lorsque les trains passaient, il leur faisait signe d’aller doucement, avec le minimum de bruit, pour ne pas me déranger. Ma mère étudiait au fur et à mesure la musique pour me suivre dans mes progrès… J’étais gâté, heureux (du moins, j’en étais convaincu) et je ne me cachais pas dans les placards… comme Nevio.
Je ne peux pas imaginer ce que l’on éprouve lorsqu’un père — le plus merveilleux des pères, d’ailleurs — critique un de ses fils en lui reprochant la tête dans les nuages, la gaucherie « à la Jacques Tati », tout en hochant gravement les épaules devant les mauvais résultats de l’école.
Quant à moi, je ne me rappelle pas de mauvaises notes… La vie m’a fait cadeau, bien sûr, de notes dures, parfois méchantes, à geler le sang… mais bien après la fin de mes études. Maintenant, tout cela se trouve caché dans une épaisse mare d’oubli d’où jaillissent parfois des mots et des visages que je ne sais même pas combiner entre eux…

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Rome, marché de Pont Milvio, 2000

Revenant à Nevio, il a déjà raconté plusieurs choses dans les premiers épisodes du Strapontin, un véritable « livre ouvert » où les jeux ne sont pas cachés. Peut-être, des gens plus experts que moi ont déjà tout deviné. Cependant, je crois qu’il faut aller au-delà de toute analyse grossière et superficielle. Car au fond de tout ce que Nevio soumet au lecteur il n’y a pas que des lamentations ou des revendications. Son but consiste dans le partage de certains passages de sa vie, parfois victorieux aussi, à la recherche du sens de son destin et, ajouterais-je, de chaque destin humain. Tout en sortant des disgrâces, des pièges ou aussi des risques venant du pur hasard, il s’interroge sur ce qu’il a pu ajouter à la chance ou à la disgrâce.
Tout cela a été gravé par Nevio au fond d’un petit gribouillis évoquant un visage de femme au grand nez (peut-être sa tante Augusta, la préférée) où Nevio laisse flotter, à mon grand étonnement, quatre mots :

SOLITUDE, PARTAGE, RATTRAPAGE et MIRAGE.

Les mêmes mots que j’avais transcrits moi-même ! Je les avais associés à cette drôle d’idée de la Trinité masculine (ou Nevio représentait la Solitude, M. Strapontin le Partage et moi le Rattrapage) confrontée au Mirage, c’est-à-dire au « féminin éternel » représenté par Mme Finestrino ou aussi par mon amie lointaine et voisine (2). Je crois que ces quatre mots m’accompagneront pendant longtemps. Chacun d’eux assumera bien évidemment des significations différentes sur ma bouche optimiste par rapport à celle de Nevio, plutôt pessimiste (3).

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Rome, sur le Pont Milvio, 2000

Dans le dernier épisode du récit interrompu de Nevio, son esprit solitaire se cristallisait dans une espèce de mélancolie incertaine. Il était parti en vacances, en 1987, avec sa nouvelle famille. C’était la dernière fois que son fils aîné partageait cette expérience, tandis que la fille cadette participait pour la première fois à une aventure pareille. En s’approchant de l’Argentario, près d’Orbetello, Nevio avait eu la tentation d’abandonner sa famille, sa voiture ainsi que sa petite barque de polyester en échange d’une improbable escapade avec Mme Finestrino. Évidemment, cela ne s’est pas vérifié. On comprend d’ailleurs qu’au cours de ces vacances à Giannella, dans le même lieu de villégiature de son enfance, quelque chose n’a pas marché… au point que Nevio, lorsqu’il entame le voyage de retour à la ville, d’abord se défait de la barque et de la barbe, ensuite s’interroge. « Mais où vais-je retourner ? En quelle ville ? En quelle maison ? »
Je trouve qu’il a eu une bonne idée emmenant — dans son imagination, bien sûr — sa deuxième famille au complet dans sa chambre d’adolescent, avec la peur que ses parents écoutent les multiples soupirs au-delà de la faible cloison. Car je crois qu’il désirait, au contraire, que son père et sa mère rencontrent leurs petits-fils et leur belle fille. Surtout son père, mort assez tôt, sans avoir de petits enfants dont il n’avait jamais caché le désir : — n’ayez pas peur de faire de fils, disait-il a ses enfants. Même sans vous marier ! Faites-les pour moi !

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Rome, sur le Pont Milvio, 2000

Pourtant, après la confession de son égarement (peut-être momentané) vis-à-vis des responsabilités que les rôles de mari et de père lui assignaient de plus en plus, Nevio avait reculé, arrêtant de confier aux lecteurs du Strapontin les passages successifs de sa passionnante histoire. Inutile d’en connaître les raisons. Il ne nous dirait rien. Je me contente d’imaginer que cette parenthèse de 1987 ce ne fut qu’une digression dont Nevio s’était tout de suite après repenti. Rentrant de façon abrupte dans la maison de son adolescence, il avait commis une faute. Il n’était pas rentré, comme à la suite d’une vacance à Giannella d’antan, dans la maison à la cour noircie (de via Calabria près de via Veneto), mais dans l’appartement de Monte Mario, en faisant une fuite en avant dans la fuite en avant. Une petite faute comme cela l’avait peut-être agacé, tandis que moi, comme la plupart des lecteurs, je crois, je serais plutôt enclin à le justifier. Comment aurait-il pu emmener toute sa descendance dans la maison précédente ? Même dans la plus bizarre des fictions, un enfant de huit à neuf ans ne peut certainement pas envisager une famille à sa charge, où deux de ses enfants sont déjà plus âgés que lui. Ses parents ne l’auraient pas pris au sérieux. Ils auraient tout de suite pensé à des bohémiens-squatteurs venus de qui sait où… Tandis que de ses seize à dix-neuf ans Nevio aurait bien pu procréer…

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Rome, sur le Pont Milvio, 2000

Pourtant il est évident. C’est à moi, maintenant, de refermer la parenthèse, en revenant en arrière, à la fin des vacances de Noël, le 6 janvier 1954. Dans l’appartement familial de via Calabria, sombré dans une digestion assez pénible, après le déjeuner de l’Épiphanie, Nevio M. essaie de faire de petits slaloms parmi les meubles avec la bicyclette rouge, nommée Quadriga, qu’il vient de recevoir en cadeau…

Giovanni Merloni

(1) dorénavant j’omettrai son insupportable nom de famille, Malgiornin, pour m’éviter de le changer, en Mangevin par exemple.

(2) Virginie Looman.

(3) Même si je commence à soupçonner une sorte de moquerie dans le comportement de Nevio. Et, s’il avait un autre nom de réserve, pour remplacer ce décevant Malgiornin en cas de besoin ? Comment s’appelait-il avant de se couper la barbe et se défaire de la barque ?

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 17 avril 2014 CE BLOG EST SOUS LICENCE CREATIVE COMMONS Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé.