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Ce matin Ulysse, que le traditionnel cliché nous représente rusé, vigilant et très patient aussi — a envie d’oranges. Parce qu’il est enrhumé et quelqu’un lui a exalté les bénéfices de la vitamine C. La maison n’offre que deux poires et une banane, au-dehors il pleut. Nausicaa n’est jamais avare d’attentions envers cet homme mûr ayant dépassé la quarantaine, dont le charme est accru par d’étranges pulsions de fuite. Empressée, elle court en bas de l’escalier comme une désespérée, en quête d’oranges. Pour faire plus vite, elle soulève le péplum candide sur ses jambes de statue grecque. Sur le palier, elle rencontre Télémaque, qui depuis toujours l’aime platoniquement et de but en blanc tombe amoureux de ses jambes.
— Nausicaa, susurre Télémaque avec un humble sourire, tu serais le plus doux des plaisirs pour mon « thalamus ». Tu verras, mon logis est assez modeste, je ne dispose que d’une garçonnière d’une seule pièce. Pourtant, des femmes plus exigeantes que toi en ont profité. Je t’attends demain à l’aube, juste après le troisième chant faux du coq. Ne te fais pas attendre !
Mais Nausicaa est pressée, tourmentée par une sorte de délire se mutant en euphorie lorsque les mots graves de celui qui a frôlé les sirènes ainsi que la redoutable sorcière Circé se mêlent à la voix souple et aiguë de celui qui est toujours resté sur place, dans l’île. Tandis qu’elle court chez le banc des primeurs il passe en revue les deux hommes : « Celui-ci c’est une jeune cariatide, celui-là c’est un vieux poussin ! » D’un coup, elle s’aperçoit avoir déjà dépassé le vendeur d’oranges. Elle s’est perdue dans des ruelles pleines de vases communicants et de tours Eiffel en plastique. Heureusement, au milieu d’un passage obscur, grand et fascinant dans son ambiguïté, l’aveugle Tirésias lui explique, s’aidant avec une carte détaillée, comment faire à revenir en arrière. Entre-temps, l’orage s’annonce, teintant de noir le ciel au milieu des toits blancs. Épuisée, elle s’arrête devant le banc presque vide. Il est tard, il ne reste que quatre oranges pour Ulysse malade. Une femme avisée s’aperçoit de son visage empourpré : « À quoi penses-tu ? »
Sur la voie du retour, la route lui semble plus longue. Son péplum tombe et retombe sur ses chevilles, incapable désormais de recouvrir ni de masquer quoi que ce soit, tandis que la pluie colle l’étoffe aux jambes de la belle jeune ravissante Nausicaa.

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Le train courait tout en crissant sur les rails brûlants, avant de disparaître au milieu des rochers de fer et pointer de nouveau, parmi les files d’arbres dessinant de rectangles dans la plaine.
— Rapide comme une locomotive supersonique !
— Que tu es prosaïque ! Je dirais rapide comme une chose qui se perd toujours. Et ce qu’on peut perdre facilement, ce n’est pas la peine de s’y attacher !
— Petite poète dérangée ! conclut l’homme avant de changer de façon ridicule la position sur son siège. On dirait que tu n’aimes pas voyager…
D’ailleurs, lorsque l’enchevêtrement amoureux est long et intense, le manque de contact qui s’en suit se révèle toujours douloureux. On reste seuls, contraints d’expérimenter directement sur nos corps le bruit et la saveur du détachement.
La vie c’est partir, arriver, attendre avec impatience, s’effondrer dans le labyrinthe de l’absence.

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Et voilà la mort. Sur les journaux, la mort s’affiche comme une donnée statistique, un constat dépourvu de pathos : on recherche les causes, tandis que personne ne s’identifie dans ce mort-là ni dans des causes de sa disparition trouvées à la hâte.
Résultat : la mémoire ne saisit pas un tel événement dans sa signification réelle. Elle ne participe pas à ce type de connaissance, parce que la vie refuse la mort. La plupart des hommes sont très conformistes. Ils se bornent aux clichés et aux rites qui rendent à tous les morts la même dignité.
Alfredo a quatre-vingt-douze ans, son cerveau l’abandonne chaque jour qui passe. Il ne sait pas si on est au petit matin ou dans les voiles noirs de la nuit. Il se lève dans le lit et proteste qu’il ne trouve plus un morceau de son cadavre. Une fois, il est tombé du lit imaginant flanquer une gifle à son frère peintre, Roberto. Ou alors il invoque Jésus et la Madone, bien qu’il n’ait jamais été croyant.
Peut-être, Alfredo ne voit plus rien, et parfois j’ai l’impression même qu’il ne comprenne rien. Ou alors il est devenu fou. Et pourtant ce qu’il dit en vous fixant est d’une logique impressionnante et d’une profondeur remarquable.

Alfredo est mort, aujourd’hui.
Je m’étais invité chez des camarades de l’université et je participais à la cuisson des œufs à la poêle lorsque le téléphone a sonné, irréel.
Quand je suis arrivé, c’est mon oncle qui m’a ouvert la porte, tout en disant, avec un geste rassurant : — il y a les types des pompes funèbres…
Enveloppé dans un costume bleu, étendu sur son lit, rapetissé, Alfredo semble un vase prêt à se casser d’un moment à l’autre. Alfredo révèle bien sûr sa vieillesse, pourtant la mort l’ennoblit, lui offrant une espèce de revanche après de longues années d’humiliation et de solitude.
Moi, j’avais été son ami, celui qui lui faisait la barbe ou lui racontait notre vie quotidienne et nos petites découvertes. Il me demandait toujours de ma sœur, qu’il appelait « Nennella » et de mon frère, qu’il feignait de juger sévèrement en l’appelant « Sforcato » (=garçon de sac et de corde). Souvent, il se fâchait avec moi aussi, surtout pour mes rébellions ou résistances passives vis-à-vis de sa matière (les mathématiques). Ou alors Alfredo me chassait de sa chambre parce que je le fatiguais avec toutes mes fantaisies, comme il se vérifia pour une poésie que j’avais déclamée emphatiquement :

Je ne crois pas au péché.
La plupart de gens
confessent des péchés
dont ils sont innocents
tout en demeurant
dans l’ignorance des péchés.
Je ne crois pas à la tromperie
car celui qui trompe
commet cela sans le savoir.
Je ne crois pas à la mort injuste
parce que l’homme l’attend.
Je ne crois pas ni n’espère.
Je ne fais que vivre
une vie dépourvue de sens
dans un monde anonyme
de plus en plus inconnu.

J’essayais de penser à tout cela, en constatant cette immobilité qui n’avait rien à voir avec la mort qu’il feignait arrêtant de respirer et repliant brusquement la tête sur le dossier de son fauteuil, avant de se plonger au-dessous du journal… Tout d’un coup, un rire irréfrénable m’avait saisi, je ne sais pas pourquoi.
Le lendemain — dans ce quartier en pente, submergé d’immeubles aux tailles les plus disparates —, l’unique chose noble et proche de l’humain c’étaient les quatre ou cinq pins à la large ombrelle que je pouvais convoquer comme témoins de mon égarement tandis que je suivais mon grand-père au milieu d’un étrange cortège jusqu’à l’église. En fait, nonobstant l’indéfectible indifférence manifestée par Alfredo pour tout rite ou génuflexion pendant sa longue vie, quelqu’un, à la dernière minute, a décidé qu’il fallait passer par l’église pour une bénédiction.
Derrière moi, la queue des parents et des amis était longue. En me retournant en arrière, depuis le sommet de la rue, j’ai vu tout de suite la petite silhouette de la fiancée de mon frère. Dans son regard triste se coagulait une poésie en contrechant, en compétition — consciente ou inconsciente, je ne saurais pas le dire — avec le sentiment de la mort. Ou alors c’est la mort même qui nous oblige à briser toute prudence sociale, à nous exprimer de façon naturelle en sortant de la routine de sentiments automatiques et d’actions inanimées. Devant le miroir de la mort, les mots jaillissent tout seuls et les gens, pour une fois, se voient réciproquement dans le fond de l’âme.
Après ce contact intime avec la mort, on essaie brusquement de retrouver l’élan qui nous aide à vivre mieux, en sachant que la pire chose qui puisse nous arriver c’est mourir, tandis que le reste…

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 30 avril 2014

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