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Le « système » des vases communicants (*) est en train de produire dans notre contexte francophone une série d’expériences de plus en plus intéressantes. La circulation de chaque « échange », à travers la lecture, fait progressivement déclencher une certaine variété de vases et aussi de variantes évolutives par rapport à l’idée originaire d’un échange tout court.
Avec François Bonneau, au risque de voir notre vase « excommunié » ou tout simplement anathématisé, nous avons osé regarder à l’intérieur du vase (une « giara » sicilienne ou une porcelaine chinoise ce serait le même), comme dans un puits. Une idée transgressive (pourquoi pas ?) de communication ou de réflexion commune.
Et voilà la découverte : le vase est un miroir. Si j’envoie un dessin ou une photo que j’ai choisie à François Bonneau, cela veut dire que je lui propose, bien sûr, une contrainte parmi les infinies contraintes possibles. Mais je lui offre aussi un « alibi » pour s’exprimer librement.
Et, vice versa, si Bonneau choisit pour moi des images — en correspondance d’un sujet commun ou sans aucune contrainte thématique — il me propose de travailler « à partir » de ces images, mais de façon libre, essayant le plus possible de garder l’esprit insouciant et l’âme disponible à la rêverie.
Donc ce que nous nous envoyons réciproquement, ce sont des miroirs. Des miroirs « souillés » par des traînées de couleurs, par des lignes plus ou moins serrées ou alors par des images apparemment complètes et exhaustives qui se superposent au miroir comme une pellicule opaque.
Cela a toujours fonctionné, car la présence de l’image ajoute au miroir un effet de décalage extraordinaire, telle une allumette s’appuyant sur une mèche destinée à provoquer tôt ou tard en nous l’explosion créative.
D’ailleurs, comme le disait très bien mon cousin psychanalyste (que j’ai déjà cité plusieurs fois) « c’est la rêverie qui allume la volonté », en déclenchant le désir de vivre et de faire quelque chose dans le monde.
Selon une logique tout à fait intéressée, cette hypothèse du vase-miroir peut justifier alors l’affirmation selon laquelle un vase communicant, en exaltant sa propre nature de miroir, peut offrir aux poètes et aux artistes des suggestions pour des portraits.
Et voilà le défi que François Bonneau et moi nous avons assumé aujourd’hui : profiter de cette identité entre le portrait, le miroir et le vase communicant pour mettre en relation deux philosophies de la vie et de la création, la sienne et la mienne. Ou, pour mieux dire, intégrer dialectiquement à l’intérieur d’un vase-miroir ce qu’évoquent les titres de nos blogs : « le portrait inconscient » et « l’irrégulier ».
On s’est donc échangés des images de quelques façons adaptées à l’idée d’un « portrait irrégulier » qui se réaliserait en « fusionnant » nos points de vue. Vous trouverez ci-dessous le « portrait irrégulier selon François Bonneau », tandis que le mien est hébergé dans « l’irrégulier » d’aujourd’hui.
Giovanni Merloni

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Portrait irrégulier – François Bonneau

Elle ne s’en remet pas.
Pas encore tout à fait, de sa fusion consentie avec son proche environnement. Elle s’en tient le ventre, veut éprouver sa chair, éprouver les matériaux qui l’entourent, comme ces tours, ces transparences, cette table support qui lui rappelle qu’elle est là où elle a choisi d’être.
Au loin l’attend depuis toujours une galerie noire, à la toiture triangulaire sans fin, recouverte de suie. Un chalet sans montagne tout autant qu’un tunnel pyramidal, sans grand espoir d’une sortie.
Aurait-il fallu prendre le temps de considérer ce point de fuite inexorable de charbon, au loin ? Peut-être pas, quand on peut être si bien, juste là, en tâtant ses propres cheveux au travers d’une tour qu’ils transpercent. Une tour à taille humaine qui abolit le lointain.
Elle n’entrera pas, l’inévitable ne sera plus guère qu’un choix. Et un refus, en l’occurrence.
Cet aileron, dans son dos, lui appartient-il encore ? Ou a t-il rejoint déjà l’environnement proche avec lequel elle s’entremêle ? Et ce tabouret circulaire, est-il une excroissance de sa colonne vertébrale ?
Elle s’en fiche et voudrait nous deviner, sur ce seuil qui l’enracine doucement, dans lequel elle se fond avec lenteur, silhouette gironde et anguleuse, aimante et perdue. Elle se demande certainement ce qui nous surprend, chez elle.

Texte : François Bonneau

Illustration : Giovanni Merloni

(*) Rappelons que le projet de « Vases Communicants », lancé par Le tiers livre et Scriptopolis consiste à écrire, chaque premier vendredi du mois, sur le blog d’un autre, chacun devant s’occuper des échanges et invitations, avec pour seule consigne de « ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre ». La liste complète des participants est établie grâce à Brigitte Célérier.