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Mes chers lecteurs, c’est avec grand plaisir que je vous propose aujourd’hui une rencontre avec la poésie de Jeannine Dion-Guérin, une poète française récemment rencontrée dans la bibliothèque de la SPF (Société des Poètes français) : une véritable découverte que je partage volontiers avec vous. Il m’est toutefois difficile, à présent, de maîtriser jusqu’au bout les émotions et les suggestions que ses vers ont fait déclencher en moi. Il est encore trop tôt pour en parler de manière appropriée.
Heureusement, mon ami Michel Bénard — poète, lauréat de l’Académie française ainsi que peintre de grande valeur — a développé en plusieurs occasions une analyse critique de l’œuvre de JDG dont j’extrais ci-dessous quelques éléments.
Les œuvres de Jeannine Dion-Guérin, Prix Léopold Sédar Senghor de poésie 2010 sont déjà nombreuses. Voilà quelques titres : « Eclats de soleil », « L’amande douce-amère », « Le sang des cailloux », « De chair et de lumière », « Le tracé des sèves », « Jeux d’osselets » et plus proche de nous « Le signe, quel signe », « Le sablier des métamorphoses », « L’écho des nuits » et le petit dernier, « Les Étoiles ne sont pas toutes dans le ciel ». Sans oublier, bien entendu, des ouvrages thématiques et collectifs comme son magnifique « Vincent Van Gogh » (un luxueux coffret relié pour bibliophiles en hommage au centenaire de la mort du peintre où peintures, textes, citations, fac-similés et poèmes se mêlent).
D’ailleurs, on ne pourrait pas lire Jeannine Dion-Guérin sans y associer sa relation avec l’art, les artistes peintres en particulier. Ce lien avec les peintres est toujours déterminant, étroit, une sorte d’histoire passionnelle qui se conforte au fur et à mesure d’une manière ou d’une autre.
La poésie de Jeannine Dion-Guérin est précieuse, profonde et riche de signification… nous lisons rarement des textes d’une pareille teneur. Souvent nous nous situons dans l’inconsistance environnante, la vulnérabilité des choses. Le monde offre ses reflets de lumière, il brille de tous ses feux et tout rapidement bascule, s’efface, s’assombrit au simple passage d’un nuage ! Tout se situe dans l’écho, la résonnance, la vibration fragile et précaire. Elle met tout en relation avec l’observation attentive du moindre souffle, de l’énigme de l’existence, du mystère des signes, à ce stade son passage chez Georges Perec n’y est peut-être pas étranger !
L’œuvre de Jeannine Dion-Guérin est d’un optimisme inconditionnel. Patiemment avec amour, notre amie caresse ses mots, les palpe, les soupèse, cela jusqu’à ce qu’enfin le poème soit dit ! Le verbe s’incarne, se sensualise, mais s’éthérise également à l’épreuve du sang, de la lutte du corps, fécondant le spirituel restituant une nuance sacrée. Tout demeure dans l’étonnement de la vie, l’éblouissement permanent ! Nous côtoyons une poésie de haute lignée, de noble composition, riche en vocabulaire, judicieuse, presque sophistiquée et pourtant si limpide et si accessible. À la lecture attentive de ses textes, nous franchissons un autre degré, nous nous sentons soudain plus intelligents ! Sans doute parce que comme l’amour, la poésie de Jeannine Dion-Guérin doit être une récompense.
Après la lecture des commentaires de Michel Bénard, j’ai pu mieux m’orienter dans le choix de vers représentatifs de cette poète élégante et sensible. En même temps, je suis en condition de choisir un artiste qui peut, de quelques façons, « répliquer » aux messages profonds de JDG, sévères et inflexibles même dans leurs nuances les plus insouciantes.
Pour le choix des vers, je reviens à une phrase assez efficace de Michel Bénard : Pour mieux comprendre le monde ne faudrait-il pas mettre son oreille à la conque du ciel ? La poésie c’est toute l’histoire d’une vie par un apprentissage permanent des fragments du quotidien… mais c’est aussi dans les étoiles qu’elle remplit son panier, sachant que ces étoiles ne sont pas nécessairement toutes dans le ciel !
C’est le mot « oreille » qui m’a convaincu tout à fait. Et ce n’est pas un hasard, je crois, que le titre de la poésie publiée ici en dernière soit « La troisième oreille ». C’est en fait dans l’écoute du quotidien que la poésie de Jeannine jaillit et mûrit. Une « écoute visuelle », moins photographique que picturale.
Quant à l’illustration « dialectique » de ces vers magnifiques, je me sens donc autorisé à me soustraire à une iconographie traditionnelle, qui voudrait représentés, à côté des vers d’une « poète-critique d’art » les tableaux de son Van Gogh préféré. Je crois que son attitude à l’écoute des pulsions du monde peut justifier mon choix d’un jeune peintre, de ses dessins en décalage ou en contre-chant. Il s’appelle Paolo Merloni, il a déjà un futur derrière les épaules. Mais aussi, je crois, un nouveau futur qui l’attend, comme dans la « FIN » de la plupart des films de Charlie Chaplin, juste au milieu d’une route lumineuse.
Giovanni Merloni

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Paolo Merloni, Population et arbres, 1995

La troisième oreille dans la poésie de Jeannine Dion-Guérin

Naître à l’émerveillement
Combien de coups
de bosses de beignes

Combien de deuils
de pertes et d’abandons

Combien de secrets
obligés ou convenus
de faux ou vains regrets

avant d’oser nous regarder
nus d’âme et de corps

d’apprendre à solliciter
l’émerveillement simple
l’élégance du quotidien

d’accéder à l’humour
cet amour élargi capable
de revendiquer, que dis-je

d’acculer notre désir d’être
et de nous vouloir heureux

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Paolo Merloni, Entre le magma et l’amour, 1995

« Telle la chute d’une larme d’ange
qui tombe à travers le limpide éther de silence… »
John Keats 

Je ne hais pas les dimanches
(à Casimir Farley, peintre)

Je ne hais pas les dimanches
qui déguisent de nos ardeurs les cris
et l’agression des premiers givres

qui paralysent le parc de la ville
immobilisent les chants d’oiseaux

Alors je me consacre
au silence des mots
ainsi qu’aimait les méditer
le poète John Keats

tandis que la dernière étoile
de l’aube m’hypnotise
et que soudain audible
se prophétise quelque poème
reçu des dieux

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Paolo Merloni, Peine et désillusion, 1995

Apparences
Celui-ci est venu
qui crut en l’amour
et ce n’était que chair

Cet autre est apparu
avec unique parure
l’aurore et la lumière

Ce n’était pas la chair
Elle crut donc à l’amour
A chaque pause d’un conte
rôde quelque loup

Des ogres d’apparence
aux masques d’absolu
investissent l’univers

dont il faut débusquer
les ruses de vautour

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Paolo Merloni, La pipe, 1995

La berceuse du peintre
J’envie cette berceuse
au ventre des cyprès

quand elle est murmurée
à l’oreille du monde
par la brise en écoute
réinventant pour nous
le juvénile frisson

Et si son souffle s’aigrit
imposant soumission
à la feuille en déroute

l’arbre se consolera
de nos bras ouverts
déboutant toute colère
fruit de la déraison

A tous il fredonnera
de plus juste manière
l’adagio de sa partition

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Paolo Merloni, Rêver les yeux ouverts, 1995

Sans domicile fixe
Le temps prend son temps,
il erre dans la nuit tant et tant
qu’il ne sait plus s’il se fuit…

Chaque homme
à son réveil hésite à se livrer
les paumes qui se touchent
implorant la lumière

Mais toi mon frère, tu me souris
De solitaire à solitaire j’identifie
la même moiteur de peau

Ta lèvre s’élargit, tes dents sont étoiles
c’est à jamais Noël à l’écoute de tes mots
A mon tour je te touche et te souris

Pas d’anonymat au sein de la Genèse
Pourquoi ne pas se dire « je t’aime »
des yeux même si tu n’y crois pas ?

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Paolo Merloni, La chaise de Van Gogh, 1995

La troisième oreille
A l’orée du grand silence
J’épouserai cette terre
meuble ou compacte
lisse ou labourée

Je tenterai d’en restituer
les ondes délétères

recueillant les voix
de ceux qui l’ont servie
qui l’ont fécondée
qui d’elle se sont nourris

Et bien que l’univers
engendre chaos et bruits

l’homme au pied d’argile
que je suis saura s’enivrer

d’ultimes fertiles vibrations
de quelque troisième oreille.

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Paolo Merloni, Le tatoué, 1995

Jeannine Dion-Guérin

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 mai 2014

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