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Samedi 12 août.
Pendant l’été de toutes ces années, tous les jours, au couchant, j’attendais près de l’embarcadère de Gaios, comme Rodomont, la descente des passagers venant de Corfou, prêt à tuer mon remplaçant si je l’avais vu.
Maintenant, juste dix ans après, tu es venue ici, dans cette oasis chérie, sur ce fourgon gris qui ne ressemble pas du tout au char funéraire. Noelian Grimniov, sorti indemne de l’accident, a quitté Corfou pour se sauver dans un village du Péloponnèse, de la peur, peut-être… Sa maison au milieu des oliviers attirera, j’en suis certain, d’essaims de retraités mordus du bridge. Noelian, d’ailleurs, n’est jamais resté seul, même dans les toilettes.
Et toi, comment es-tu, en ce moment ? Je te vois identique à ton image d’il y a dix ans, quand je t’ai vue la dernière fois. À présent, tu ne peux pas parler. Donc, tout ce que je te dirai dorénavant ne trouvera pas de réponses… Si jamais je réussirai à me donner une raison de vie en dehors de cette anxiété si tenace, cela ne t’intéressera pas… Mais également, tu m’auras aidé à renaître… une troisième fois !

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Lundi 14 août.
Dix jours se sont écoulés depuis la disparition de ma femme. Soudainement vieux et faible, je vis à côté de son lit humide qu’on ne reconnaît qu’à la dernière minute, renfermé dans des bras de calcaire, protégé par une croix blanche. Celle-ci est ineffaçable, comme la mort. Ou alors elle symbolise une autre croix qui va bien tôt tout effacer. Je me dis pourtant que la vie existe encore, qu’elle existera jusqu’à ce que vivra quelqu’un qui se souviendra de nous.

Mercredi 16 août.
Cette douleur qui semble insupportable vague dans mon corps comme une âme en peine, ou alors s’installe dans un seul point. Elle me transperce et me fatigue, tandis que je me demande si elle est la dernière des souffrances passées ou la première des futures.

Vendredi 18 août.
Depuis que ma femme a disparu, ma vie est encore plus vide. Jusqu’ici, je n’avais pas compris combien elle m’était indispensable. Elle était une drôle de belle femme, ma petite Virginie. Elle m’a donné deux enfants : aucun des deux ne m’écrit depuis longtemps, ni n’envoie de messages à mon ordinateur toujours allumé. Noelian Grimniov les a nourris, les a suivis sans qu’ils ne manquent de rien, enfin les a aidés à trouver un travail en Italie, le mâle à Bologne, la femme à Gênes. Cela a été sa façon de se désobliger. Je ne crois pas, quant à moi, que je ne pourrais faire rien pour eux, même pas moralement.

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Dimanche 20 août.
Le jour que mon fils est venu me voir, j’étais au port de Gaios, en train de fixer l’embarcadère. Je ne croyais pas au télégramme qui jurait sur la mort de ma femme ni à tout ce que les habitants de Lakka m’avaient raconté. Je pensais alternativement que Virginie n’était pas morte (et que Noelian l’avait ravie pour la conduire dans un lieu où ma pensée ne pouvait pas arriver)… où alors qu’elle s’était installée quelque part dans l’île pour me suivre en attendant le moment propice pour se révéler (tandis que Noelian venait régulièrement la chercher, dans l’espoir peut-être de la convaincre à rentrer avec lui à Corfou).
Donc, je m’attendais que celui-ci arrivât, en glissant comme une souris parmi la cohue des gens et des valises… Évidemment, mon attente était imprégnée de pulsions homicides. Si j’avais vu Noelian descendre d’une barque quelconque, je l’aurais tué sans lui donner des explications et, bien sûr, sans lui en demander.
Je ne m’étais pas aperçu de mon enfant. Et, peut-être, si j’avais imaginé qu’il serait venu, je ne l’aurais pas reconnu. Quand je revins tard chez moi, il était là, étendu sur mon lit, en train de fixer le plafond. Dans la pénombre, ses dents de haut affichaient une blancheur étincelante.
— J’imagine que tu es venu pour m’emmener en Italie, je dis, en le regardant avec ce peu de décision dont j’étais encore capable.
Il me parla beaucoup, d’un ton de supériorité et, en même temps, avec la prudence qu’on réserve aux hommes dangereux. Il fit un récit sommaire des derniers jours de Virginie, de ses phrases mystérieuses… des discussions continues avec Noelian, jusqu’à l’éloignement de ce dernier. J’étais tout à fait incapable de lui répliquer quoi que ce soit.
— Je t’ai apporté un téléphone portable, me dit-il pour conclure, de façon que tu ne vives pas complètement en dehors du monde.
Au moment de nous séparer… Il était désormais sur le palier extérieur ; la lune se reflétait dans la nuit au milieu de deux pins courbés. Il courait déjà dans la rue.
— Mais, l’accident, comment s’est-il déroulé ? demandais-je.
— La voiture s’est envolée dans l’air, elle a fait un saut mortel, comme si c’était un ski aquatique… il s’arrêta.
— En tombant, a-t-elle a cogné la tête ?
— Je vais perdre le paquebot ! hurla-t-il, en reprenant sa course.
— Mais, qui était-ce au volant ?
— Maman essayait d’atteindre le port pour attraper la dernière course Corfou-Paxos… Elle voulait renouer avec toi ! ajouta-t-il, avant de disparaître.

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Mercredi 23 août .
Aujourd’hui, j’ai pleuré sur la croix de ma femme jusqu’à me sécher les yeux. Mais, tout de suite après, j’ai éprouvé du bonheur devant le spectacle de la mer et du ciel. Et, chose tout à fait extraordinaire et inattendue, mes sentiments belliqueux envers Noelian Grimniov se sont volatilisés. Je suis devenu même impatient de le rencontrer pour renouer avec lui les amitiés d’autrefois… Je devrais peut-être en remercier mon fils, pour ces mots qui lui ont échappé : Noelian n’était pas au volant… et Virginie l’avait finalement mis de côté ! Pour la première fois depuis de siècles, je crois, j’ai éprouvé un sentiment de libération vis-à-vis de ma honteuse dépendance conjugale !

Jeudi 24 août
À mon réveil, j’avais pris la décision solennelle de me rendre, le plus tôt que possible, au port de Gaios avec une petite branche d’olivier dans les lèvres… Une étrange certitude s’était emparée de moi : Noelian Grimniov avait raté l’enterrement de Virginie, mais sans doute il n’aurait pas résisté longuement sans apporter des fleurs à son tombeau ! Mais cela ne pouvait pas arriver immédiatement. J’en ai profité pour m’accorder une pause. J’ai demandé aux frères Grammatikos de m’amener à Loggos, le village anglais où j’avais rencontré Virginie la première fois. Là-bas, j’ai erré, seul, tout au long de cette côte orientale, assez paisible et tranquille. Depuis quelques centaines de pas, je me suis aperçu d’un brusque changement, de l’explosion soudaine de nouvelles émotions… Ma solitude, dont j’avais ressenti la cruauté pendant autant d’années, était en train de devenir une source de paix et même de sérénité. Maintenant, mon amour demeurait avec tout mon être au-delà de la porte étroite que j’avais renfermée moi-même, en me rendant égoïstement fidèle à mes propres obsessions… Virginie cessait d’être la seule chose qui existait. En même temps, toutes les beautés du monde venaient à ma rencontre avec ses attitudes à elle, son sourire, sa silhouette unique.

Vendredi 25 août.
Depuis un changement s’affichant à l’origine positif, c’est- à-dire après avoir retrouvé un début d’équilibre dans mes rapports avec le monde, j’ai pourtant – je ne sais même pas pourquoi – changé mes habitudes. Tout comme hier, je me suis rendu tôt le matin au nord-ouest de l’île pour m’asseoir, le temps d’un café, près de la croix blanche se détachant comme un phare là où gît ma Virginie. À midi, je me suis précipité dans la place de Lakka pour attraper le mini-bus des frères Grammatikos et, au lieu de faire la course entière jusqu’à Gaios, je suis descendu avant, près d’une petite église au milieu des oliviers. Ensuite je suis parti à la recherche d’une cabane peinte en blanc et bleu dont je me souvenais bien, au fond de la plage de Loggos… que je n’ai pas trouvée.
En fait j’ai eu la sensation que Virginie me suivît, ou plutôt m’attendît en deux ou trois endroits différents  de l’île. Ou alors, qu’elle protestât, en prétendant que je lui trouve un lieu plus adapté à sa personnalité pour y passer le reste de son éternité.
Cette pensée dépourvue de logique contredisait, évidemment, toute hypothèse de pacification avec le monde et avec moi même. Et pourtant, je n’y peux rien. Virginie est devant moi, derrière moi, partout. De toutes ses forces elle voudrait m’empêcher d’aimer librement, de m’attendre à de nouvelles rencontres. Et pourtant je m’effondre volontiers dans cette mer d’incertitudes.

Samedi 26 août.
Avec la vieillesse, j’ai appris à aimer comme les enfants. À aimer sans qu’il y ait la nécessité de le dire, de chercher des mots pour cela. À présent, rien ne me trouble ni ne m’agace. Aucune carcasse — abandonnée sur la plage ou encastrée dans le maquis — ne me répugne comme l’exhibition de mes intimes sentiments.
Je n’ai pas honte d’aimer, mais j’ai finalement la pudeur de me taire à ce propos. Dorénavant, je me bornerai à graver mon secret sur les écorces des pins et sur les sables, à confier mes paroles à la mer, comme si c’était depuis toujours mon complice m’attendant les bras ouverts. D’ailleurs, je n’ai jamais parlé ouvertement avec personne, en dehors des mouettes, du vent féroce et du fantôme de Virginie.

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Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 10 mai 2014

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