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L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer

Un jour, quand ils étaient encore des garçons, à la campagne, tout en écoutant les femmes du village — qui assaisonnaient avec des expressions de stupeur et de condamnation cruelle les histoires d’amour et de jalousie, ayant parfois abouti avec le dégagement de luisantes armes blanches, mais rarement avec des cas de mort effective — F. et G. avaient réfléchi sur la forme idéale du rapport entre homme et femme.
F. écrivait et G. dessinait. Le premier dessin représenta un homme seul, triste, qui appuyait une main au dossier d’une chaise. F. avait écrit :
L’homme ne peut pas demeurer seul, d’ailleurs la femme ce n’est pas une chaise !

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Le deuxième dessin représentait une assez belle paysanne qui endossait exprès des tabliers très collants la contraignant à se déboutonner la chemise sur la poitrine. Parmi les plis de la grande jupe, les mains disparaissaient, des mains grassouillettes, rouges et un peu abîmées par la lessive. De son ventre jaillissait pourtant la photo d’un homme aux moustaches, assez ressemblant à celui que G. même allait devenir en grandissant. F. ajouta :
La veuve se console assez vite parce que la femme vit surtout dans le présent. Elle ne se souvient de rien et ne sait pas comment se projeter dans le futur. 

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G. dessina ensuite un couple en train de danser. Les champions des deux sexes semblaient sortir d’un diabolique tirage au sort. L’homme était assez grand, la femme petite. L’homme portait des bottes qui augmentaient leur différence puisque la femme était en pantoufles. Il était courbé en arc sur elle, dans une typique position du tango argentin. Elle le regardait, inquiète, n’étant pas sûre qu’elle avait vraiment choisi, pour toute la vie, cet être sans proportions. Néanmoins, les deux se touchaient au moins en trois points : les mains, évidemment ; les pieds — elle avait grimpé sur les chaussures de son partenaire pour mieux s’arranger et pour mieux le critiquer — ; enfin un flanc… Oui, un flanc à lui s’appuyait lourdement sur le flanc à elle. F. commenta :
L’homme a besoin de s’appuyer, tandis que la femme a besoin de critiquer.

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Dans un troisième dessin, F. et G. avaient figuré le même thème, celui de la première rencontre. Nous n’arriverons jamais aux duels avec du sang, dit F., si nous sommes ainsi analytiques ! Essayons de sauter quelques passages… Ils négligèrent le mariage, le père de l’épouse, la fête avec les invités, la première, la deuxième et la troisième nuit de noces…
F. proposa d’introduire un élément décisif, qu’on considère rarement, c’est-à-dire la condition économique du couple ainsi que le contexte social dont il fait partie. Ils évitèrent de s’attarder sur les situations limites, comme la l’extrême détresse ou la richesse exagérée et, surtout, les situations fatales, par exemple le mariage du prince Ranieri avec la grande actrice Grace Kelly et cetera.
Ils dessinèrent un couple classique : il est de bonne volonté, elle est très jolie. Tous les deux travaillent. Mais l’argent ne suffit pas. Il dit : je m’en occupe. Elle reste seule, de plus en plus seule. Toujours bien habillée grâce à l’argent de son mari — elle profite de soins de beauté assez chers —, elle se rend chaque matin au travail, où elle suscite de vifs intérêts masculins, au risque, avec le temps, que des liens dangereux et visqueux s’installent…. Quant à lui, il s’habitue assez tôt à rester loin de sa maison, quitte à ressentir le besoin de quelqu’un qui lui fait compagnie dans les pauses, qui l’accompagne aux congrès…
F. proposa à G. de symboliser cette chaîne interminable, qu’on pourrait très bien voir comme une chaîne visqueuse, sale et mortelle… de façon légère, tout en retournant aux premiers dessins, au bal…

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Un couple entame une danse douce, intime, douloureuse, très serrée et tamisée d’une obscurité où de petites ampoules éblouissent les yeux fermés. La chanson qui les accompagne en offrant une possible piste pour leurs pensées pourrait être…

Milord… Mais vous souriez, milord.

La rencontre est une lumière rendant possible même l’union la plus fortuite et misérable. Quelque chose étrange — de physique, d’inconscient — se déclenche… et nous nous retrouvons unis, serrés, enchevêtrés, la main dans la main, la bouche dans la bouche, les yeux dans les yeux…. Mais après la danse devient moins serrée, plus légère. Les deux se connaissent désormais à la perfection. Chacun d’eux joue le corps de l’autre ainsi que le sien comme un instrument bien connu, même avec virtuosité.
Celui-ci est le moment le plus dangereux : quelque chose a fait déclencher leur virtuosité. Laquelle ? F. nota au-dessous de la bande dessinée de G. :
Le plaisir majeur naît de la légèreté. Une soudaine sensibilité qui réussit à saisir chaque nuance. Une inattendue entente réciproque qui nous amène à savoir avec certitude comment et quand faire ce que nous devons faire. Mais la légèreté qui transforme deux amants en athlètes de l’amour peut être très dangereuse… On risque de perdre le sens de nos origines naturelles, de notre même identité… de devenir otages de notre talent même plus que de notre intime et pleinement justifié désir…

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Le couple se désunit. La danse a perdu la fonction primordiale de faire rencontrer deux sujets en leur donnant la chance de se connaître, courtiser et aimer. La danse dessine par terre des spirales, des montagnes russes, des chaînes brisées et recomposées… Un homme a tourné en tourbillonnant, dans un ralenti où toute sa vie s’est écoulée. Il se sent proche de la mort dans le moment de la séparation, lorsque sa compagne commence à se libérer, à suivre des orbites de plus en plus larges et lâches, jusqu’au moment où… sa femme, celle qui a couché avec lui, prit les petits déjeuners avec lui, celle qui a marché avec lui à la recherche d’aide… celle qui est rentrée rayonnant, submergée par les dons que sa conduite douce et généreuse lui a mérités… Voilà qu’elle s’approche de la limite extrême de la dernière orbite, qu’elle glisse hors du bord, inexorablement… Il regarde en direction de ce point… Il a le sentiment de la voir captivée, déjà, immédiatement, dans un autre tour de valse spéculaire, lâche et traître au commencement… D’ailleurs, on le sait déjà, il suffit d’un coup d’œil, entre gens désormais expérimentés : on tourne, on ondoie, et puis, dans la pénombre très éloignée où la mort définitive vient de s’achever, tout recommence. Un étreinte, une danse lente, joue contre joue, une musique qui bénit le sauvetage de deux naufragés…

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Mais F. et G. n’étaient pas au juste des petits garçons quand ils firent ces dessins pour scandaliser les femmes de ce village à trente kilomètres de la grande ville où ils habitaient. En fait, après le désappointement pour leur reconstruction trop réaliste des spirales douloureuses — auxquelles nous sommes tous condamnés —, F. proposa à G. de conclure cette histoire de façon moins amère.
Depuis un autre coin du monde arrivera celle qui est née juste pour nous, qui se consacrera à nous, avec tous les sentiments… 
écrivit F. tandis que G. dessinait une demoiselle blonde, potelée, aux traits de madone de Piero della Francesca. Elle était illuminée par la particulière lumière d’une apothéose rose et céleste créée juste pour elle par Piero Paolo Rubens…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 4 juin 2014

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