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Il n’y a pas que la porte étroite

Depuis quelques mois, dans l’appartement d’à côté s’est installé un couple d’amis, que je rencontre rarement ensemble, sur le palier ou dans l’escalier et que je n’entends jamais bouger ni parler avant dix-neuf heures trente du soir. Toujours le même horaire, une conversation qui se déroule pendant une heure au maximum. Ce n’est pas une séance de psy, ni une réunion de travail. On dirait un rendez-vous sur un thème improvisé, dans la chambre disloquée au-delà de la cloison mitoyenne à laquelle j’appuie d’habitude ma tête fatiguée, ne faisant qu’un avec le dossier de mon lit. Si j’ai bien compris, les deux amis habitent un très grand appartement, parce qu’ils font souvent référence à des musiques qu’ils ont entendues, à des gens qu’ils ont reçus et aussi à des femmes avec lesquelles, séparément et sans clameur, ils se seraient entretenus… Pourtant, pendant le jour et la nuit, je n’entends aucun bruit et je ne vois entrer ni sortir personne lorsque je me penche furtivement hors de la fenêtre pour contrôler les mouvements près de la porte cochère.
Peut-être influencé par le passage énigmatique de la lune avec son visage en forme d’O., j’ai appelé Opiniâtre, sans plus, le voisin à la voix de baryton, tandis que l’autre, dont la voix de ténor ne cache pas un voile de prétention parfois insupportable, mérite à mon avis le sobriquet d’Oisif pour ses attitudes insouciantes sinon indifférentes. Je crois qu’ils ne se connaissent pas entre eux comme je les connais. D’ailleurs, ils ne se connaissent pas eux-mêmes… Normalement, leurs discussions m’agacent : j’ai la sensation qu’ils tournent à vide comme des voitures autour des ronds points. Ils voltigent péniblement jusqu’à perdre l’orientation. Après, ils glissent dans le silence tombal. Cependant, hier soir, ils ont touché un sujet qui m’intéressait… J’avais près de moi un petit cahier et une plume : j’en ai profité pour mettre leurs divagations noir sur blanc. Heureusement, dans un des cours que j’avais suivis en grand nombre pour entrer au ministère, j’avais appris un peu de sténographes…

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OPINIÂTRE : Il n’y a pas que la porte étroite.
OISIF : Oui, bien sûr, il y a la porte fermée. Mais, parfois, il y a le trou de la serrure. C’est la dernière plage, si l’on veut regarder dedans.
OPINIÂTRE : Pourtant, je n’ai pas envie de regarder ce qui se passe à l’intérieur, je ne suis pas un voyeur.
OISIF : Vous voudriez entrer, n’est-ce pas ?
OPINIÂTRE : Je voudrais entrer pour voir si cela vaut la peine d’attendre des heures et des heures derrière une porte.
OISIF : Il y a quelqu’un, là-dedans ?
OPINIÂTRE : Je ne sais pas. Cette porte fait désormais partie de la cloison, peut-être est-elle verrouillée, emmurée depuis longtemps.
OISIF : En fait, ce mur mitoyen a l’air d’être récent. On a divisé en deux, je crois, une chambre inutilement grande pour créer un petit appartement.
(Ils ne pouvaient pas imaginer que j’étais là, en train de les espionner…)
OPINIÂTRE : Pourtant, je ne parle pas de cette porte-ci.
OISIF : Ah, non ? Je ne comprends pas.
OPINIÂTRE : C’est une porte métaphorique, la mienne. C’est une coulisse, un rideau noir, rien qu’un voile. Pourtant, il suffit d’un voile pour séparer deux mondes.
OISIF : Les Anglais appellent ça la « privacy »…
OPINIÂTRE : Je suis sûr qu’une fois entré, je me trouverais bien.
OISIF : Dans une autre chambre comme celle-ci, bloquée en deçà d’une porte fermée ?
OPINIÂTRE : Pourquoi doit-elle être fermée, ma porte ? Elle pourrait bien demeurer entrouverte. Juste une fissure noire si la pièce où je me trouve est éclairée par une lampe…
(On entend un sifflement aigu, suivi par un bruit d’objets tombant à terre.)
OISIF : Qu’est-ce qu’il arrive ?
OPINIÂTRE : Un black-out, peut-être. Espérons que ça passe vite.
OISIF (d’un endroit plus éloigné, peut-être une fenêtre) : Oui, toute la rue est dans le noir. Bon, patience !
OPINIÂTRE : Je m’assieds par terre.
OISIF : Je m’étends, puisque personne ne me voit.
OPINIÂTRE : Si tu me le dis, c’est comme si je te voyais.
OISIF : Cela te dérange, si je m’étends un peu ?
OPINIÂTRE : Tu es peut-être claustrophobe ?

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Heureusement, de mon côté, la lumière n’avait pas été coupée. Pour un prodige de la civilisation, la rue Dupont gardait une petite animation tandis que la rue Varlin au-delà du coin s’effondrait dans une nuit précoce et inquiétante.
Je regardai ma montre. Déjà, deux heures et demie s’étaient écoulées. Je n’entendais plus de bruit. Je me forçai alors à imaginer que le couple avait quitté la pièce d’à côté pour rejoindre, de quelques façons, leurs chambres respectives.
La situation particulière me fit penser aux chats qui voient dans l’obscurité, au géant Polyphème et à son œil solitaire, à Homère aveugle et probablement extrêmement doué dans les autres facultés, dont l’ouïe et le toucher…
Je dormis pendant une heure ou deux. D’un coup, j’entendis la voix d’un des deux copains :
OISIF : Est-ce que tu ne te rends pas compte ? Nous sommes ici depuis une éternité et rien ne change.
OPINIÂTRE : Bientôt le jour va se lever, le cauchemar va s’éclipser.
OISIF : Tu es toujours optimiste, toi.
OPINIÂTRE : Que me veux-tu ?
OISIF : On nous a renfermés à clé…
OPINIÂTRE : Mais, je n’ai rien entendu.
OISIF : Tu dormais, appuyé au mur. Tu parlais de l’œil aveugle de la lune. C’était probablement Odile, ta femme… Elle a fait tourner la clé et en même temps a fait glisser une feuille au-dessous…
OPINIÂTRE : En fait, elle marche à pas de velours. Mais pourquoi aurait-elle fait ça ?
OISIF : Olga n’en pouvait plus d’être lorgnée par le trou de la serrure, mon cher ! Elle a profité de notre absence prolongée et du noir pour se plaindre auprès d’Odile…
OPINIÂTRE : Tu savais que j’espionnais ta femme et tu ne m’as rien dit…
OISIF : Car j’étais tellement engagé avec la tienne !
OPINIÂTRE : Elle a donc ouvert sa porte quand tu as frappé.
OISIF : Je n’ai pas dû frapper ni gratter, la porte était entrouverte…
OPINIÂTRE : Donc, tu as abusé de notre amitié et de mon entêtement près de la porte de votre chambre pour persuader Odile à me tromper avec toi !
OISIF : Non, pas du tout.
OPINIÂTRE : Maintenant, tu es méchant, tu te moques de moi.
OISIF : Odile le faisait pour amitié. Elle me laissait entrer, fermait la porte et c’est tout. Ensuite, par la fenêtre et le balcon filant, je rentrais vite dans ma chambre et me faufilais dans mon lit.
OPINIÂTRE : Tandis que je restais dehors.
OISIF : C’était ta juste punition.
OPINIÂTRE : Et maintenant ?
OISIF : Maintenant, les jeux sont faits. Je le suspectais déjà : nos deux moitiés ont trouvé la façon de se consoler de nos extravagances. Elles ont profité de nos rendez-vous du soir pour recevoir leurs amants…
OPINIÂTRE : Comment le sais-tu ?
OISIF : Tu ne m’as pas fait parler. Elles nous ont glissé une lettre au-dessous de la porte.
OPINIÂTRE : Donne-moi cette lettre.
OISIF : Je l’ai brûlée, pendant que tu dormais.
OPINIÂTRE : Mais, tu es fou… Tu l’as brûlée sans rien lire ! Cela ne m’étonne pas, en connaissant tes attitudes !…
OISIF : Au contraire… j’ai lu et gardé dans l’esprit. Mais c’est un coup de poignard…
OPINIÂTRE : Explique-toi, je ne comprends plus rien !
OISIF : Sur la feuille il n’y avait qu’un dessin. Une salle commune, deux chambres adjacentes, dont l’une avait la porte fermé à clé, tandis que l’autre était entrouverte. Assis près de la table ronde, deus figures masculines semblaient faire la garde au trésor de la Reine. Sur leurs dos, en toute évidence, il y avait une seule lettre : O…
OPINIÂTRE : Elles ont voulu évoquer l’histoire d’O, juste pour se moquer de nous, de nos habitudes péripatétiques.
OISIF : Ce n’est pas cela. Plutôt, elles s’inspirent aux affinités électives du grand écrivain allemand. En fait, la lettre O., marquée sur chacun des deux personnages, ce n’était que l’initiale de leurs prénoms, hélas !
OPINIÂTRE : Octave, mon frère !
OISIF : Et Olivier, le mien.
OPINIÂTRE : Donc, elles se sont vengées jusqu’au bout !
OISIF : Elles aussi ont voulu voir ce qui se passait au-delà de la porte !
OPINIÂTRE : Pourtant, elles n’ont pas eu trop de fantaisie !
OISIF : Si, elles ont eu la capacité de sortir de leur mare de patience et d’ennui, en faisant entrer les premiers venus.
OPINIÂTRE : Nos frères, les premiers venus ? Je dirais plutôt des habitués de la maison.
OISIF : Tu as oublié l’amitié fraternelle qui s’est installée entre eux. D’abord, ils se rencontraient dans la salle commune pour parler mal de nous, les frères aînés…
OPINIÂTRE : Et après ?
OISIF : Ils s’étaient aperçus de nos rencontres philosophiques régulières et ils ont attendu que nos deux femmes sortaient de leurs chambres pour en profiter…
OPINIÂTRE : Et maintenant ? Nous sommes ici, dans ce cachot au sixième, sans balcons ni corniches…

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Ce fut à ce point-là que je m’aperçus d’une clé glissée derrière le dossier de mon lit. Je fis bouger le lourd catafalque, je ramassai la clé et, sans trop d’industrie, je trouvai le trou. J’ouvris la porte. Le frère d’Otello et celui d’Octave me tombèrent dessus.
Et moi, je ne sais comment ni pourquoi, j’eus la réaction de leur dire : — écoutez, mes camarades, vous avez raison, il n’y a pas que la porte étroite, dans la vie. Maintenant, par exemple, vous vous êtes trompés. Il peut arriver de passer une vie entière en attendant qu’une porte s’ouvre et finalement, quand le phénomène longuement attendu se produit, on peut bien s’apercevoir que nous ne voulions pas cela, mais toute autre chose. C’est le même dans l’amour. S’il existe en nous, il faut faire l’impossible pour le garder en l’arrosant régulièrement. Au contraire, si l’amour est derrière une porte… on ne sait jamais ce qu’il nous pourra apporter !

Giovanni Merloni

Gabriella Merloni chante « Banks of thé Ohio« 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 juin 2014

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