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Giovanni Merloni, Fuori posto, juillet 2014

Fils, mon fils (1993)

Fils, mon fils,
mon amoureux lys, (1)
des vagues d’écume jaune
me noient, en me ligotant
les cheveux et les yeux ;
un bloc de ciment
parmi les requins
me retient et me retourne
vers le fond.

Résigné, je me creuse
la tête dans le déchiffrement
impossible
de mots à rebours.

Fils, mon fils,
tu m’attends insouciant
là-haut sur l’embarcadère
de bois.
Tu oses même fumer,
en mâchant, en crachant.
Est-ce toi ? Vraiment toi ?

Fils, mon fils,
ambulant sans bagues
ni colliers, petit Gobetti
sans les livres
sous le bras. Tandis que
je me noie, tu flottes
à peine.

Fils, mon fils,
le soleil t’a fait don
d’un sourire. Avec ostentation,
tu affiches les lèvres
tremblantes, les dents
blanches, le regard
attentif, tandis
qu’une énorme proue de fer
coupe net mes chaînes
trop tard, peut-être.

Trop tôt, j’affleure,
à demi mort, les os bleus,
le corps gonflé
jusqu’à faire exploser
le costume.

Fils, mon fils
on me traîne doucement
dans un coin sableux,
sec, où le parfum est arrivé
(va savoir pourquoi)
des barques
des vacances,
avec le souvenir
de nos gentilles et maladroites
promenades.

Une chanson nous caresse
les cils,
un soulagement soudain
nous remplit les poches,
un tout petit mot
nous sauve, maintenant.

La vie, pour nous,
c’est un dur exercice ;
c’est un siège laborieux
autour de forteresses
bien munies ;
c’est l’immense fatigue
de nous en sortir,
après des jours de fête
insupportables
et même incompréhensibles ;
c’est le risque probable
qu’on nous dépouille
qu’on nous dénude
avant de nous rejeter
en arrière, au-delà
de la ligne blanche
de l’horizon.

Et pourtant il nous
conforte, cet élan
haletant
vers des îles légères
léchées par la lente
maternelle déferlante
d’une mer en automne,
elle nous berce
la brûlante attente,
vainement refoulée,
d’une invitation au bal
au milieu des corps,
des ombres,
des musiques,
des silences
viscéraux.

Écrasé, renié,
il voudrait se libérer
un cri de rage désespérée,
un geste extrême,
un bond géométrique
qui déchirerait les mille strates
d’étoffe, les mille costumes
hérités, désormais vieux
(plusieurs fois retouchés),
un acte élégant
qui briserait les mille couches
de l’éducation
de l’obéissance
du silence.

Fils, mon fils,
elle nous soutient,
cette conscience
même héroïque
de devoir tout accepter.
Après les feux d’artifice,
les reproches ;
après les chutes maladroites,
les menaces d’abandon ;
après les mots disproportionnés,
le destin revenant
d’humiliants purgatoires
au-dehors,
dans l’obscurité, ou alors
dans une laide, étroite
et inhospitalière
chambre de périphérie.

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Fils, mon fils,
sans d’autres incertitudes
plongeons-nous à nouveau
ensemble
dans cette mer de salive
de vomissures et de plastiques,
car au-delà de cette écorce
révoltante
elles pourraient se dérouler
de rassurantes plaines
bleues, des sirènes
silencieuses,
des grottes vertes et roses
dans lesquelles souffler.

Fils, mon fils,
mon amoureux lys,
celui qui touche le fond
peut bien remonter ;
celui qui souffre, accroché
à ses couvertures,
pourra du moins déchiffrer
ces mystérieuses traces
sur le mur ;
celui qui demeure immobile,
confus, peut bien reprendre,
lentement, à marcher
dans les sombres et légères
pistes de l’esprit, tout en tuant
gracieusement
avec une fougue patiente
le temps. Il suffit
de reprendre à compter
sans cesse :
Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize…
quitte à savoir contourner
les cogitations gênantes,
les leurres pompeux,
les prévarications sordides.

Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize…
Les yeux hagards,
les oreilles bouchées,
le nez qui gronde
de la morve et du sang
nous allons
en avant et en arrière,
tout en faisant attention
à ne pas trébucher.
Par un pas militaire,
par des mouvances
de panthère,
par des allures d’escargot
nous suivons
un cercle,
une ellipse,
une spirale,
répétant
comme si c’était un jeu
la douce obsessionnelle
ritournelle de la vie.

Fils, mon fils
j’apprendrai à me taire
à répondre juste
si l’on m’interroge.
Empruntant quelque part
le courage nécessaire,
j’exercerai le métier de père
tout en laissant glisser
ces feuilles (blêmes
et moribondes) parmi les doigts
(fermes et tremblants).
Et, finalement
je te laisserai libre
de croître,
de devenir un homme
sans m’opposer,
avec un sourire poli
et résigné,
mon fils.

Giovanni Merloni

(1) Depuis « Donna de Paradiso » de Jacopone da Todi (XIIIe siècle)

«O figlio, figlio, figlio,40
figlio, amoroso giglio!

Figlio, chi dà consiglio
al cor me’ angustïato?

Figlio occhi iocundi,
figlio, co’ non respundi?45

Figlio, perché t’ascundi
al petto o’ sì lattato?».

avant l’amour – 1960-1965 ambra – 1966-1971 nuvola – 1972-1974 stella – 1975-1976 ossidiana – 1977-1991 luna – 1992-2005 roma – 2006-2014 paris
écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 3 août 2014

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