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débris été 2014 180 Dernières vagues avant l’oubli

Dans une pièce théâtrale très poignante de … Lagarce (« Derniers remords avant l’oubli ») — que j’avais vue en 2008 avec ma fille au théâtre de la Bastille, rue de la Roquette —, après une longue séparation Paul et Hélène, ne faisant qu’un avec leurs nouveaux partenaires, reviennent lors d’un dimanche fatal sur le « lieu du délit » : une grande maison avec jardin qu’ils avaient achetée un jour pour une bouchée de pain en commun avec David, cet ami avec qui ils ont vécu une véritable passion. Depuis, Paul et Hélène en sont partis, et se sont construit une autre vie, tandis que David est resté là…
Le sens primordial de cette pièce est dans la différente notion que chacun des trois amis-amants (et rivaux) s’est formé vis-à-vis du passé commun.
Comme il arrive toujours dans la vie, ceux qui avaient fiché le camp ont dû supporter de terribles remords pour avoir quitté David, donc ils gardent encore l’envie de tout éclaircir sinon la secrète espérance de pouvoir miraculeusement renouer leurs liaisons d’amitié ou d’amour, effaçant toutes les traces de l’ancienne rupture.
David, celui qui a dû souffrir davantage dans la première phase de cette séparation, maintenant n’est pas disponible au jeu de la rapatriée ni à celui des fouilles rétrospectives..
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Une de mes amies les plus chères disait parfois qu’il vaut mieux avoir des remords que des regrets… Bien sûr, étant elle une personne responsable et respectueuse d’autrui, elle était toujours prête à prendre en charge ses éventuels remords…

J’avais un souvenir très particulier de Saint-Malo, où je suis revenu cet été, cinquante-six ans après… exactement le 16 août ! Le hasard plus total a choisi ce jour avec une précision tout à fait incroyable. Car en fait j’avais passé avec ma famille la journée de la mi-août 1958 à Saint-Malo dans un état d’enthousiasme et d’allégresse hors norme, imaginant d’y rester pour toujours… Et pourtant nous avions négligé un aspect essentiel. Trop tard on avait cherché où dormir. Il n’y avait plus de chambres ni à Saint-Malo, ni à Dinan… À Rennes aussi toutes les tentatives avaient été vaines. Et finalement, les cinq membres de la petite famille, dont le plus jeune avait alors onze ans, furent obligés de dormir dans les étroitesses d’un Fiat 1100 noir…
Encore aujourd’hui je ne peux pas me passer de me souvenir du supplice (que mes jambes trop longues et claustrophobes ne m’aidaient pas à supporter) ainsi que de l’écho douloureux d’un de premiers disques à 78 tours. Une chanson venue de la France dans cette époque de guerre froide et de présence encore encombrante de la guerre passée :

Je me souviens, ma mère m’aimait
et je suis aux galères…

cette voix d’Yves Montand qui nous rapportait une certaine idée d’héroïsme dans la disgrâce :

Je me souviens, ma mère m’aimait,
mais j’ai cru Madeleine…

(En fait je n’avais pas compris les raisons des larmes de ma mère chaque fois que le disque roulait sous la pointe imprécise…)

J’ai pas tué, j’ai pas volé,
je voulais courir la chance
J’ai pas tué, j’ai pas volé,
je voulais que chaque jour soit dimanche

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Voilà. Cette mi-août je la ressentais comme un dimanche d’innocence où chacun devrait suivre ses pulsions vitales, d’homme et d’animal. Pourquoi pas ?
Maintenant, dans la voiture serrée, avec la seule véritable gêne du bruissement des voitures glissantes à côté avec leur liberté légère, je comprenais confusément la raison des larmes de maman se projetant sur mon corps irrégulier d’adolescent comme une destinée inébranlable…
Mais je ne savais pas combien de cachots et de galeries et de tortures et de mystères de vies confiées aux hasards les plus totaux se cachaient dans les souterrains des remparts, de la ville même de Saint-Malo, dans les navires, et même entre les plis de la basse ou de la haute marée.
D’autres côtés, en vive contradiction avec mes tentatives de rébellion, tel un rêve violent et merveilleux vis-à-vis de mes vaines implorations pour qu’on me laisse étendre sur le pré mouillé près de la roue… il y avait le magique souvenir de la foule en fête, de ses chants et ses danses !

Oh près de ma blonde
qu’il fait bon dormir !

Pendant toutes ces années, je n’avais jamais eu le courage d’envisager une escapade à Saint-Malo, peut-être à cause de cette espèce de rejet que la ville même m’avait fait subir telle une brusque déchirure au beau milieu d’une des rares fêtes de ma vie…
Bon, n’exagérons pas. J’en ai eu de fêtes… Mais ce partage de la France qui danse, ce contact simple et immédiat avec des gens qui savaient aimer si simplement la vie… je me rendais parfaitement compte que c’était extraordinaire…
Mon père ne me laissa pas sortir de la voiture, même si j’avais essayé par tous les moyens de le convaincre. La pénible interruption des vacances joyeuses accéléra le retour en Italie…
Finalement, avec un séjour de quatorze jours, j’ai eu la chance de me prendre une revanche vis-à-vis de cette lointaine contrariété. Avec le grand soulagement de retrouver les mêmes gens, les mêmes danses, le même esprit hagard et joyeux à la fois…

Oh près de ma blonde
qu’il fait bon dormir !

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D’ailleurs, on n’a pas eu le temps de s´ennuyer… si l’on considère que juste le dernier soir nous nous sommes rendus près de l’embarcadère hors de la porte Dinan pour assister au phénomène de la haute marée…
Je me suis trouvé à fixer cet écume qui montait et redescendait tout en submergeant une zone où nous avions longuement traîné en goûtant le soleil et le vent tandis que les bateaux de la compagnie du Corsaire s’alternaient avec leurs différentes propositions de tour aquatique…

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Première publication et Dernière modification 1 septembre 2014

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