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L’œuf, la poule et la liberté

Parmi les nombreux sujets que je voudrais exploiter, il y a eu toujours celui du sens qu’il faudrait savoir donner au Temps. En fait, quoi qu’on fasse ou qu’on essaye, le Temps coule à côté de nous (et sous les ponts bien sûr) avec une splendide indifférence.
D’ailleurs, ce Merle moqueur (toujours en train de nous encombrer ou nous échapper) semble s’amuser assez devant nos efforts maladroits de lui tenir tête.
Nos frustrations le gâtent, nos illusions le hissent sur le plus haut piédestal.
Si un jour devions-nous le rencontrer, il serait même capable de nous dire à brûle-pourpoint : « Est-ce que je vous ai demandé quelque chose ? »
Je songeais, ce matin, à cette rentrée de septembre qui va sanctionner le terminus de la brève course d’un bus peuplé des « débris de l’été 2014 ». Je pensais à cette rentrée située huit ans pile après mon débarquement dans la ville des lumières (et des frères Lumière) ou, si l’on veut, dix ans après cet automne 2004 où je dessinais comme un forcené… tout en essayant de me souvenir des années terminant par quatre…

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En septembre 1964, à la sortie du lycée de mes dix-neuf ans pas encore accomplis, je dus prendre pas mal de décisions. Il me semblait être vieux, et pourtant sain et sauf sur cet embarcadère de pierre qu’heureusement la vague océanique des troubles du passé ne pouvait pas atteindre.

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En septembre 1974, au beau milieu d’un travail finalement intéressant et engagé, à Bologne, je ne voulus pas me soustraire à mon difficile destin d’homme et de père. On peut dire que le même jour qu’une sorte de « gloire » me câlinait en m’accueillant comme dans une cour de princes dans le palais d’Atlas du Roland furieux… mes engagements humains et amoureux m’en éloignèrent brusquement.

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En septembre 1984, après une espèce de parenthèse colorée dans les nimbes d’une maison tour au beau milieu du vacarme débonnaire du centre de Rome, je me voulus charger de changements, de déménagements, de durs et monotones voyages pendulaires. Mais paradoxalement, dans le maximum du sacrifice, un espace heureux se dégagea, de plus en plus important… lorsque ma peinture se rencontra avec l’opéra lyrique de Mozart
En même temps, en Italie comme partout, de grandes mutations s’affichaient… Alors que je me sentais déjà vieux, déjà étranger vis-à-vis des enthousiasmes révolus des années 1960 et 1970… j’étais sans le savoir en deçà de modifications encore plus impressionnantes et profondes…

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En 1994, tandis que mes voyages à Bologne devenaient de plus en plus rares, je m’aperçus de but en blanc que Rome aussi était belle et charmante. En même temps, je découvrais la psychanalyse. Mes deux fils ainés se faisaient adultes, ma fille cadette, juste en septembre, accomplissait ses neuf ans… Et le destin m’offrit de grandes satisfactions dans le travail d’urbaniste ainsi que dans l’écriture… Finalement, entre mes quarante-neuf et mes cinquante ans je m’aventurai dans le roman.
Pourtant, tout en me demandant si c’est l’œuf ou la poule qui vient le premier, tout en rêvant de vivre dans une sorte d’illusoire liberté… je ne cessai pas pour autant de me compliquer la vie.

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En 2004, de mes cinquante-neuf ans, je n’avais pas encore acheté une malle pour y stocker mes nombreux « enfants » illégitimes. Je dessinais et j’écrivais mes textes poétiques sur un téléphone portable « palmaire » qui m’obligeait à des vers plus étroits qu’une cravate de torero. Il existait déjà Internet ainsi que le mail art… mais je n’étais pas encore devenu un blogueur.

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Voilà. En septembre 2014 je suis encore dans un endroit de passage, plein de bagages inutiles, comblés de photos et de souvenirs flottant dans un agréable désordre. Je n’ai pas vraiment entamé le rangement de mes choses dans une véritable malle. Je me demande d’ailleurs si cette malle doit avoir la forme d’un œuf ou celle d’une poule. Je me demande aussi où est la liberté…

Je me demande surtout, finalement, ce que je peux réellement faire, au jour le jour.
Entretenir un blog ? Bien sûr.
Publier mes poésies, du moins un ou deux recueils parmi les plus importants pour moi ? Bien sûr que oui.
Peindre de petites gouaches tout en revenant à certains grands tableaux qui attendent depuis des années (comme la « Traviata », par exemple) ? Oui, ce serait une joie.
Vivre ?

Je ne peux pas tout faire. Même si je renonçais à vivre, je ne pourrais pas faire bien toutes ces choses en même temps. Se mêlant au vent et aux tempêtes, le Temps moqueur m’attendrait au passage pour me flanquer de gifles.
Je suis un peu fatigué aussi, ayant maintenant le même âge où Jean Jacques Rousseau se plaignait de la lenteur de sa tête. Il fatiguait, c’était l’âge. Et moi aussi, je vous l’avoue, j’ai la tête fatiguée, de temps en temps. L’aide extraordinaire que m’offrent les nouvelles technologies est d’ailleurs tout à fait contradictoire. Si d’un côté elles me soulagent plus qu’une secrétaire dévouée, il est vrai aussi qu’elles me poussent trop facilement à des élans d’omnipotence dangereuse et même néfaste… On ne se fatigue plus à dicter son manuscrit à une belle dactylo… et pourtant l’on risque de brûler son cerveau en rangeant de façon obsessionnelle tous nos messages électroniques dans des boîtes plus ou moins « intelligentes »…

Je ne trouverai aucune véritable liberté en me dérobant vis-à-vis des orgueilleux engagements que j’avais assumés il y a quatre jours. Je ne la rencontrerai pas non plus en changeant dorénavant de vitesse. Mais, voilà, même si cela ne me donnera pas la chance de trouver ma formule magique, c’est-à-dire le juste milieu entre l’œuf et la poule, ma contrainte est désormais fixée. Je serais là, ici sur ce blog, tous les mardis, les jeudis et les dimanches. Et j’y serai librement.008_uovo gallina libertà000 180Giovanni Merloni