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« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues » 

« Quand on pense qu’on peut enfin résoudre un problème, le problème a changé… », disait dans sa redoutable sagesse le mythique Mao Tse-Toung. Et bien sûr, les contextes aussi changent. Donc notre mesure ainsi que notre sentiment du temps évoluent ou précipitent en fonction des hommes qui s’installent au pouvoir et aussi des hommes qui nous racontent la contemporanéité. Tandis que les marées suivent des règles constantes et prévisibles et que les vents du nord ou de l’ouest gardent leur nom légendaire, les hommes gardent ou gâchent les trésors que d’autres hommes leur laissent, dans un hasard terrible et mystérieux.

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Saint-Malo, le Corps de Garde, 2014

« D’ailleurs, ici tout est beau, tout flotte dans un incroyable équilibre entre Nature et Culture », on peut le dire encore aujourd’hui lorsqu’on s’accoude aux remparts de Saint-Malo.
Cependant, si je ferme les yeux, je ne peux pas jurer qu’une telle conscience de la valeur d’un patrimoine (naturel, culturel, humain) soit vive et respectée de la même façon à Dubrovnik ou à Rhodes ainsi qu’à Nettuno, là où des citadelles entourées de remparts, avec une certaine ressemblance avec Saint-Malo, surgissent près de la mer.

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Nettuno, 1978

Quand je rouvre mes yeux, je me sens provisoirement à l’abri : une certaine idée de civilisation « résiste », malgré les changements terribles du troisième millenium désormais entamé. En même temps, je m’attarde volontiers sur ces mots listés au hasard comme autant de cartes postales : Nettuno, Rhodes, Dubrovnik. Des localités que l’aventure m’a fait frôler, seul ou en bande…

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Saint-Malo, les remparts, 2014

Il y a huit ans pile, le 11 septembre 2006 nous débarquâmes à la gare de Bercy, ma fille et moi, avec le glorieux « Palatino ». Le même train pendulaire qui avait inspiré Michel Butor pour son incontournable « Modification ». Un livre que j’aurais lu plus tard, en me rendant compte, grâce à lui, que mes deux pôles n’étaient pas que les deux Panthéons (de Rome et de Paris) et que même en me « modifiant » profondément au cours des premières années depuis l’installation… une décision très nette avait été déjà tranché lors de mon premier été « tout français ».
Maintenant, je peux me considérer comme un parisien, ayant eu la chance d’appartenir à une génération « communarde » à l’esprit ouvert et disponible au dialogue, dont j’ai « retrouvé » ici nombreux représentants. Et pourtant, beaucoup de questions s’accoudent à mon rempart.
« Est-ce que j’ai pris cette décision assez radicale, pas trop différente vis-à-vis d’un départ volontaire pour la Légion étrangère, rien que pour éviter d’en prendre d’autres, encore plus difficiles ? »
« Avais-je vraiment tout fait, puisant dans ma patience et dans mes talents pour tenir le coup ? »
« Ai-je en définitive recouvert d’une apparence hardie une honteuse renonce ? »
« N’ai-je pas fait, au final, le même choix du fameux Guépard qui avait tout changé pour rien ne changer ? Qui était-ce, Garibaldi, dans mon destin particulier ? »

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Saint-Malo, embarcadère de la compagnie Corsaire, 2014

Je ne peux pas répondre.
Je me rassure en me disant que le centre de ma vie m’a suivi. Ici à Paris je suis le même sujet que j’étais à Rome et à Bologne ainsi que pendant mes héroïques vacances à Procida et à Cesenatico.
Je me console en voyant qu’ici j’ai trouvé des choses que je désirais, qui m’étaient essentielles. Un peu plus d’ordre dans la même confusion de la vie. Un peu plus d’écoute, quelques petites reconnaissances en plus… Ce peu c’est déjà beaucoup.
Ici, j’ai des amis et j’ai déjà traversé le deuil avec la disparition de quelques-uns de mes nouveaux proches…
J’aime Paris. Comme je l’ai déjà écrit plusieurs fois, elle est la plus belle ville du monde parce qu’elle a su croître harmonieusement, en dépit des coups violents de l’Histoire, en gardant son identité ainsi que sa mesure humaine.

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Rhodes, 2005

Je ne suis pas complètement seul. Ma famille m’a suivi… Nous parlons entre nous dans notre langue, tout en évoquant ce monde au-delà de la mer et des montagnes auquel nous avons appartenu et qui nous appartient encore… Il est présent dans nos discussions, dans nos rêveries, dans notre façon d’entendre la nature, la culture, l’amour… Et pourtant, au fur et à mesure que les années s’écoulent, l’Italie glisse de nos mains avec de petits effondrements.
Si on pouvait imaginer pour un instant toute l’Italie surprise par la nuit, avec ses milliards de petites lumières tout au long des routes, coagulées en essaims plus serrés en correspondance des petits villages… J’imagine, chaque fois que je me cale dans la nuit parisienne, qu’une de ces lumières (ou lucioles) s’éteint de but en blanc. Une rue, une balustrade, un pré, une cour avec un arbre au centre, un trottoir aux ombres nettes… un boulevard sous la pluie, un escalier de pierre, une porte, des voix… tout cela disparaît d’un coup de ma vue sans faire de bruit, sans que je n’en sache rien, sans avoir même le droit de protester.

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Dubrovnik, 1965

La plupart des lieux qui m’étaient familiers vivent sans moi, se prenant la liberté de garder ou changer leur apparence sans demander mon avis… Je considère cela comme insupportable jusqu’au moment où une voix taquine m’exhorte à réfléchir : « On peut s’éradiquer des lieux, me dit-elle, mais combien regrette-t-on l’absence des personnes qui ont compté pour nous ? » Oui, c’est vrai, ce sont les personnes qui me manquent.
« Ma io deluse à voi le palme tendo » (« Et pourtant je vous tends mes paumes déçues »).
Le regret fusionne avec le remords. « Quand on pense qu’on peut enfin résoudre un problème, le problème a changé… » Et voilà que le fugitif plein d’enthousiasme se retrouve au centre du gué :
« Ni viande ni poisson, je ne peux pas garder deux amours, comme celui de la chanson. Rome s’éloigne de plus en plus de Paris et, en même temps, la nostalgie devient dévorante rien qu’à songer à tel ami, à telle amie, au frère, au fils, à la cousine… Huit ans, c’est encore peu pour me dire intégré dans cette nouvelle réalité. Ces mêmes huit ans représentent déjà un temps énorme s’ils doivent mesurer la désintégration vis-à-vis de ma vie précédente. En dehors d’un tout petit groupe de gens rentrant en général dans ma famille, personne ne se sent en devoir de me chercher pour me dire ce qui se passe. Personne ne m’avertit de la mort de quelqu’un qui pourrait m’être cher. Car j’ai abandonné mon pays, donc je suis mort, à mon tour, le premier. Il ne me reste alors qu’avancer, comme Orphée, sans me tourner en arrière. Dans ma marche, je rencontrerai toujours en contretemps les nouveaux morts et les nouveau-nés de mon pays aimé. En même temps, puisque partir c’est mourir un peu, je trouverai un jour la force d’accepter ma disparition… et de saluer avec un sourire ma nouvelle naissance. »

Voilà ce que pourrait penser un sujet fort nostalgique que la paresse empêche de maintenir un lien équilibré avec les personnes qui comptent dans sa vie précédente. Et voilà la leçon de cette impressionnante échéance huit ans depuis. Je vais tout de suite me renseigner.

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Campo de’ Fiori, 1978

Giovanni Merloni