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001_époux en violet_modifié-1 X, Y, Z, W… II/VIII, un couple inextricable  

Tout en se voyant assis mollement, au pied de l’arbre à huit étages trônant à l’orée du village d’Âpreville, X rêvait de former, avec sa femme Upsilon, un couple tranquille. Le calme étrange de leur suspension harmonieuse dans une espèce d’hypnose poétique était interrompu par les petits bruits du vent parmi les feuilles du jardin derrière eux ou alors, de temps en temps, par le craquètement d’une seule voiture ou d’une Vespa arpentant timidement la montée.
D’un coup, X avait été brusquement réveillé par un bruit assourdissant, explosé au beau milieu de son rêve. Regardant à la dérobée la pendule à peine effleurée par des miettes de poussière lumineuse, il vit qu’il était encore tôt ce matin-là. Il avait alors essayé de s’endormir à nouveau, pour mieux savourer ce brouhaha déchirant, tout à fait inédit pour lui. Il essaya même de rentrer, tel un voyageur curieux, dans cette espèce de casbah ou d’aleph sonore qui l’avait effrayé et pourtant attiré : quelqu’un avait fourré de force dans son oreille, comme dans un large escalier en colimaçon, une entière polyphonie de cris, de hurlements de bêtes féroces, un vacarme de luttes amoureuses, de gifles et de morsures… mais il n’avait pas réussi à rattraper le rêve. Celui-ci s’était pulvérisé avant de disparaître pour toujours.
Inexorable, la lumière perçait désormais les persiennes… Il croyait être plongé au beau milieu de la Seconde Guerre, quelques années avant sa naissance. Par delà le rideau jaunâtre de sa chambre, on pouvait entendre distinctement les petits bruits de la vie recommencée, le réveil des animaux, les tours et les détours menaçants de voitures encore éloignées au milieu de la campagne, mais prêtes à vous tomber dessus… On pouvait accrocher le regard à la lumière aveuglante du balcon, encore survivant avec son garde-corps en fer forgé — goût du XIXe — auquel un morceau manquait depuis toujours. La dalle de ciment avait été tranchée net par une grenade lancée par les Américains, paresseusement installés, pendant des mois, au-delà de la Ligne gothique. Le bloc de pierre était tombé, sans compliments, sur la tête pensive et déjà chauve du grand-père boiteux d’Upsilon. Un homme riche et génial qui avait passé sa vie dans les allers-retours entre Âpreville et Villecalme — le chef-lieu de la province, situé sur la route de la mer dont Âpreville était tributaire — juste pour ouvrir (et refermer) ses deux pharmacies paresseuses. Un personnage mythique, dont elle conservait jalousement les lunettes à pince-nez.
« Maintenant, est-ce à moi le tour de finir écrasé sous une bombe ? » se demanda X après avoir longuement cherché parmi la couverture et les draps le corps absent de son épouse.

002_Upsilon 180 Maigre, au visage osseux, Upsilon n’était pas dépourvue de quelques beautés. De temps en temps, elle quittait Âpreville à la hâte, tout en agitant un sac minuscule. À chaque escapade, au soir, elle téléphonait pour que X soit tranquille : elle allait bien, il ne devait pas s’inquiéter. D’habitude, elle traînait deux ou trois jours supplémentaires à Villedouce, le chef-lieu de la région. Puis, anticipant de quelques heures ses apparitions, comme si de rien n’était, elle rentrait, même triomphante, à la maison.
X n’était pas dupe. Il imaginait qu’à la ville charismatique Upsilon rencontrait quelqu’un qu’elle avait autorisé à la rudoyer. Quelqu’un qui avait la chance, peut-être, le temps d’un après-midi, de la rendre heureuse. Il avait d’ailleurs trouvé un jour un ticket sur lequel il y avait un gribouillis, ou peut-être un nom : Double-Ve… Héroïquement, il avait toujours encaissé le coup, se vautrant, résigné, dans son cocon d’auto-indulgence. Il y avait eu, pour lui aussi, une brève saison de miel et de bonheur. Son mariage forcé, accéléré par cet inquiétant mystère d’un enfant à attendre — un pauvre truc qu’au moment donné n’avait pas eu la patience de survivre — avait été contrarié par mille hostilités et sourdes envies. X et Upsilon, liés depuis l’enfance d’une complicité violente et sordide, n’avaient pas voulu se soumettre à l’interdiction familiale. Il faut savoir que le grand-père d’Upsilon avait été le frère cadet de la grand-mère de X.
Au-delà du risque très concret de fabriquer ensemble des enfants malchanceux, X et Upsilon étaient cousins de second gré dans la forme et deux presque frères même trop soudés dans la substance. C’est peut-être à cause de l’ombre inquiétante de leurs origines communes que X pardonnait à Upsilon ses escapades, qu’il espionnait fiévreusement pour en saisir le mystère et, d’une certaine façon, pour élargir à travers cela sa propre vision du monde. Ou alors X acceptait les incursions d’Upsilon « dans la vie réelle » dans l’espoir d’obtenir en échange l’indulgence de sa femme vis-à-vis de son amour secret…
Et pourtant, ce rêve interrompu, qu’il n’avait oublié que par moitié, marquait de toute évidence un tournant dans sa vie. Une menace incombant sur leurs têtes, ou alors la clé pour la solution de leur énigme primordiale. X commença donc à se demander beaucoup de choses.

003_retraite 180 D’abord, il se souvint de ce jour fatidique où il avait décidé de partir à la retraite. Après vingt-neuf ans six mois et un jour de travail – et de cotisations – derrière le guichet de la Caisse d’Épargne, X avait eu une irrépressible envie de tout arrêter pour se consacrer à son potager.
— Dorénavant, je serai un homme libre ! avait-il déclaré aux trois femmes de la maison, qui ne surent cacher un geste de dépit.
— Tu n’as que cinquante ans ! lui avait dit la mère d’Upsilon, malade de goutte. Elle avait été la cousine préférée du père d’X, mort bien avant que ce dernier se marie, mais cela n’empêchait pas sa sourde et définitive hostilité envers la brebis galeuse de la famille.
— Tu aurais dû t’enrôler dans l’Armée ! dit la grand-mère asthmatique d’Upsilon. Elle aussi avait un beau souvenir de sa belle-sœur, l’élégante et silencieuse grand-mère de X. Mais celle-ci avait toujours aimé les hommes en uniforme, donc il fallait respecter son style.
— Ne te fais pas d’illusions ! Moi, je n’irai jamais à la retraite ! lui avait crié Upsilon, forte bien sûr de la compréhension, sinon de la complicité de sa grand-mère et de sa mère.
« Comment trouver, dorénavant, de prétextes pour partir à la ville ? Voilà ce qu’elle a pensé ce jour-là ! » se dit X, anxieusement.

004_vide prodigieux 180 Oui, sa vie avait brusquement empiré tout de suite après ce plongeon dans le vide prodigieux du manque de devoirs et d’horaires, qu’il avait appelé imprudemment le « retour aux origines ». Ce fut juste alors qu’il s’était aperçu de cet être tout à fait inconnu auquel il aurait pu très bien transmettre une maladie de la peau pour en recevoir en échange une grippe pénible. Mais, étrangement, le jour de cette odieuse découverte aucune bombe n’avait explosé.
« Dans cette maison, les bombes viennent toujours de dehors. Ici, ce sont plutôt les ampoules qui implosent, tout comme notre esprit, de plus en plus enclin au renoncement ! »
Oui, c’est tout de suite après le début sur scène d’une nouvelle vedette nommée Double-Ve qu’il avait glissé dans une situation pénible et assez paradoxale…

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Giovanni Merloni

Ce conte-récit est articulé en six chapitres, dont le premier a été publié dimanche dernier. Prochaines publications : mercredi 24, jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.