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Avant de reprendre, le prochain mardi 30 septembre, la publication du « Testament immoral » (roman en vers publié en 2006 en Italie sous le titre de « Testamento immorale »), je vous propose une nouvelle version, assez différente vis-à-vis de l’ébauche originale d’un texte (publié en janvier 2013 sur mon ancien blog), alors titré « L’avalanche » et maintenant « X, Y, Z, W ». Ce conte-récit est articulé en six chapitres que vous pourrez lire aujourd’hui, mardi 23, mercredi 24, jeudi 25, samedi 26 et dimanche 28 septembre.

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X, Y, Z, W… I/VIII, du désespoir à la diaspora 

En me promenant place de Vosges, il m’arrive souvent de songer à Bologne, à la première fois où je me promenai dans cette ville élégante et brumeuse avec mes cousins Luisa et Decio, ne faisant qu’un, ce dernier, avec sa future épouse Teta. Cette digression automatique dépend surtout des voûtes basses surmontant les arcades calmes et robustes de l’ancienne place Royale, qui me donnent presque les mêmes envies que j’éprouvais alors, dans ces années refoulées, lorsque j’étais toute une autre personne et que ces arcades aux couleurs foncées changeaient de style en fonction de la rue qu’elles côtoyaient : strada Maggiore, via Castiglione, via San Felice, via San Vitale…
Je sais que c’est une illusion ou une tromperie de penser revivre avec le même état d’esprit dans un endroit différent les mêmes sensations ainsi que répliquer les mêmes réflexions. Pourtant quand je suis là-dedans il m’arrive — surtout quand j’effleure la plaque commémorative de Théophile Gauthier ou que je suis obligé de ralentir devant l’entrée enrichissante de la maison musée de Victor Hugo — d’avancer de façon tout à fait spontanée courbe encore plus que d’habitude, les mains serrées derrière le dos, la tête lourde et pensive tout comme au temps de mon intense résidence bolonaise, à peu près dix ans depuis la première descente sur les lieux.
C’est exactement ce qu’il m’arrive toutes les fois que j’assume un tel pas en dessous de l’ensemble des rares arcades parisiennes (par exemple, quand je me rends au Louvre et que je frôle hâtivement les étalages surchargés de la rue de Rivoli).
Aujourd’hui, place des Vosges a produit sur moi les mêmes effets que d’habitude. Je suis encore une fois devenu stupide, presque idiot, incapable de sortir d’un souvenir figé — toujours le même —, jusqu’au point de me voir transformé moi même en statue ondoyante et paresseuse.
Quand j’ai abandonné le Marais pour me rendre place de la République, et que j’ai pris la route discrète d’un canyon gris, à peu près rectiligne, creusé dans la pierre jaune, je ne me suis pas arrêté à considérer son nom, Amelot… Suivant mes « rêveries forcées », j’ai songé le temps d’un instant à Camelot, le siège légendaire de la cour du roi Arthur, où j’aurai eu sans doute l’obligation de recouvrir le rôle de Lancelot, c’est-à-dire de l’amant désespéré condamné à une éternelle diaspora. Avançant, troublé par ces mots « désespoir » et « diaspora » (qui se fusionnaient et se séparaient à l’infini), je ne fis pas attentions aux percées de lumière et de bruit s’ouvrant de temps en temps à gauche et à droite pour me rappeler qu’on était à côté d’un boulevard ou d’un square, ou alors d’une séquelle de vitrines farfelues typiquement parisiennes.
Ensuite, je ne m’aperçus même pas d’avoir traversé cette immense cour ensoleillée, ni d’avoir fait deux fois le tour du même piédestal ne faisant qu’un avec la même fontaine. Car une espèce d’aimant me traînait déjà vers le métro BONNE NOUVELLE.

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Quand j’arpentai finalement la courte et dépouillée rue de la Lune, je me souvins de but en blanc d’une embarrassante journée à Sogliano sur le Rubicone, avec une copine. Je l’avais ravie par mille stratagèmes juste pour lui présenter cet endroit reculé — à la physionomie tout à fait abîmée — que j’appelais en témoin équitable de l’existence ici, un jour, d’une famille désormais absente, presque totalement disparue.
Combien de fois, profitant de l’autostop ou d’une Vespa phtisique, je suis monté, seul ou accompagné, à la recherche de traces de mon passé familial ? Combien de fois ai-je cru voir ou revoir le vaste bar restaurant avec son balcon étroit surplombant la campagne ? Les petits fours sortant de la trappe du couvent des religieuses ? Les étoiles du dix août, chères à Giovanni Pascoli ? Je me souviens, avec la précision d’un géomètre, de la maison de la tante Maria, des poules de la Santina, de la rambarde bordant la route montante avec sa vue panoramique sur les collines, jusqu’à San Marino et San Léo. Je ne pourrais pas négliger, même si j’y allais en compagnie, d’aller chercher la magnifique Teresa, tellement ressemblante à Gina Lollobrigida…
Finalement, à l’embouchure de la rue de la Lune, je suis parti à la recherche d’un point unique, d’un coin spécial où tous mes souvenirs pouvaient se fusionner… ce petit havre caché derrière une porte ou à côté d’un réverbère, où Paris devient tous les autres lieux que j’ai dû aimer à force de gentillesses et de souffrances… Juste en ce moment, j’ai ressenti d’étranges frissons au souvenir du rêve-cauchemar de l’avalanche.
Même si la ressemblance était assez modeste entre cette rue parisienne et le dernier trait de la route de crête se faufilant dans l’ancien bourg moyenâgeux de Sogliano, il m’arriva de m’accrocher à la balustrade en face de la Porte Saint-Denis et d’attendre comme une chose tout à fait imminente le roulement de la boule de neige ne faisant qu’un avec ces deux amants fusionnés dans leur étreinte désespérée… Et, puisque j’étais là, cela était sûr, l’avalanche devait finir pour abattre une à une toutes les quilles humaines, dont la mienne, qu’elle aurait rencontrées sur son redoutable chemin.
C’est en fait dans le cadre physique et symbolique d’un endroit que les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence ont sacralisé… que la menace d’une flagrance, aussi irréparable que violente, assuma alors une gueule particulièrement scandaleuse et sinistre.

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« Il était une fois un petit village au sommet d’une abrupte colline, ressemblant comme une goutte d’eau à Sogliano, le pays de Romagne où j’ai passé d’inoubliables journées de mon enfance avant d’y séjourner pendant l’été au cours de mon adolescence ». Je pourrais commencer ainsi mon histoire. Pourtant, comme vous verrez, déjà au premier regard, ce village s’écarte nettement de son prototype. Je dois, alors, tout de suite, ajouter une précision nécessaire. « Beaucoup plus sauvage et mystérieux, ce village-ci a été défiguré par les exigences d’une narration forcément aventureuse qui a eu la hardiesse de lui coller dessus, comme dans un photomontage, une montagne au profil laid et redoutable ainsi qu’un nom, menaçant et sombre : Âpreville. Dans cet endroit à la nature composite habitait une étrange famille… »
En contraste avec cette introduction « traditionnelle », l’urgence de la narration propose d’ailleurs le récit d’un rêve. Après longue réflexion, suivant mon esprit sage et équilibré, j’ai décidé d’accorder la parole à X, Y, Z et W, les personnages de l’histoire, leur laissant la laisse longue. Qu’ils racontent leur rêve sans cacher aucune de leurs étranges pulsions ! Rien n’arrivera de vraiment grave et bouleversant pour le lecteur, que les flashbacks aideront à retrouver le fil de cet écheveau en fin de compte banal… (continue) 

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Giovanni Merloni