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Panorama Mezdag, Scheveningen

X, Y, Z, W… VIII/VIII, Éloge de la désacralisation et du scandale

Avant de m’aventurer dans un autre conte-récit, qui devrait démarrer le prochain mardi 7 octobre, je voudrais ajouter quelques petites réflexions à partir du texte de Giovanni Pascoli publié hier (Digitale pourprée) et de la coïncidence du lieu de son inspiration, Sogliano al Rubicone, qui est par hasard un endroit primordial dans ma formation sentimentale et affective.
Comme vous avez pu l’apprécier, dans ce poème, une des sœurs cadettes de Pascoli, Maria, rencontre des années depuis son ancienne camarade Rachele et touche avec elle un sujet assez scabreux. Comme il arrive souvent dans la vie, Rachele répond à la question de Maria, avec une simple affirmation : oui, elle a goûté du fruit interdit, elle s’est promenée là où il ne fallait pas se promener.
Cette fleur inquiétante et même mortelle qui hantait le jardin potager des carmélites de Sogliano n’était en fait que le symbole d’un péché qui allait se concrétiser ailleurs, en dehors de ce monde cloîtré. Rachele n’a pas besoin d’ajouter rien, parce que Maria est tellement proche d’elle, qu’elle peut tout imaginer, même dans les détails.
Cette poésie jaillit probablement d’un épisode que Maria avait raconté au frère : la peur de la fleur au liquide mortel ; la camarade ayant un penchant pour l’aventure. Mais il est aussi tout à fait possible que dans ce duo, dans la réalité, à la place de Rachele il y eût le poète en personne, calé dans le rôle de celui qui confie à sa sœur une transgression ou alors un amour.
Voilà pourquoi le poète n’exprime aucun jugement, ni envers la chasteté prudente de Maria ni envers l’audace libertine de Rachele… Dans cette poésie, tout comme en beaucoup d’autres textes, Pascoli exprime la nécessité primordiale et, j’ajouterais, absolue, de « vanter la faute » ou quand même de l’avouer. Parce qu’à partir de la « confession » de la faute même, de la transgression plus ou moins effective pourra se déclencher le dénouement de sa tragédie intime.
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Panorama Mezdag, Scheveningen

D’ailleurs Sogliano, considéré par Pascoli comme un véritable havre de paix et de sérénité, a été choisi comme endroit idéal (en dehors du contexte de la vie quotidienne) pour y installer (ou projeter) des événements cruciaux de la vie du poète.
D’abord la mort du père, qu’on avait retrouvée dans L’âne. Cette poésie, si nostalgique de la figure du père, évoquée par le poissonnier en train de dormir sur la charrette (tout comme son père mort), représente le contreautel de Digitale pourprée. Car l’orphelin talentueux et génial avait besoin d’abord d’inscrire la figure du père dans la mythologie de sa mort brutale et précoce, ensuite il lui fallait une piste pour se libérer de son ombre envahissante.
Dans Digitale pourprée, le deuxième thème poétique que Sogliano met en valeur est celui de l’exil de ses deux petites sœurs dans le couvent (1)  et le successif rapprochement de Pascoli avec elles, en 1882, après la longue parenthèse universitaire de Bologne. Une circonstance primordiale, car après cette rapatriée familiale Pascoli renoncera définitivement à la vie insouciante et dissipée de l’étudiant rebelle pour assumer le rôle de chef de ce qui restait de la famille décimée et détruite. Une « nouvelle famille » avec les sœurs qui seront ainsi « sauvées » d’une vie de renfermement et de sacrifice.

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Je veux maintenant utiliser Sogliano — se transformant de plus en plus dans un lieu imaginaire – pour une réflexion à voix haute sur le « motif » de quelques-uns de mes contes (dont le dernier ici publié) et, en parallèle, sur le noyau de l’inspiration poétique de Giovanni Pascoli et, avec lui, d’une partie importante de la poésie italienne. Je ne veux pas dire que j’ai suivi ou poursuivi ce maître incontournable. Je ne veux pas dire non plus que mes textes ne pourront jamais ressembler à ses textes.
Je me borne à reconnaître des points de vue communs relativement à certains mots : père ; orphelin ; lutte pour la survie ; désir de garder sa personnalité ; besoin de s’exprimer ; amour et respect pour la famille ; intransigeance ; volonté d’indépendance ; esprit en définitive rebelle ; amour pour la transgression ; necessité de désacraliser (2) et de briser la glace de toute hypocrisie et de toute idée reçue.

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J’ai bien réalisé les coïncidences rétrospectives de « ma » Sogliano avec celle de Giovanni Pascoli (3) quand j’étais déjà à Paris et que la maison de mes cousins avait été déjà vendue. En y revenant avec l’esprit d’aujourd’hui, je me souviens d’un monde sévère et compréhensif à la fois, où le respect était dû, où l’humanité était profonde, tandis que l’ironie était toujours débonnaire, caractérisée par un grand amour pour le paradoxe et aussi par un brin de folie.
Pendant l’adolescence, autour des quatorze ans, ce fut à Sogliano que je contestai pour la première fois mon père (un épisode qui rappelle vaguement un rêve angoissant de la Conscience de Zeno de Italo Svevo). À part cela, je ressentais indirectement l’écho de quelques conflits familiaux très éloignés et sans conséquences, tout cela ne faisant qu’un avec l’éducation au mythe des aînées, à la modestie, à l’effacement vis-à-vis de modèles insaisissables, toujours à l’extérieur de la famille…
J’ai eu bien sûr un grand-père homonyme ainsi qu’un père extraordinaire. Tous les deux sont morts assez jeunes, laissant des vides ou même des gouffres terribles dans la famille…
J’ai vécu cela tout comme d’autres, beaucoup d’autres. D’ailleurs, devenir orphelin est, tôt ou tard, inévitable pour tous. Mais, tous les gens ne réagissent pas de la même façon aux mêmes évents de la vie…
La vie même, avec les contraintes et les fautes, et les contraintes héritées des fautes… s’ajouterait elle-même au travail du destin. Un destin renonciataire aboutissant dans l’effacement ou alors dans un personnage drôle et sensible, quelqu’un qui « aurait pu faire » que la vie a écrasé…

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Je crois que Pascoli, comme tous les orphelins sans moyens qui ont dû surmonter des difficultés énormes avant de trouver leur « ubi consistam », n’avait pas d’autre choix, au passage de Sogliano, que de renoncer au bonheur personnel et à la vie insouciante, en échange du seul engagement qui pouvait lui donner la force d’avancer : la poésie comme métier. Et peut-être, le fait de se cloîtrer avec les deux sœurs dans une famille vouée à la chasteté la plus austère lui semblait alors une petite renonciation.
D’ailleurs, dans la société de son temps, Pascoli avait à faire avec un contexte très rigide, qui le rangeait dans une case dont il ne devait pas sortir. S’il n’y avait pas eu la protection de Giosué Carducci, un homme tout à fait exceptionnel à son époque, Pascoli n’aurait même pas eu la possibilité de sortir du lot du travail honnête et répétitif de professeur de lycée.
Mais, évidemment, l’immense talent naturel de cet homme génial et sensible — un talent exaspéré et affiné par les douleurs et les renonciations à la plénitude de la vie — l’aida à configurer, par la poésie, une personnelle et très moderne vision du monde dont aujourd’hui l’on commence de plus en plus à s’apercevoir.

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Panorama Mezdag, Scheveningen

Au temps de Pascoli, dans une Italie à la recherche d’elle-même, au-delà de quelques rares îles de culture et de liberté le conformisme était à l’ordre du jour. On était empêchés d’exprimer librement ses idées jusqu’au bout. En dehors de rares exemples (Giovanni Verga, Antonio Fogazzaro, Camillo Boito), le roman en Italie n’a pas eu la même autorité qu’en France ou en Angleterre.
Pascoli n’avait donc d’autres voies pour réagir à l’effacement et au silence que la poésie. Une poésie où la nostalgie de l’enfance heureuse et le chagrin réitéré pour le manque du père (et de nombreux membres de la famille morts l’un après l’autre) se mêlent à une forme élégante et cryptique de rébellion, se dévoilant à travers les non-dits, les inquiétudes, les mystères…
La rébellion souterraine de Pascoli n’aboutit que rarement à une véritable désacralisation du père aimé ainsi que du monde autoritaire et sourd émanant de quelque façon de la figure figée et en fin de compte, mystérieuse du père même.
Mais sa poésie s’inscrit parfaitement dans la typologie de toutes les rébellions et contestations qui ont eu besoin de la désacralisation et du scandale pour affirmer leur identité créatrice. De Edgar Allan Poe à Luigi Pirandello ou D.H.Lawrence, Mikhaïl Boulgakov, Vladimir Nabokov, Boris Pasternak… une liste infinie…
Avec la poésie ou le roman, même à partir de nous-mêmes, concentrant notre attention sur de petits détails de la vie quotidienne, tout comme cette description de Pascoli, à peine esquissée par un geste rapide, d’une rencontre fatale (entre Marie et Rachel), nous pouvons exprimer un jugement qui peut assumer une valeur universelle ou, tout simplement, lancer un S.O.S..

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Giovanni Merloni

(1) Où bien sûr les religieuses ont été affectueuses et très accueillantes avec les pauvres orphelines. Et pourtant il faut rappeler que, dans cet enfermement qui risquait s’éterniser, la hampe de roses venimeuses représente objectivement une menace (même plus grave que la perdition qui attend au-delà du mur, déguisée en homme tentateur et porteur de ruines).
(2) Dans mon petit vocabulaire, je considère la désacralisation comme un moteur indispensable pour exister. Paradoxalement, la désacralisation peut se révéler plus corrosive et même brutale là où plus forts et sincères sont les sentiments du sacre. Désacraliser quelqu’un, dans mon esprit, ce n’est pas du tout l’abattre moralement et humainement puisqu’on ne peut pas l’abattre physiquement. La désacralisation est le premier pas pour une forme plus profonde de connaissance des autres ainsi qu’un moyen d’expression artistique très efficace et parfois indispensable.
(3) La scène évoquée dans la poésie L’âne se déroule sur la montée de la route de Savignano à Sogliano, juste à dix mètres de la maison de mes cousins ; le couvent évoquée dans la poésie Digitale pourprée, où les soeurs de Pascoli ont passé des années de leur vie, est le meme couvent ou j’allais voir la supérieure Virginia Luisa, soeur de ma tante Maria.