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X, Y, Z, W… VII/VIII, Tant de douceur… qu’on meurt ! 

Avec le mot FIN vient juste de terminer le conte-récit en six épisodes « X, Y, Z, W… » et déjà le rideau se lève pour en saisir les échos. Comme à la sortie d’un cinéma où l’on a assisté à un film qui nous a touché, et que nous cherchons sur les affiches quelques traces, d’habitude décevantes, de cette gueule unique, de ces gestes inimitables, et cetera. Dans le cas ci-dessus, sans trop vous ennuyer, je voudrais offrir quelques suggestions de ce que s’est passé dans les coulisses de cette curieuse histoire.
Un tel sujet ne se peut pas exploiter de façon adéquate dans un seul billet. Je le ferai peut-être plus avant. Pour le moment, je me borne à vous rappeler une circonstance basilaire. Tout au début des publications de ce portrait inconscient, j’avais affiché une vielle photo de famille (un daguerréotype), que j’avais située dans une maison de campagne à Sogliano sur le Rubicone (dans la Romagne de mes origines), où mon grand-père Zvanì trônait au milieu d’un groupe de gens affectionnés et respectueux. À partir de cette photo, j’avais entamé une petite recherche sur l’enfance et l’adolescence de mon grand-père qui m’avait donné envie de me faufiler dans l’histoire parallèle d’un autre Zvanì, beaucoup plus célèbre et de dix-huit ans plus âgé que mon grand-père, Giovanni Pascoli, grand poète du XIXe siècle (mort en 1912), que j’ai essayé alors de mieux connaître, pour le plaisir de mes lecteurs aussi. Au cours de cette recherche, je suis tombé sur deux poésies majeures qui se déroulent à Sogliano sur le Rubicone. D’ailleurs, ce dernier n’est pas seulement le pays commémoré par l’unique photo en couleurs que je connais de mon grand-père. En dehors de mon habitation à la ville, celle de nos cousins de Sogliano a été la principale sinon la seule maison « de campagne » qui ait eu de l’importance dans mon enfance et adolescence. Or, la première de ces deux poésies de Pascoli (« L’âne », dont je vous ai déjà parlé) se déroulait au long de la route en montée venant de la via Emilia, juste avant l’arrivée au pays de Sogliano, en face donc de la maison — en retrait par rapport à la route — où habitaient pendant l’été lesdits cousins. C’est là — dans cet endroit très humble, près d’une rambarde de fer d’où l’on peut profiter d’un formidable panorama sur les collines ensoleillées de Romagne — que l’avalanche humaine ( ! ) a échoué.

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Dans la deuxième poésie (« Digitale pourprée ») Pascoli évoque le couvent des religieuses carmélites situé au bout du pays, en haut vis-à-vis de la maison et de la rambarde panoramique. C’est le même couvent où j’allais avec mes familiaux faire visite à la mère supérieure, sœur Virginia Luisa, la sœur aînée de ma tante Maria, une des jeunes debout dans la photo de la fameuse tablée. Les tendres souvenirs de ces innocentes visites aux religieuses cloîtrées — juste un peu troublées par l’idée de ce monde inaccessible au-delà de la grille —, se sont mêlés, dans mon conte « innocent et blasphème », à d’autres suggestions, tout à fait étrangères à ma sensibilité d’alors ainsi qu’à la réalité de ces gens de Romagne, toujours portés à une vision saine et sincère des rapports humains. Et pourtant, cette poésie « tendre et sensuelle » de Giovanni Pascoli (que je n’avais pas lit avant, je le jure !), contient des inquiétants parallèles avec mon récit.
Pour une lecture plus efficace de ce « poème de la nostalgie », je l’ai « adapté » (utilisant les mots mêmes de Pascoli, dans l’hypothèse d’une exploitation théâtrale.

Giovanni Merloni

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Giovanni Pascoli : « Digitale pourprée » (1898) 
(traduction et adaptation sous forme de dialogue de Giovanni Merloni)

I
Elles sont assises, en train de se regarder l’une l’autre. Marie, maigre et blonde, est très simple dans ses vêtements tout comme dans ses regards ; mais l’autre, Rachel, est frêle  et brune… Deux yeux simples et modestes fixent deux yeux qui brûlent.
MARIE — Est-ce que tu y es retournée, là-bas ?
RACHEL — Jamais ! »
MARIE — Donc, tu ne les as plus revues ?
RACHEL — Jamais plus, mon amie.
MARIE — Moi, au contraire, j’y suis retournée ; et je les ai revues mes blanches sœurs ; j’ai eu la chance de les revivre les années douces que toi-même tu as connues, ces années petites qui caressent le cœur…
RACHEL (Elle sourit).
MARIE : — Écoute, est-ce que tu te souviens du potager emmuré ? des ronces avec les mûres ? des genévriers où sifflent les grives ?
des buissons amers ? de ce chant mystérieux, secret, avec cette fleur, qu’on appelait la fleur de…?
RACHEL : — …de la mort. Oui, ma chère.
MARIE : — Était-ce vrai ? Moi j’y croyais tellement, Rachel, que je ne serais jamais passée à côté de la triste fleur. En fait, on disait que cette fleur avait une sorte de miel capable d’enivrer l’air, que sa vapeur inondait l’âme d’un oubli douce et cruel. (Emportée par ses mots, Marie pose sa main sur la main de sa compagne.) Ah! Ce couvent au milieu de la montagne bleue !
Les deux amies regardent au loin.

II
D’un coup, dans le bleu intense du ciel de mai, elle voient surgir leur monastère, plein de litanies et d’encens. Tandis qu’elles se plongent dans cette vision, leurs pensées se parfument de la senteur des roses et des giroflées, ainsi que d’une sensation d’innocence et de mystère.
Des mélodies — oubliées là-dedans sur des claviers à peine effleurés — bourdonnent dans leurs oreilles, remontent à leurs bouches…
Ah! qui était-ce ce jour-là cet hôte chéri qui leur sourit aux grilles  ? d’où elles rentrèrent alors plus rouges et gaies au vacarme des chambrées ; et qu’en ce jour précis, plus haut, Ave, leurs voix en chœur vont répéter, Ave Maria ; jusqu’au moment où Elles pleurent (pourquoi ?)…
Elles pleurent, un peu, dans le couchant doré, sans qu’il y ait une raison. Que de fillettes couraient autour d’elles dans le blanc potager ! Un endroit blanc et bavard. Petit à petit, accompagnées par le bruit de voiles au vent, elles arrivent toutes. Dans la chambrée, quelqu’une reste pour lire un de ses bons livres. À l’écart d’elles, agiles et saines, une hampe de fleurs — ou alors de doigts éclaboussés de sang, des doigts humains — exhale l’haleine de sa vie inconnue.

III
Elles se serrent un peu plus les mains. À cette heure elles ont vu
leur enfance, les chères années lointaines. Des douces souvenirs se déclenchent. Elles savent tout l’une de l’autre, rien qu’à cette touche muette. Combien est-il triste et pieux l’éloignement du dernier salut !
RACHEL — Marie !
MARIE — Rachel !
RACHEL (Elle pleure. Puis, s’adressant à elle-même) : — Adieu !
(Puis, en adressant la parole grave envers Marie, sans lui confier ses yeux noir elle murmure) : — Moi, oui, je goûtai cette fleur. J’étais seule avec les cétoines vertes. Le vent amenait l’odeur des roses et des giroflées. Dans le cœur, j’avais le langoureux ferment d’un rêve qui brûla pendant la nuit avant de s’éteindre à l’aube, dans mon âme ignorante. Marie, je me souviens de ce soir grave. L’air pulsait de la lueur d’éclairs silencieux. Je m’aventurai légère, prudente, montant en haut par de moelleux terre-pleins herbus. L’herbe touffue me retenait les pieds. Tu souris ? Et j’entendais un voix disant : Viens ! Viens ! Et il y eut tant de douceur ! Ô combien !
MARIE (Elle lève les yeux stupéfaits, elle voit maintenant, tout en écoutant, traversée par un long frisson…)
RACHEL — Il y en eut tellement, tu vois… qu’on meurt !

Giovanni Pascoli

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