Mots-clefs

,

Samedi 25 octobre, près de l’Espace Mompezat, siège de la Société des Poètes français, j’ai eu la chance de participer à une rencontre tout à fait inhabituelle où les qualités humaines des participants — ne faisant qu’un avec une vision convergente de la poésie et de la vie — ont spontanément créé un climat d’amitié et de fraternité sincères.
Dans cette rencontre, l’œuvre poétique de Jin Siyan — remarquable par la force imaginative ainsi que par l’épaisseur philosophique — a été présentée et commentée par Michel Bénard et interprétée par Claire Dutrey de façon tellement passionnée et efficace que je ne saurais y ajouter rien de vraiment nécessaire.
Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de l’excellente présentation de Michel Bénard, que je me suis permis de diviser en deux parties, en fonction de la lecture du texte original de Jin Siyan et de sa compréhension.
Je n’ai pas eu la promptitude pour enregistrer voire filmer l’interprétation extraordinaire de Claire Dutrey, sa lecture intelligente et sensible, si fidèle à la voix sidérale et intime de Jin Siyan. Je n’ai pas pu garder non plus une trace de l’intervention de Jin Siyan, l’auteure du poème « Des ancêtres, l’enfant ». Ainsi que d’autres participants, parmi lesquels mérite d’être nommé le peintre-calligraphe Ye Xin, auteur du tableau de couverture, dont quelques oeuvres étaient exposées samedi aux murs de l’espace où se déroulait notre réunion. Une documentation sonore et visuelle de cette rencontre à l’enseigne de l’empathie et du partage aurait sans doute donné à la publication d’aujourd’hui la touche de la perfection.
Je suis en même temps content de ce petit manque, car il faut toujours se méfier de la perfection. Et parce que cela me donne justement la possibilité d’ouvrir une petite parenthèse au sujet de la perfection ou, pour être plus précis, de l’imperfection, que je découvre comme un des thèmes primordiaux à l’intérieur de l’œuvre de Jin Siyan.
La perfection sera, selon Jin Siyan, une des questions qui n’auront jamais de réponse. D’ailleurs, « les questions n’exigent pas toutes de réponses ». La poète-philosophe nous encourage plutôt à puiser dans l’expérience, c’est-à-dire dans le dialogue continu avec les ancêtres et la nature, tout en sachant que notre voyage sera toujours marqué par l’imperfection de notre nature périssable et incertaine.
On rencontrera toujours des amis précieux et des amis dangereux, des maîtres indispensables et de mauvais maîtres. Et l’on tombera plusieurs fois dans l’erreur avant de devenir capables de reconnaître l’ami fiable et le maître de vie. Et même lorsque nous serons plus experts, plus vieux, enrichis par cette difficile traversée dans les pulsions contradictoires de la vie, nous ne devrons pas croire aux leurres de la perfection.
Voilà ce que la lecture du livre de Jin Siyan nous apprend, au beau milieu d’un texte poétique où la sagesse orientale se croise, avec ses images de voyages cosmiques, avec la stupeur fabuleuse du Petit Prince de Saint-Exupéry : la perfection est dans la nature, dans un point invisible qui se perd dans la ligne de l’infini. L’homme devra toujours mesurer son imperfection avec cette cosmogonie inaccessible. Accepter ce défi et la conscience de l’échec inévitable comme passage obligé de l’existence. On ne peut pas grandir sans se mesurer avec des épreuves de plus en plus difficiles. En même temps, il faut s’armer de sagesse et légèreté : jouer le jeu tout en connaissant l’enjeu.
Devrions-nous alors renoncer, sans hésiter, au monde des formes ? Nous soustraire aux idéologies et aux mythologies qui placent l’homme au centre de l’univers l’incitant au combat et au dépassement de soi-même ?
Installez-vous ! Je vous laisse lire cet article-dazibao, probablement le plus long (et étroit) dans ma carrière de blogueur, où — grâce aux commentaires de Michel Bénard et au vers de Jin Siyan — vous trouverez, j’espère, une réponse valide à cette primordiale question.
Quant à moi, si je ferme les yeux pour chercher les choses qui m’ont touché le plus — dans la rencontre et dans le livre — je vois d’abord ces deux langues qui se parlent visuellement, d’une page à l’autre, sans se comprendre pas réciproquement, peut-être. Nous, les Occidentaux, il faut l’admettre, regardons cette écriture dessinée comme un hiéroglyphe beau, mais incompréhensible, tandis que les gens de l’orient de la planète regardent peut-être les fluctuations de nos calligraphies sans discipline comme des gribouillis dépourvus de sens.
Et pourtant les deux pages en vis-à-vis se parlent. En y revenant, on voit qu’à chaque vers sur la droite correspond un vers sur la gauche. Parfois, ce dernier est plus court, parfois plus long. On devient curieux : est-il possible que ces dessins alignés l’un après l’autre aient la même signification, en chinois, que nous avons lue et comprise en français ?
Non, nous dit Jin Siyan, il y a toujours, en chaque langue, un esprit différent. Parfois, elle a créé ces textes en chinois, parfois en français. Donc, l’un et l’autre sont alternativement un texte original ou une traduction de l’autre langue.
Cela veut dire que dans la personne de l’auteur la distance entre la France et la Chine disparaît au fur et à mesure. Elle aime la langue française tout comme sa langue maternelle. Petit à petit, dans son esprit, sinon un mélange, une conversation se déclenche au jour le jour.
Une telle dialectique pourrait servir à rapprocher les peuples, à changer aussi un peu notre monde de plus en plus cloisonné. Pour moi, après la rencontre de samedi, la Chine est (plus) proche, beaucoup plus que la Chine dont parlait Marco Bellocchio dans son film de 1967. Car il a suffi du temps d’une rencontre autour d’un texte poétique pour qu’une affinité de goûts et de sensibilités se révèle entre de gens venant de différentes cultures et philosophies de l’existence. Il n’y a qu’à continuer à fouiller dans ces affinités, travailler pour un rapprochement plus serré qui nous aide à mieux nous comprendre réciproquement.
Je garde une deuxième impression, ou plutôt un souvenir touchant de cette rencontre : le récit de Jin Siyan au sujet du motif primordial d’où ce livre est parti. Sa rencontre avec son fils au jardin du Luxembourg, une phrase — quelle phrase ?… — que son fils avait dit faisant tout déclencher. L’intervention de son mari, un homme très sympathique et intelligent qui nous a provoqués sur la signification du mot « poésie ». Selon l’héritage grec et latin, la poésie réside dans l’action fabricatrice des mots (et des signes). Une espèce de « sculpture des mots ». Dans la culture chinoise, la poésie est la nature même…
Giovanni Merloni

003_tondo 03 180

Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

Jin Siyan, l’hirondelle aux fils d’or

« Juste un petit clin d’œil vers Jin Siyan dont l’enfance se déroule dans une Chine ployée sous le joug de la toute puissance d’une révolution dite culturelle et menée par la poigne de fer de Mao Tsé Tun, avec un papa qui défie à sa façon le régime en écoutant en secret la BBC et en apprenant à ses enfants les pièces de William Shakespeare. Ecole, à Pékin dans un contexte difficile, une surveillance accrue, basculant souvent dans l’absurde sous l’arrogance et l’abus de pouvoir de certains gardes rouges ignorants ou autres jugements arbitraires de petits commissaires du peuple qui décident de ce qui est bon ou ne l’est pas ! Puis viendra l’heure de l’Occident où elle fera ses études universitaires. Aujourd’hui Jin Siyan est professeur de littérature chinoise à l’université d’Arras, conférencière, traductrice, rédactrice et auteure de nombreux ouvrages en nom propre et collectifs et bien d’autres choses, comme par exemple directrice de l’institut Confucius qui œuvre pour le rapprochement culturel franco-chinois.
Que notre amie devienne poète était pratiquement une évidence, car lorsque l’on porte le nom de Jin Siyan qui en traduction française veut dire approximativement «  l’hirondelle avec des fils d’or » je préfère « l’hirondelle aux fils d’or » c’est une perspective et prémonition plutôt favorable pour un engagement vers l’art de la poésie.
Dans les modes d’expressions asiatiques, calligraphie, poésie, peinture, l’homme est toujours au cœur de la nature, elle lui est indispensable, à la fois protectrice, inspiratrice ou destructrice. Il en est issu, mais y figure toujours à sa juste place, c’est-à-dire insignifiante, très vulnérable. Constat et signification de l’incertitude éphémère de l’être humain. Le poète porte une interrogation sur lui-même ! Existe-t-il réellement ?
Qu’est-ce que l’être humain ? Terrible question existentielle !
Vivre c’est aussi se mettre en communion avec le souffle de la terre, vivre au rythme de la matière mère.

J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

Sans vouloir faire un comparatif simpliste, nous retrouvons ici un lien avec l’enseignement de Saint François d’Assise, qui dialogue avec la nature, les oiseaux, et puis également cette rencontre avec les âmes, les esprits sur un autre plan. En quelque sorte un dialogue avec les anges.
Jin Siyan établit une communication, que dis-je, une conférence de presse avec tous les éléments de l’univers. Elle soulève même la question sur la forme de la lumière.
Métaphysique ou matérialisme ? Palpable ou impalpable ?
La poésie de Jin Siyan est une grande pièce théâtrale, une comédie globale où tous les principes visibles ou invisibles sont les acteurs.
Fidèle aux concepts et principes philosophiques taoïstes, shintoïstes, et surtout confucianistes, reposant sur le socle universel du Grand Tout.
Pour Jin Siyan les deux éléments, le visible temporel et l’invisible intemporel apparemment opposés sont en finalité les mêmes. Réunis et fusionnels !
Pour exemple : « L’instant et l’éternel » au niveau cosmique ne sont soumis à aucune différence. 
»

000_chine proche 001 - copie

Dans la couverture : une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

« Par ce simple titre « Des ancêtres l’enfant » toute l’équation relative à l’un des aspects de la vaste et traditionnelle pensée chinoise, est formulée.
Ancêtres et enfants, telles sont toutes les forces et expériences incontournables du passé, toutes les vibrations tournées vers l’espérance et l’avenir.
Elles sont là présentes à tout instant.
L’image de l’ancêtre tient une place prépondérante et permanente dans l’esprit de notre poétesse Jin Siyan, et ce qui est surprenant, bien qu’en occident « l’ancien » ne trouve plus la place, qu’il aurait toujours dû avoir, il se trouve que déjà depuis des années, je pense souvent à mon grand père, je le sens très présent dans ces instants de réflexion primordiaux sur le sens et la signification de la vie. Fusion absolu avec l’univers. La vie, la mort, le temps, l’univers, tout est UN et un est TOUT.
Nos formes de pensées différentes sont cependant assez proches et ne se différencient que par des aspects thématiques, culturels et autres variantes d’interprétations, mythologiques, philosophiques ou théologiques. Mais le socle fondamental est pratiquement le même. C’est le rapport de l’humain face à l’univers hors de l’espace temporel.
La sagesse ici s’associe toujours à l’esprit de l’enfance. Mais il est nécessaire de savoir conserver la sagesse à juste distance afin d’en préserver toute sa consistance. »
Michel Bénard

Jin Siyan : Des ancêtres, l’enfant

1
Je m’éveille
Sur la terre
Je ne peux pas m’envoler.

*
Mes ailes
Deviennent deux membres fins
À cinq doigts,
Longs ou courts.

Aurais-je donc un corps ?

2
Suis-je forme ?
Dans le monde de la forme ?
Je me rappelle la mission de mon amie l’Écriture.

*
Et m’a chargé de trouver un être nommé Amour
Dans le monde où j’irais. Dit-lui ceci :

Non, impossible. Notre vie est destin
Le Silence allume toutes les cellules
Et projette son cœur en fissures éternelles
Oh, combien de fois j’aimerais te dire :

Ce regard au fond des étoiles,
Est-ce toi ?

*
— Tu comprendras,
Mais nous serons séparés à jamais, dit l’Écriture.
L’Amour n’est pas vérité absolue,
Mais tu vas t’y plonger.

— Je ne suis qu’un oiseau, un simple messager.

— Prends garde à l’espoir et à l’avenir,
De ton âme , ils arracheront la liberté.

*
L’imagination, tu seule déesse protectrice ,
Te projette dans le monde humain
Et t’attend

Elle sème des fleurs de pavot
Que les illusions t’échappent
En s’approchant de ton regard.

002_tondo 02 180

Une oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

3
Je tente de voler
*
De nombreuses formes
Semblables à la mienne,
Aux membres longs et minces, se meuvent autour de moi.

Je les regarde,
Elles me regardent.
Nous échangeons un sourire.

*
La tête du buffle n’est pas la bouche du cheval
J’apprends à respirer
En suivant le rythme de la terre.

4
Au petit jour,
L’Inconnu et le Présent sont assis devant le jardin de l’Aurore.

*
Qu’y a-t-il encore par-delà l’univers ? demande l’Aurore.
Et par-delà les fantômes ?

— L’univers sans forme est le plus ouvert. Deux facteurs décident du tracé d’une Vie : la force de la volonté et l’élan perpétuel de l’énergie qui cisèlent une Vie. Qui peut se demander : Es-tu éminent et constant ? dit l’Inconnu.

— Trop philosophique. La dimension empirique est le premier besoin de la Vie. Un monde sans formes vit-il encore ? demande le Présent.

— Quel matérialiste, dit l’Inconnu.
La Vie n’est qu’une forme,
Une des formes infinies.

Ainsi, je suis la lumière à l’aube et à la tombée de la nuit. On m’appelle alors Aurore et Crépuscule. Cette lumière est-elle métaphysique ou matérialiste ? — Question bien trop simple.
*
Le tintement de la cloche du temple
Au sommet de la montagne chante ;
Ses ondes s’étendent
Sur les herbes et les plantes,
Et serrent la main de l’histoire.

Ce tintement
De la cloche,
Est-il fissure ou éternité ?

003_tondo 01 iPhoto 180

Une Oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

5
La vie résume-t-elle vraiment
Tous les problèmes du monde humain ?

Silence
Les questions n’exigent pas toutes de réponses

Ici-bas, on passe trop de temps
En paroles.

6
Les paroles ont leur logique propre. L’air pur les comprend mieux, car il n’est pas plein.
La vie est une montagne, source de toute pensée ; l’âme, un moine voyageur dans la montagne, cygne du Parfait Éveil.

000_part Jin SiyanUne oeuvre du peintre-calligraphe Ye Xin

7
— Ah. Combien y a-t-il d’hommes sur la terre ?
— Ils sont innombrables. À cet instant, ceux qui viennent, ceux qui partent, sans même compter les animaux au corps humain.
— Animaux ai corps humain ?
— Toi par exemple. Tu étais un oiseau, et tu as été envoyé dans le monde humain par un mandat céleste qui n’est qu’une possibilité dans la paume de ta main. Sera-t-elle un poème ? Un combat ? Tout dépend de la force de ta volonté.

*
Oh, combien de fois j’aimerais te dire : Ce regard au fond des étoiles, est-ce toi ?

004_perga 01 180

8
Vêtu de blanc, un enfant serviteur d’un lettré écrit dans le vide. Je lis le tracé de sa main :

Écoulement – cœur – plume – marche – Forêt, crépuscule, toit de la maison – en éveil – œil-de-toi-plus-proches – se – lançant-au-lointain – inconnu – rêve – non-pensée – ciel

Le ciel est un livre sur lequel nos ancêtres écrivaient leurs pensées et leur respiration. Qui le lit ?

10
La Nuit pousse la porte du temple
Prête-moi une lueur,
Flamme de la bougie
J’accompagnerai mon Étoile chez elle.
Tu renvoies ton amour ? demande Flamme de la bougie.
Au sillage imperceptible
l’Amour est une rencontre
Deux êtres se rencontrent
Et continuent chacun leur chemin
À la même distance,
Deux lignes parallèles.
Ils vont l’un de l’autre,
Deux lignes qui n’en font
Qu’une.
Ils marchent en sens contraire ;
Ils ne se rencontreront
Jamais plus.
Deux lignes s’étendent en sens opposé, parallèlement,
Et tournent l’une vers l’autre à angle droit,
Rectangle.
Elles se dirigent et se réunissent
En un même point.
Triangle.
Elles tournent autour d’un même point,
Toujours à égale distance.
La Vie entre dans le cercle.

*
Ah, sentir ! Quel sujet intéressant ! Un des mots chefs les plus souvent dits dans le monde humain.

Mais entre les univers,
Les étoiles,
Les êtres humains,
Les Natures,
Les ciels,
Les terres,
Les fleurs,
Entre les oiseaux et les poissons,
Entre mes flammes,
Entre ce qui est hétérogène et ce qui est homogène,

Qui
sent
qui ?

005_perga 02 180

13
Tout ce qui est de l’univers est-il indépendant ?
L’eau,
Le soleil,
La lune,
L’étoile,
La terre,
Une semence,
Un arbre
Un être humain
Toi ? Moi ? Lui ? Elle ?
Sont-ils, êtes-vous, sommes-nous indépendants ?

Murmure la lune.
*
L’oiseau écoute
La pensée de la lune est étrange
Elle est nomade
Entre deux extrémités.

Être poète ou fou,
Question.

000_livre 01 180

14
Sans racines, sans avoir, sans rien,
Le cœur pousse les portes de son jardin au seuil de l’Infini.

La nuit se promène devant la maison de son ami l’Inconnu,
Allumant les étoiles.

16
Sur l’eau, mon ombre s’étire, s’allonge, rétrécit, se brise en flocons qui tombent un à un dans l’eau, dans le souffle des poissons. Un éclair de surprise se reflète dans leurs yeux. Suis-je un étranger ? Qu’est-ce qui leur paraît étrange ? Moi ? L’ombre sur l’eau ? Ses brisements ? Mon enfance ?

18
— Il est quatre façons de respirer pour l’homme, siffler, souffler, respirer comme l’air et comme un nouveau né.
*
D’un trou noir de l’univers provient la poésie,
De Silence et de Mystère
Sont ses racines.
La poésie ne pousse pas.
Fractionnelle,
Elle a ses racines. Cette voix de Silence est-elle de l’éternité ?

19
Vie et Mort cisèlent l’esprit qui vit dans l’entre-deux. Les fissures sont enceintes de l’Éternel. Apparition, disparition, être, ne pas être, être / non être, non être, non non être.

La Mort, y es-tu prête ?
*
J’aperçois un regard au fond du ciel : est-ce abîme, tombe, accident ?

006_perga 03 180

20
À pas de silence l’enfant marche
Laissant ses pensées danser sur la pointe des herbes
Et des ombres marchent dans le bois sans pieds

22
L’oncle me promenait dans ses bras au bord du ruisseau chaque matin, au premier souffle des plantes. C’étaient des aurores pour mes six mois et ses onze ans. L’eau intarissable montait à perte de vue, jusqu’à la maison de la lune. Jamais ils ne l’atteignirent.

23
— Il suffit de s’envoler. L’important est d’aimer.
*
Une vie n’a jamais de fin
Deviens ce que tu veux devenir.

27
Aucune vie ne suit le même chemin
Toute vie est unique

Feuille
Goutte d’eau
Figure
Souffle
Regard
Sensation
Flamme

Fissure incommensurable
Tu es éternelle

007_perga 04 180

28
Guidé par l’oiseau, l’enfant ne fixe plus son regard sur la terre.

30
Un sourire s’esquisse sur le visage de l’enfant

De ta vie
Tous les détails sont dans ta main
Dans chaque pli
Tu en tiens au moins un
Mon enfant
Ton univers et le mien
Il y a l’oiseau

Minuit
Quiddité positive de ton être

Enfant des ancêtres

Toi aussi
Après l’âge de vingt-cinq ans
L’être s’approche de la poésie

008_perga 05 180

32
— Dans notre monde, est lumière ce que tu appelles langage, mon oiseau. Mais elle n’utilise ni langue ni bouche, ni les signes conçus par les ancêtres.
— L’écriture ?
— L’écriture pictographique, alphabétique, concrète, abstraite, à forme d’oiseau, d’insecte, de têtard, ce ne sont là que des figurations notées par les êtres à partir de leur compréhension de l’univers. La figuration n’est ni l’univers, ni l’être, elle encadre l’infini et le suspend au mur. Ce qui est au mur remplace l’être.

*
Un être véritable est une création parfaitement dépourvue de forces néfastes, une énergie qui rassemble tous les champs magnétiques. Quand tu la pénètres, tu sens l’air, le ciel, la montagne, les sources, le profond, le limpide, le pur, le mystérieux.

33
Dans ce monde du désir où j’étais
Combien étaient-ils affairés
Les êtres qui poursuivent leur soi et leur corps
La mémoire s’éteint dans le flou
Naître
Mourir
Les vies du monde de la forme

La vie a soif
Où sont tous ses amis ?

Miséricorde, Patience, Dignité, Paix, Souffrance, Santé, Courage et Source ?

009_perga 06 180

34
…Oh, idées, que l’on croit prolifiques ! Les écoulements mentaux sont une ancre infiniment pesante au cou de la vie qui tombe.
— Qui tombe, mais vers où ?
— Le chemin vers le bas est sans fin, une vie ne suffirait pas pour le parcourir.

38
…Dans l’univers où tu es, l’infini n’existe pas.
— Si, la poésie, s’écrie l’oiseau.
— Ah, les poètes ! À présent, vin et jardin leur suffisent. La poésie est le champ où ils sèment le temps et récoltent la mort. Dans l’auberge de la poésie, ils coexistent avec fumée, alcool, bruit, goût, odeur et sens.
— Ils sont en correspondance avec le ciel. Ils entendent une fine voix de là-bas.

39
L’âme solitaire est la meilleure amie de Dieu. Je fixe le regard de l’oiseau et il devient celui du poisson, de l’herbe sous l’eau et de la feuille. Tout s’arrête sous le lac.
— Laisse les racines prendre leur chemin, l’œil, l’ouïe, le nez, le goût, le corps et la perception. Quitte tout état d’âme.
Le volcan s’éteint-il ? Et les flammes de la vie ? Des cendres éteintes naîtra la pure nature de la vie.

L’amour aussi.

40
La rencontre est une quête en deux sens, en de multiples sens, au hasard, inattendue, sans fin.
*
L’enfant creuse dans l’eau un trou et y glisse l’émeraude. Soudain, la pierre précieuse se transforme en petit poisson, l’enfant plonge dans les yeux du poisson et disparaît.

45
Lève la tête
Mon enfant
Les yeux profonds du firmament bleu
La raison d’être de ta vie
La pensée
Née de l’état
Semi-affamé qui est le tien

L’être humain, scène infinie du naturel
Vivre
Aimer
Ne pas aimer
Ton cœur s’ouvre
Mais sans toujours s’épanouir

Laisse en ton cœur un recoin
Non cuit encore de logique humaine…

Jin Siyan

000_disegno interno 180

Dessin de Christophe Charnay

Jin Siyan : deviens un renonçant au monde des formes

« Cet ouvrage bilingue, franco-chinois…, constellé d’images poétiques magnifiques, est une véritable somme philosophique, théosophique, voire théologique, où les « dieux » n’ont nul besoin d’être nommés n’étant que les fruits de l’imaginaire humain.
Au fil de la lecture, car il s’agit bien d’un fil d’argent, des textes de Jin Siyan j’ai de plus en plus l’impression de me situer dans une œuvre  « peint » par un maître du grand art du paysage et de la sage parole de Confucius.
L’écriture prend ici la signification d’un acte d’Amour, ce qui soulève toujours une vaste, voire insoluble réflexion à l’échelle humaine.
Expression hautement symbolique nous côtoyons sans cesse le questionnement sur le sens de la vie, sur la signification de l’existence et son contraire le non sens.
Jin Siyan joue aussi sur la remise en question de l’évidence ! L’homme revient-il à l’état de transparence ? Tout est contenu dans la subtilité des nuances, du révélé et du non révélé, de l’être et du non être.
Il est indéniable qu’ici le ressenti pour être universel n’en est pas moins marqué par le féminin où le ventre comme matrice de la vie, tient lieu de langage poétique.
Au travers de l’esprit extrême-oriental nous devons aussi y percevoir une invitation au détachement, au lâcher prise.

Deviens un renonçant au monde des formes.

Nous sommes bien dans ce cercle éternel symbolisant la volonté de perfection. Quête permanente et silencieuse de l’Amour, l’Amour humain, l’Amour charnel, l’Amour cosmique.
Mais à bien y réfléchir, l’homme est-il vraiment digne de l’Amour ? Car

L’Amour n’est pas une vérité absolue…

Est-il réellement capable de le prodiguer, lorsque nous sommes témoins de retour vers l’obscurantisme et d’un effroyable contexte de barbarie lié à l’ignorance instrumentalisée.
Jin Siyan détient peut-être une possible réponse ! »
Michel Bénard