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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014 (part.)

Rome ce n’est pas une ville de mer II/II 

Dans cette ville désormais lointaine, transfigurée peut-être par mes souvenirs à tour de rôle nostalgiques ou pessimistes, le temps psychologique de mes déplacements d’une périphérie à l’autre devient de plus en plus un temps réel. D’ailleurs, mon mal-être intérieur d’alors, avec ces sentiments de culpabilité ou de frustration, bien s’accordait avec le mal-être souterrain de la ville même, au milieu de chacun des trajets que j’essayais d’emprunter pour briser la cloison épaisse qui empêchait la libre circulation de l’eau, du sang et même de l’air entre les humains, irrémédiablement coincés d’une part ou de l’autre… « Aurai-je la chance ? Arriverai-je de l’autre côté en vingt ou vingt-cinq minutes plutôt que dans une heure ou plus ? » Voilà ce que je me demandais à chaque départ.
Imaginez-vous pour un instant… Paris en dehors du métro ! Ou sans le métro, comme on peut le voir dans Trafic de Jacques Tati ou dans le paradoxe cauchemardesque de Zazie dans le métro… Imaginez-vous la presque totale absence de contrôles sur la circulation et sur le stationnement…  
Oui, il y a toujours quelqu’un qui lève le doigt pour vous rappeler que ce n’est pas ainsi lors des vacances scolaires… Quand je partais, même en voiture, j’avais tout le temps de m’amuser avec ce mot « trafic », fusionnant si drôlement avec les mots « sirène », « ambulance » ou « scooter renversé sur l’asphalte ». Je trouvais que le trafic de Rome ressemblait moins à une « montagne » de ferraille qu’à un « gouffre » de fils fumants. J’avais le temps de tout transcrire sur mon mirobolant « palmaire », tout en me rappelant, dans un sursaut-réflexe conditionné, de ma fenêtre anonyme s’accoudant tristement sur le quartier « ingrat ».
Étais-je devenu un homme de paille ? Quelqu’un qui avait eu pour disgrâce de rencontrer sur son chemin Don Quichotte ? Ou alors quelqu’un qui lui ressemblait vivement ? Un chef illuminé, un homme magnanime, quelqu’un qui avait voulu primer mon obéissance tout en me mettant à l’épreuve.
— Vas-y, mon capitaine, tu auras ton île, ton vaisseau et ta chiourme.
Oui, c’est vrai ! J’étais devenu un Sancho Panza subitement amaigri, qui ne cessait d’explorer de pistes de plus en plus habiles et rusées pour accomplir son devoir, sans tomber dans des fautes graves, sans commettre de délits… En ce cadre-ci, il faut le reconnaître, mon solitaire voyage gâté, hors du temps et de l’Histoire, n’était qu’un avertissement : « attention, gare à toi ! »

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Giovanni Merloni, Le cristal, décembre 2014

Une fois dans ma vie, il m’est arrivé de glisser sans encombre dans une Rome complètement désertée par les voitures et tout autre truc sur roues. Ce n’était pas à la mi-août comme il arrive à Nanni Moretti avec sa « Vespa ». C’était, je m’en souviens bien, un jour de décembre, peut-être un dimanche. Ma traversée de la cloison entre mes deux mondes s’affichait même trop rapide. J’essayai alors, pour une fois, de la ralentir, pour me régaler de la vision calme, soignée, appropriée de chacune des merveilles que je rencontrais au fur et à mesure.
Le voyage de ma fenêtre sur la Balduina (1) jusqu’à ma fenêtre sur la Garbatella (2) doit forcément se soumettre aux règles de la nature. Car le « quartier ingrat », ce dortoir goudronné s’appuyant comme un parasite sur le long dos ondulé de Monte Mario, partage sans mérites la proximité de l’Observatoire astronomique, situé de façon incontestable et scientifique, au Nord. Tandis que le quartier excentrique et subtilement farfelu de la Garbatella  est situé entre deux grands axes routiers qui pointent droit vers la mer (« via Cristoforo Colombo », riche et verdoyante ; « via del Mare », assez spartiate et incolore), deux routes de romans-photos et de films tragi-comiques des années 1950. Donc, le quartier de mes peines et de mes intimes victoires est situé au sud-ouest de Rome… là où il suffirait de prolonger la course pour atteindre cette petite (ou parfois grande) liberté de la mer : la pinède de Ostia et Castel Porziano, Ostia Antiqua, les établissements balnéaires, dont le Kursaal, évidemment… la plage au sable noir… (3)
Si je change de fenêtre, au petit matin, et que je m’accoude justement vers l’ouest, je sais tout par cœur : au-delà de cet horrible immeuble (plein de sourcils de ciment et de balcons laidement bizarres), je pourrais rejoindre assez vite, du moins avec ma longue-vue, cette lointaine basilique blanche de Saint-Paul et, cet énorme cylindre de fer, juste à côté,  qu’on appelle Gazomètre… Là, je serais arrivé, presque. Je pourrais franchir avec mon badge les concierges distraits par leurs petites télévisions et monter jusqu’au sommet de cet immeuble dessiné en état d’ivresse par un géomètre plein de bonne volonté, mais tout à fait dépourvu de sentiments…
Je dois pourtant m’adapter aux contraintes tout en profitant des ouvertures et des chances que le labyrinthe m’offrira. Même en ce dimanche — où tout le monde est resté paresser chez lui pour me laisser la voie libre, propre, lisse, caressée par le soleil froid et la petite brise du matin —, il faut que je choisisse : « par quel itinéraire… dois-je me rendre là-bas avant de monter là-haut ? »
Je fais rapidement mon tri et j’emprunte la route suivant l’arête de la colline. Je descends ainsi doucement de l’autre côté de ce même dragon — ou de cette même louve — où mon quartier s’accroche péniblement. C’est la glorieuse « via Trionfale » que les Romains anciens avaient tracée à partir d’un des axes primordiaux reliant cette capitale au nord de l’Italie. En deux tours de volant, j’y suis. Par instants, le soleil m’aveugle dans ce côté de la montagne qui s’ouvre à l’est. Je glisse ensuite dans ce vide champêtre, constellé de rares enceintes, de quelques toits, avant de m’engouffrer, plus en bas, là où la ville compacte m’accueille avec des maisons amassées les unes sur les autres sans façon. Je traverse une circonvallation, je rentre dans un quartier d’anciennes habitations populaires et marchés, que le temps a vieillis et doucement ennoblis. Je poursuis dans ce vide et bientôt je reconnais les remparts de ce qui reste des États pontificaux. Ce matin, la queue interminable des visiteurs forcés du Musée Vatican a tout à fait disparu. Je tourne à gauche : la place « Risorgimento » est vide. Je m’arrête sans trop m’en soucier. Je descends. Personne. Même au-delà du mur du pape rien ne semble bouger. Je regarde mieux, faufilant mon nez dans l’embouchure de la « Porta Angelica ». Silence. Au fond, on voit les grosses colonnes blanchies de Saint-Pierre.
Je remonte en voiture. L’essence est en réserve. Mon portable est mort. Et pourtant, je l’avais rechargé. Je me demande… « Devrais-je rebrousser chemin ? Revenir à mon lit, à ma triste, mais solide fenêtre ? » Je poursuis. Le vide de matin de guerre se prolonge dans la rue aimée qui longe les anciens Bourgs de Saint-Pierre… je suis juste en dessous du « Passetto » reliant Saint-Pierre à Château Saint-Ange… Personne ne me suit. Personne ne se promène dans le paisible jardin, aucun couple ne traîne sur le pont, aucun malchanceux ne dort sur les bancs de travertin. Les feuilles mortes et les arbres déshabillés sont là, des miroirs sévères pour mes harcelantes questions. Sur le pont, personne ne prend de photo, personne ne pose pour un portrait-souvenir au milieu des anges de marbre. Je cherche la radio, dont j’aimais écouter les émissions sérieuses, les interviews aux écrivains, les enregistrements des sopranos célèbres… Mais la radio n’était plus là. Rien qu’un trou sinistre, à sa place…
« Il n’y a qu’à avancer », je me dis. Je glisse alors sur le « Lungotevere ». Celui-ci est tellement désert que mes roues, comme de semelles trop sensibles, s’aperçoivent de toutes les aspérités et de tous les vallonnements dans l’asphalte usé. Lumière intense sur ma gauche. Je côtoie déjà, à ma droite en ombre, le quartier de Trastevere. Je m’arrête, rêveur, près du « ponte Sisto » : combien de souvenirs ! Pourtant, aucun couple n’est accoudé sur le parapet… J’imagine alors qu’ils sont dans un grand lit, les amants, effondrés dans une étreinte qui les emporte, jusqu’à oublier… Mais ce silence, ce silence affreux qui se passe des souvenirs et même du présent le plus innocent… Cela me fait peur. Je réfléchis à nouveau à ce mot « gouffre » que j’avais emprunté avec nonchalance, par jeu. Je ressens ce souvenir comme une faute… Je me sens responsable de cet effondrement dans ce que je n’ose pas dire. La réserve d’essence clignote, je cours. Un salut respectueux et rapide à la statue blanche de Giuseppe Gioacchino Belli, sur ma droite, une caresse morbide à la silhouette jaune et blanche de l’île Tiberina… J’emprunte le pont… finalement, je touche l’endroit le plus extraordinaire de cette Rome en fin de compte unique. Même ici — autour de cette église paléochrétienne éperdue où les touristes étrangers vont faufiler leurs mains pour tester leur sincérité — il n’y a rien. Ni moteurs ni personnes. Non, messieurs-dames ! Même pas des vélos. Rien. Ici où l’on descend et l’on monte, accompagnés d’un panorama incontournable… un panorama de collines, de monuments et d’arbres, bien entendu, qui bénéficie d’une lumière toujours inattendue… La voiturette solitaire arpente la voie sur le côté sud de l’immense Circo Massimo. Mais je n’ai pas le cœur de m’attarder à suivre la longue façade en briques anciennes du Palatino, je continue dans la verdoyante Promenade Archéologique sachant qu’il y a, sur la droite, la majestueuse Basilique de Massenzio. Mais je ne la regarde pas. Je ne regarde plus rien, j’attends, j’espère, enfin, une fois rattrapée la grande route de la mer, y retrouver le fleuve allègre et insouciant des voitures, des bus, des pullmans touristiques, des vélos et de pauvres gitanes qui prétendent à tous les feux rouges de vous laver les vitres… Rien. On dirait que d’en haut de la porte, au-dessus des arches, depuis l’une de ces meurtrières quelqu’un pourrait s’amuser avant de mitrailler impunément contre mon pare-brise. Le signal de l’essence ne clignote plus, je suis au bout de ma réserve. Heureusement, dans la brève descente qui surplombe les rails de l’anneau ferroviaire le moteur est encore vivant. Je tourne à droite. Sans même ne pas la garer, je laisse ma voiture. Juste en face de cet édifice qu’on ne pourrait plus gris.

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Giovanni Merloni, Anna Buonvino, décembre 2014

Au rez-de-chaussée, il n’y a personne. L’illumination est réduite au minimum et cela ne m’encourage pas dans cette entrée qui n’a rien à envier à celle d’un pénitentiaire. Le badge ne marche pas, alors je « saute » l’obstacle de façon assez maladroite. Les ascenseurs sont bloqués, inertes. J’emprunte l’escalier, enivré par ce silence de plomb évoquant la conspiration ou alors l’évacuation… Voilà le mot. Évacuation ! Pendant la nuit, la ville de Rome, je n’ose pas imaginer comment, par quelles aventures douloureuses, avait abandonnée elle-même ! Et maintenant, dérobée de ses habitants, cette « chose » inerte pouvait-elle s’appeler Rome ? La primordiale beauté qui l’avait gâtée « ab aeterno » servait-elle encore à quelque chose ? N’aurait-il pas valu mieux, à ce point-là, abandonner Rome aux morsures d’une laideur de plus en plus évidente ?
Je faisais ces considérations-là depuis ma fenêtre au huitième étage, lorsque j’entendis une voix connue m’adresser la parole.
— Ne te jette pas ! Ce n’est pas la peine. Tout va bientôt se terminer !
Mon maître de vie, qui était aussi le chef de mon parti, le professeur d’italien de mon lycée… cet homme impeccable et correct jusqu’à la manie, celui qui m’avait appris l’intransigeance la plus stricte ainsi que cette idée de progrès basée sur la confiance dans les autres… saisit mon bras en me tirant en arrière. En tombant depuis la banquette, je finis au milieu d’une pile de dossiers que quelqu’un avait fouillés et maltraités, avant de les jeter à terre. Je reconnus le nom d’une des plus importantes activités de mon bureau. Je me retournai, pour en parler avec cet homme patient et humble qui ne s’était jamais dérobé aux conseils réfléchis. Mais il était debout contre le ciel. Sans se tourner, il fit un pas dans le vide…
Tout de suite après, en m’accoudant à mon tour, je vis qu’une petite foule s’était formée autour du cadavre en costume blanc. Ma voiture — ne savaient-ils pas que le réservoir était vide ? — fut utilisée pour ramener le « suicidé » à la Morgue. Quant à moi, je me retrouvai encerclé de mes bruyants collaborateurs qui me regardaient d’un air méfiant : — que faites-vous, ici, au travail, le dimanche ?

Giovanni Merloni

(1) Balduina… Même son nom, Balduina, c’est un nom inquiétant, sinistre. C’est le nom d’une fillette. On l’avait trouvée morte assassinée dans un terrain vague vallonné juste derrière à cette horrible église que je peux admirer tout le temps que je veuille depuis le balcon de la chambre où dormait mon frère… Balduina c’était aussi le nom d’un grand chien noir qu’on rencontrait souvent sur la rampe qui nous amène au bus…

(2) Je connais la Garbatella — lieu choisi par l’écrivaine Gilda Piersanti pour y situer son roman en langue française Roma Enigmapour y avoir travaillé longtemps, pour m’y être longuement promené, pour l’avoir librement découverte dans ses montées et descentes, ses petites places, ses architectures bizarres et colorées ; je connais aussi bien la zone de la pyramide de Caio Cestio, le cimetière des Anglais, le quartier de Testaccio, le Lungotevere et — de l’autre côté de la pyramide — le quartier du Gazometro et des anciens Mercati Generali, où sont maintenant installées certaines facultés de l’université de Roma Tre. Et je confirme ce que je disais à propos du roman de Gilda Piersanti avant : on ne pouvait faire mieux pour « ressusciter » le présent et le passé de ce quartier.
…La Garbatella poussa comme un champignon dans les années vingt sur les collines qui surmontent l’emplacement de la basilique de Saint-Paul. Le quartier surgit justement pour héberger une population nombreuse de Romains forcés à se déplacer des anciens bourgs que Mussolini avait détruits devant Saint-Pierre pour y réaliser l’axe vide de la rue de la Conciliazione. C’était en fait un endroit à l’architecture jolie, mais qu’on considérait auparavant « difficile », perturbé, malfamé aussi, peut-être à cause de son égarement au-delà de l’anneau ferroviaire, dans un territoire à l’origine inhabité et presque abandonné. Un quartier quand même « glorieux », qui eut un rôle dans la résistance aux Allemands et aux fascistes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, très proche en plus à ces Fosse Ardeatine où trois cent trente-cinq personnes furent tuées et jetées l’une sur l’autre dans une cave naturelle transformée en fosse commune.

3) Le sable de la grande plage d’Ostia m’avait toujours touché pour sa couleur grise et sa chaleur parfois excessive. Cela est dû à une importante présence de minéraux de fer mêlés aux sables.