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Ciseaux (Vers un atelier de réécriture poétique n. 4)

130_Ciseaux (Avant l’amour n. 4)

« Je trouve en effet que la traduction d’un auteur est un exercice difficile, pour ne pas dénaturer la pensée de l’écrivain, en y glissant ses propres impressions. Et pour la poésie, c’est encore plus ardu. Les images poétiques étant personnelles à chaque poète ». Avec cet esprit, Marie-Christine Grimard a accepté de participer à la relecture de la poésie ci-dessous. Une poésie « difficile », peut-être, en raison de sa situation paradoxale. Deux camarades d’école, secrètement amoureux l’un de l’autre, s’abandonnent aux délices de la conversation intellectuelle jusqu’à glisser dans une espèce de roulette russe ou de jeu de massacre : il ne vaut pas la peine de garder quoi que ce soit dans la mémoire. Les deux amants inconscients coupent tout, jusqu’aux journaux intimes où leurs intentions secrètes ont été longuement conservées. Les ciseaux, inexorables, seraient capables de mettre en pièce leurs vêtements et leurs corps aussi…
Malgré les contrariétés fourmillantes dans cette quatrième poésie, l’échange avec Marie-Christine a été extrêmement linéaire et positif. À la fin du travail, elle m’a envoyé une note supplémentaire : « à la place de “Découper/notre destin en deux”, il me semble qu’il faudrait mettre “Déchirer/notre destin en deux”. Ce serait plus fort. Chris »
Cette expérience de relecture et réécriture partagées de mes textes poétiques, entamée dans un esprit d’insouciance sinon d’inconscience totale, va se révéler très intéressante. Au fur et à mesure, je constate sur ma peau — et celle de mes correspondants — combien toute chose est beaucoup plus difficile que l’on peut imaginer avant. En même temps, ce changement de perspective vis-à-vis de tout ce qui est connu et usuel ouvre des portes inattendues, faisant ressortir les incroyables richesses des êtres humains… Ce que je suis en train de faire avec la complicité de personnes ouvertes et généreuses comme Marie-Christine c’est inusuel, mais absolument nécessaire : un défi qui servira surtout à comprendre qu’il y a encore du travail à faire, qu’on est loin de la perfection, et cetera.
Mais cela a été toujours comme cela. Il n’y a pas de bons écrivains sans qu’il y ait de bonnes maisons d’édition et, surtout, des lecteurs qui l’aident à se corriger…
Je vois par exemple Calvino, Natalia Ginzburg et même Pavese… Qu’auraient-ils pu faire sans Elio Vittorini qui les obligeait à être méchants avec eux-mêmes, sans que le patron d’Einaudi prenne le risque, sans qu’il demandât la rigueur, la force de l’originalité, la cohérence jusqu’au bout !
Et je pense aussi à Milan Kundera, qui se plaint toujours des mauvaises traductions en français de ses textes sublimes… Que pouvait-il faire ? Il a dû se transférer en France parce que son contexte n’existait plus, ou plutôt était devenu carrément hostile… Ses livres sont, selon ce qu’il dit, toujours au milieu du gué… avec quelques manques importants…
La poésie est une chose très sérieuse, même terrible, peut-être insaisissable. Mais cela ne dépend pas que de notre volonté. C’est la lutte d’une vie… C’est l’enjeu même de l’existence.
Par contre, une petite discussion sur le thème de la traduction de nous mêmes lorsque nous immigrons et plongeons dans un nouvel univers linguistique et culturel… cela je me dois de le fouiller, de le dire…
Oui, Marie-Christine, c’est mieux « déchirer » au lieu de « découper » !
Marie-Christine Grimard est une femme extraordinaire, tellement généreuse et ouverte qu’il est difficile de séparer ce qu’elle écrit ou fait pour elle-même, en fonction d’un projet littéraire ou artistique précis, vis-à-vis de ce qu’elle fait ou écrit pour les autres. Il suffit d’aller sur son blog (« promenades en ailleurs ») pour s’en rendre compte.

Giovanni Merloni