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Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Les deux lunes (Vers un atelier de réécriture poétique n. 8)

139_Les deux lunes (Avant l’amour n. 8)

Deux ombres chinoises
Aujourd’hui, en vous présentant mon huitième échange au sujet d’une des poésies de ma jeunesse, je n’avais pas envie de fouiller encore dans le terrain inépuisable et marécageux de la réécriture pour en mettre en valeur la positivité ou alors pour en découvrir les côtés pervers…
D’ailleurs, tout le monde le sait. La liberté d’expression, tout comme la liberté tout court, se paye avec la solitude, la marginalité et parfois la mort, comme nous avons dû le constater il y a un mois à Paris. Il faut accepter cette condition du sacrifice extrême, si l’on veut créer quelque chose qui nous appartienne. Avancer sans bénédictions ni soutiens et surtout sans demander des conseils !
Comme j’ai plusieurs fois déclaré, avec cette petite invention que j’ai baptisée un peu à la hâte « atelier de réécriture », je n’avais pas vraiment envisagé d’aller au-delà d’une vérification lexicale, grammaticale ou syntactique de mon français littéraire, encore boitant sur sa « chaussée déformée ».
Mais, comment faire si quelqu’un nous suggère ou pour tout dire nous fait cadeau d’un mot ou d’une expression que nous n’avions pas prévu d’écrire et qu’en tout cas nous n’avions pas écrite ?
Cela peut arriver en tout les domaines.

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En 1983, par exemple, j’avais presque terminé l’un de mes tableaux les plus « célèbres » : une table avec six personnes assises avec nonchalance, à la fin du repas, dans la cour d’une « trattoria » napolitaine entourée d’architectures suspendues dans les nuages. En dehors des gens assis, deux enfants tourmentent une grappe de raisin tandis qu’une servante et un garçon aux cheveux noirs, les bras soulevés en l’air, servent de façon solennelle… Mais l’assiette du garçon était vide… Vous voyez, quand je me trouvai à ce passage du plat « inachevé », placé juste au centre de la scène représentée, je ne savais vraiment quoi faire. Saisi par une sorte de timidité ancestrale et tout à fait dépourvue de logique, j’avais peut-être peur d’abîmer le tableau qui me semblait abouti et donc fragile… Ce fut Claudia, ma femme, qui prit le courage à deux mains et, par une surprenante rapidité, ajouta un poisson. Ce fut l’unique fois de ma vie que j’accordai le droit à quelqu’un d’appuyer le pinceau sur une de mes « créatures ». Mais je n’avais pas le choix. À défaut de cette intervention « stratégique », le plat serait resté vide. Avec le temps (trente-deux ans après), je veux croire aux facultés prémonitoires de ma femme, qui n’avait pas accepté de voir se terminer comme ça ce dîner de psychodrame. Les deux traiteurs, selon elle, ou pour mieux dire selon son « inconscient » avaient fait leur apparition juste pour dire : « ce mariage ne peut pas se faire, nous connaissons une raison pour laquelle il ne serait pas valide »…
Après cela, je n’ai plus ressenti comme un « vulnus » ni comme une honte l’éventuelle intrusion d’autres mains et d’autres têtes à l’intérieur d’un tableau, ou d’une phrase que j’avais conçue de A à Z et je maîtrisais tout à fait.
Il suffit de penser à Rubens, à Titien, à Raphaël pour se rendre compte du caractère toujours aléatoire de la propriété intellectuelle. Tous les artistes ne sont pas comme Michel Ange ! Et combien de peintres ou poètes, au contraire, sont complètement dépourvus de scrupules et copient les formes et les idées sans vergogne comme le faisaient entre autres Picasso et D’Annunzio !
Moi je ne copie jamais et je n’aime pas qu’on me copie. Mais, tout en gardant les yeux ouverts, on ne doit pas tomber dans la névrose pour cela.
Donc, lorsque Noëlle Rollet — au milieu d’une série de conseils discrets et tout à fait respectueux du rythme, des nuances et du sens de ma poésie — a glissé, à titre de provocation ou d’exemple, l’expression « ombres chinoises », je me suis tout de suite emparé de cette expression en l’intégrant dans mon texte.
Lors de ma rencontre amicale avec elle — chez « La Patache », rue de Lancry, à deux pas du pont tournant du canal Saint-Martin —, il y avait eu, au milieu de nos multiples discours, l’incursion d’un vendeur ambulant avec un bouquet de fleurs que j’avais refusé. En cueillant la fleur que Noëlle m’a successivement offerte avec ses « ombres chinoises », je n’ai fait qu’aggraver ma dette, comme la Grèce envers la redoutable Banque européenne. Mais cela fera déclencher en Noëlle, j’espère, ainsi qu’en moi-même, la petite satisfaction d’avoir brisé, pour une fois, un tabou.
Comme le poisson au centre du tableau de 1983, les ombres chinoises au centre de la poésie rebelle de 2015 auront peut-être donné à ma poésie une touche essentielle ajoutant à sa « force vitale ».
Le hasard a d’ailleurs voulu…
Noëlle Rollet — que j’estime vivement pour ce qu’elle écrit sur son blog sur le vaste thème intime du train et aussi pour son généreux engagement dans la « dissémination » de « webasso », l’association créée par Laurent Margantin — a à peu près le même âge et le même caractère fier et positif de Anna Buonvino, un de mes personnages chéris…
Or, par hasard, la poésie ci-dessous parle de « deux lunes » et d’un mur. Ici, un jeune homme téméraire semble passer son temps à califourchon sur un mur qui tient debout tout seul. Il dialogue avec la lune. Mais aussi avec une femme-lune en chair et os. Enveloppées par la lumière pâle que la vraie lune projette, les deux figures fabriquées par la fantaisie solitaire du jeune homme se détachent comme des « ombres chinoises » contre ce mur précurseur (d’un plus confortable abri…).

Giovanni Merloni