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foto muratore 4.04.2015

Rome, photo de Giorgio Muratore, da Archiwatch

Des guitares sans cordes (Vers un atelier de réécriture poétique n. 13)

234_Des guitares sans cordes (Atelier de réécriture, Avant l’amour n. 13)

J’ai tant tardé
J’ai tant tardé, remis à plus tard, presque été tenté d’abandonner souvent.
Pas par paresse cette fois, mais plutôt par humilité.
Qu’ai-je à faire ici, moi à l’intelligence si peu déliée ?
Qu’ai-je à faire ici, moi pauvre lecteur ?
Enfin, qu’ai-je à faire ici, moi qui ne sais que bâtir que quelques phrases à coups de truelle malhabile ?
Je ne sais ce qui m’a pris d’accepter si vite ce « défi » que vous m’avez proposé. Un moment de folie, d’inconscience…
Pourquoi d’ailleurs prendre comme un défi ce que vous me proposez comme une simple lecture, juste « un regard extérieur » ?
Pourquoi prendre comme un défi ce que je devrai prendre comme une marque d’amitié, de confiance ?
Pourquoi ?
Parce que mon univers n’est habité que par la compétition : toujours plus de résultats, de performances, d’objectifs sans cesse plus ambitieux. Une course perpétuelle, éreintante. Une course inutile.
Voilà aussi pourquoi j’ai hésité si longtemps, la crainte de ne pas être à la hauteur. De vous décevoir, de me décevoir une fois encore. Retrouver le chemin, revenir après de si longues années, revivre avec les mots, les scruter, les disséquer. Les travailler au corps, en extraire l’essence.
Oh, bien sûr, les mots sont toujours là, des milliers de mots lus chaque jour. Des mots puisés à cette source intarissable qu’est internet. Des livres aussi dévorés chaque nuit, des nuits de plus en plus courtes.
Des mots rencontres. Des mots ambiances. Des mots sons. Des mots odeurs.
Des mots univers.
Des mots plaisir.
Parce qu’il s’agit bien de cela n’est-ce pas ?
Le plaisir. Le plaisir de l’échange. De la découverte de l’autre.
Je vous vois dans cette pièce au plafond si haut, assis dans la pénombre que n’éclaire que l’écran de l’ordinateur. Je vous vois, le chapeau vissé sur la tête, travaillant à je ne sais quoi. Un instant saisi. Une image qui s’est imprimée en moi. Une image qui revient à chaque fois que je vais « chez vous ». Un portrait inconscient ?
Peut-être est-ce portrait inconscient que vous avez de moi qui vous a poussé à me soumettre ce texte. Vous saviez Giovanni, vous saviez que vous me toucheriez en m’offrant la lecture de cette poésie.
Vous saviez que les bistrots font partie de mon univers, un univers-monde.
Un théâtre où chaque acteur a sa place marquée, ses répliques sues par cœur. Un univers-monde ou peut-être un monde protégé de l’extérieur par la vitre épaisse. Le brouhaha des voix du matin par-dessus le sifflement aigu de la machine à café. Les mots de rien échangés dans le matin encore pâle. Le courage qu’on se souhaite, phrases machinales échangées à chaque entrée ou sortie d’un compagnon.
Une partition jouée mille fois, pas de fausse note, peut-être seulement un peu le regret de ce matin identique à celui de la veille. L’espoir brisé d’une renaissance possible.
Et puis la journée d’avancer, croire encore qu’autre chose est possible. À la terrasse, savourer un instant de flâne, écouter bruire la ville alentour.
Plus tard, d’autres partitions encore. Une symphonie pour vie mineure, des rêves perdus dans les volutes bleues, un œil las qui plonge dans l’ombre offerte. Plus rien que de factice. Une journée de plus….ou de moins.
Il ne manque que la mélodie, la guitare sans corde accompagne les heures, des notes à écrire, les doigts glissent sur les cordes invisibles, suggèrent les couleurs à poser.
Du gris de l’univers-monde monte la voix chantante et l’exotisme du poète.
On est là, les lieux sont connus et pourtant différents. Un monde effleuré du regard, un regard juste. Un regard que le passage d’une langue à l’autre aiguise.
Les mots ne meurent pas après avoir été gravés dans un livre. Chaque page imprimée est une chance à vivre.
José Defrançois
Saint-Hilaire-Cottes, le 18 février 2015
Cher José,
je suis très ému. Votre lettre est beaucoup plus importante pour moi que n’importe quel commentaire « technique », que d’ailleurs je ne cherchais et ne cherche pas.
Dans vos mots tout est dit. Ils vont au-delà de la réponse à mon invitation, car ils évoquent l’essence des rapports humains, en dehors des contextes et des occasions de discussion autour d’un objet spécifique quelconque.
D’ailleurs vous avez lu mon texte sans y trouver des mots ou des passages inappropriés (sauf ce « à » que je vais insérer à la place du « dans ») et je vous en remercie du cœur, parce que j’avais besoin exactement de cela : être rassuré !
P.-S. Oui, c’est vrai, le texte d’origine était vraiment très différent. Comme vous le dites bien, un fragment. Juste cette idée des guitares désaccordées (devenues guitares sans cordes), un bar et une lune.
Cette idée minuscule aurait pu engendrer d’autres choses aussi. Mais, cette fois, en réécrivant la poésie ici, à Paris, je ne pouvais pas décoller mes yeux de certains bistrots et bars de mon quartier ou, en tout cas, de ce lieu incroyable et merveilleux, Paris, qui finalement « s’éveille » en moi !

En guise d’introduction à son blog, le 5 novembre 2011, José Defrançois écrit : « Je suppose que chaque personne qui a ouvert un jour un blog s’est posé la même question : pourquoi ? Ma seule réponse est : pourquoi pas ? Après tout, le risque n’est pas bien grand. La fréquentation assidue des bistrots m’a donné le goût pour ces petites conversations faites de tout et de rien. Le goût pour ces mots simples, de ceux que l’on considère souvent comme étant sans importance et qui pourtant sont le lien entre des personnes d’horizons divers que l’on ne rencontrerait pas ailleurs qu’en ce que je considère comme étant les derniers lieux de convivialité (encore que…là aussi les choses sont en train de changer) »…
Non seulement pour cet amour commun pour les bistrots, je me rends toujours avec plaisir dans le blog de José Defrançois, Les pages du petit bonhomme, où se déroulent plusieurs formes d’expression et de communication parallèles : une sorte du journal, très vivant et sincère ; une espèce de revue musicale qui se charge de présenter l’actualité de façon tout à fait dépouillée des artifices et des superstructures ; des exercices littéraires comme « instanta-tweets » ainsi que des témoignages poignants.

Giovanni Merloni