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Descendre vers l’obscur avec Jérôme
Ferrari : « Où j’ai laissé mon âme »

Je viens de lire le roman de Jérôme Ferrari, paru en France par Actes Sud à la rentrée littéraire 2010, objet déjà de plusieurs commentaires. D’habitude, je ne lis pas les autres commentaires avant d’écrire le mien, pour m’exprimer librement, au risque de répéter des choses qu’on a souvent dites mieux que moi.
Cette fois, après une lecture rapide des commentaires, très intéressants, de Stéphanie Joly et de Carole Zalberg, je voudrais partir des mots clés qu’elles utilisent, que je partage vivement.
Selon Stéphanie Joly, Jérôme Ferrari se révèle « un équilibriste surdoué [qui] se balade, tendu, avec son génie, la main et le coeur douloureux, sur le fil torturé d’une guerre éternelle ».
Cet équilibrisme, pourtant indispensable — j’ajoute —, vient avec le choix primordial de ce livre : la confrontation de deux opposés, le bien et le mal à l’origine, que ses personnages principaux encharnent en soi.
Ces deux êtres – le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andreani – ont des prénoms et noms qui se croisent et se ressemblent beaucoup. Le nom Andreani est une dérivation évidente du nom André, tandis que le nom Degorce a beaucoup de lettres en commun avec le prénom Horace. Ce n’est pas nécessaire d’arriver aux Horaces et Curiaces de la guerre des Romains contre les Étrusques pour deviner que les deux personnages — Degorce et Andreani —, plus liés entre eux que deux frères, faisant part d’une famille plus importante que celle qu’ils ont laissée dans un coin irréel du monde, soient en final une seule personne. Un sel homme qui tourmente soi-même la nuit, tandis que le jour — guerre après guerre —, transformé de victime en bourreau, il devient de plus en plus méchant, violent, lâche, assassin et trompeur.
Selon Carole Zalberg « Jérôme Ferrari est un mineur de fond. Livre après livre il descend vers l’obscur, éclaire, paré de sa langue lumineuse et de sa compassion, les zones reculées où se cache le cœur de l’homme. On l’imagine écrire sous la dictée d’une fièvre, celle de creuser et creuser encore à la recherche de la vérité dans sa gangue de discours, de théories ou d’illusions. »… « Car il sait ce qu’il y a dans l’homme et c’est ce qu’il écrit. »
Je suis tout à fait d’accord avec Carole Zalberg : Jérôme Ferrari — par rapport aussi à sa génération d’écrivains — se charge de façon sérieuse de thèmes extrêmes, durs et difficiles à vivre, à écouter,  donc aussi, sinon surtout, à raconter. Il n’a pas peur de « descendre vers l’obscur ». Et c’est vrai qu’il « sait ce qu’il y a dans l’homme ».
Moi je voudrais ajouter des observations un peu libres, n’ayant pas la nécessité d’expliquer trop analytiquement la situation de ce très beau livre, situation que d’ailleurs je connaissais très peu, je l’avoue, avant de le lire.
Je veux toujours défendre le droit du lecteur. Et je vois bien que l’auteur s’en charge aussi. Car Jérôme Ferrari, à mon impression, ne se prend pas pour un connaisseur des profondeurs de l’âme humaine, mais comme un chercheur, un « mineur de fond », comme dit très bien Carole Zalberg. Personne d’ailleurs ne pourrait se déclarer absolument certain de tout savoir et de tout avoir bien examiné quand on parle de guerres, de terrorisme, de tortures et de logique…
C’est dans ce mot, « la logique », qui gouverne les comportements de tous ceux qui enfin tuent et torturent, la question souterraine à laquelle JérômeFerrari donne une série de réponses, en préférant en tout cas demander au lecteur, après réflexion, sa réponse sincère.
Revenant donc au droit du lecteur, on doit remercier Jérôme Ferrari non seulement de cette histoire touchante qui se rapporte très bien à l’actualité et donne une grande impulsion au débat et à la réflexion historique et politique même d’aujourd’hui ; il a écrit un livre qui d’un côté emporte le lecteur même dans un tourbillon ou manège ou film sans répit et, de l’autre côté, avance lentement, comme s’il y avait un poids terrible à supporter sur la tête et les épaules.
Dans les quatre « lettres » d’Andreani, un fabuleux rythme « au style de Saramago » — basé sur la fascination de la parole dite et sur une espèce de refrain (« J’ai le  regret  de vous le dire, mon capitaine ; j’ai vu mourir tant d’hommes, mon capitaine ; parce qu’il n’existe aucun pays pour les hommes comme moi, ou comme vous, mon capitaine… »), aide le lecteur à comprendre, à marquer les passages logiques de cette barbarie progressive qui, à travers la déportation à Buchenwald et trois guerres, anéantit l’âme du capitaine Degorce après avoir effacé celle de son lieutenant Andreani. Pour balancer le « point de vue » irrésistible d’Andreani, voire sa désespérée recherche de complicité, le récit des trois journées — du 27, 28 et 29 mars 1957 —, vécues dans un état de prostration par le capitaine Degorce est proche à l’immobilité.
Tous les deux, Andreani et Degorce ont perdu l’âme, tôt ou tard, tandis qu’ils poursuivaient chacun sa chimère. Mais la vraie question est peut-être la suivante : est-ce qu’ils avaient une âme, avant de partir dans leur aventure de torture et de mort ?
C’est une question très délicate, qui met en cause d’abord les systèmes terroristes qu’on applique de plus en plus dans les guerres et, ensuite, l’idée même de la guerre liée au pouvoir, à l’argent, à l’idée de conquête et de soumission des autres.
Le personnage toujours souriant – parce qu’il n’a pas peur de mourir et trouve son équilibre en affichant l’air calme – de Tahar me pousse à dire que Jérôme Ferrari, comme moi qui lis le livre, n’accepte que la guerre pour l’indépendance des peuples faite par les peuples mêmes.
Donc, je pense que ce livre en définitive condamne a priori les systèmes qu’une logique militaire abstraite et sans préjugés a imposés aux tortionnaires de toutes les époques. Je ne crois pas d’ailleurs que l’auteur de « Où j’ai laissé mon âme » ait envisagé, même pour une seconde, la guerre comme une nécessité absolue et, surtout qu’il ait considéré « logique », avec le capitaine Degorce, l’absence de contrôle à l’intérieur de la hiérarchie militaire et le recours à la torture. Donc, je partage la façon de traiter l’argument de la guerre que Jérôme Ferrari a choisi. La guerre est parfois inévitable. Dans ce cas, on ne doit pas la transformer en tabou. Mais comme dans la paix, aussi dans la guerre tout homme civilisé, qui se soucie du bien de l’humanité, devrait s’attendre le respect de règles cohérentes avec le droit à la vie et à la dignité humaine.

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Ce n’est peut-être qu’à cause de mes lectures désordonnées qui me font sauter de Ferrari à Saramago et de Carole Zalberg à Victor Hugo que je trouve une extraordinaire affinité, au fond, entre ce livre et le « Quatre-vingt-treize ». De façon directe et naïve, le grand Hugo essayait dans son roman de comprendre sinon de justifier les raisons en lutte des révolutionnaires de Robespierre et des Vandéen, fidèles à la royauté. Ce n’est pas le cas de Jérôme Ferrari, qui risque – en équilibriste, selon Stéphanie Joly – une reconstruction « de l’intérieur » qui ne peut pas éviter de « traverser le désert » des idées reçues, des phrases typiques, des justifications autorisées, et cetera.
Mais enfin, comme Hugo — qui dans « Quatre-vingt-treize » faisait voyager de pays en pays l’énorme échafaud de la guillotine, qu’il ne pouvait pas accepter —, Jérôme Ferrari conduit discrètement le lecteur dans ce désert où, apparemment, deux visions de la vie et de la guerre se contrastent entre elles. Mais enfin, au point clou de l’histoire, lorsque Degorce consigne le commandant de l’ALN Tahar à Andreani, bien sachant qu’il le tuera, au point où Degorce perdra définitivement l’âme, pour devenir lui aussi un assassin avec licence de tuer… à ce point-là, on comprend que la capitaine Degorce a longuement, trop longuement cultivé la chimère de sa diversité, de son penchant pour le bien qui le rendait différent des autres.
Mais cette triste conclusion ne veut pas dire que tous les hommes sont des assassins ou de tortionnaires potentiels. La démonstration est dans le comportement de Tahar et de toutes les victimes qui n’ont pas peur de mourir. Parce que mourir – ou partir — est, en certains cas, une solution, si l’on veut se soustraire à la complicité avec le mal.

Giovanni Merloni