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Photo de Giorgio Muratore, depuis Archiwatch

Une tablée d’images et de mots (à consommer sans modération)

Nous vivons dans une époque de transition, où chacun de nous est confronté à des changements à plusieurs vitesses.
D’un côté, on est emportés par une vague irrésistible où les expressions individuelles et collectives se mêlent en une sorte de « création d’événements » basés sur les mots et les images. Cela nous donne l’illusion d’être des auteurs d’œuvres organiques, importantes et même nécessaires dont nous serions chargés. Soit pour créer et peaufiner ces « œuvres », soit pour les garder et les défendre soigneusement des attaques que ce monde même de la vitesse ultra technologique favorise de plus en plus. Dans ce contexte d’apprentis sorciers — embauchés par des patrons invisibles qui alterneraient le bâton menaçant de l’anonymat et la carotte d’une gloire de plus en plus improbable —, on est tous seuls, obligés d’apprendre une quantité d’attitudes et de savoirs indispensables dans une poursuite haletante et toujours disproportionnée… Karl Marx dirait que nous sommes exploités par nous-mêmes, car l’illusion technologique ne faisant qu’un avec la peur de « rester en arrière » nous transforme à la fois en entrepreneurs, donneurs d’emploi, ouvriers, galopins, et cetera.
De l’autre côté, le monde où nous posons les pieds avance doucement, prisonnier d’une exaspérante lenteur.
C’est un monde où les nouveaux « trucs » de notre armement quotidien donnent l’impression de fusils chargés à blanc.
Il suffit de « sortir du champ » d’Internet ou du réseau téléphonique pour tomber immédiatement dans ce monde qui nous semble appartenir au passé. Un passé dont nous avons presque tout oublié.
Est-ce que nous aimons vraiment ce passé ? Ne sommes-nous pas, au contraire, tellement accrochés aux privilèges du numérique et d’Internet que nous sommes déjà devenus incapables d’accepter l’hypothèse, tout à fait possible, de tomber en panne et tout perdre ?
Deux réalités se combattent donc, objectivement, dans le temps de l’Histoire et dans l’espace de la Planète : ceux qui n’ont jamais touché au bien-être de la consommation et restent à priori exclus vis-à-vis de tout pouvoir de « voir le monde », à travers internet et les « trucs informatiques », d’une façon illusoire, mais privilégiée ; ceux qui acceptent le défi diabolique et pervers de cette prodigieuse modernité pour exorciser la peur bleue de tomber en panne.
Devant un « black out » informatique, lequel des deux mondes serait-il mieux structuré pour se sauver, au moment donné ? Lequel des deux est mieux équipé pour la survie ?
Je crois toujours dans les immenses ressources de l’intelligence humaine et surtout dans l’instinct de conservation se transformant rapidement en disponibilité au changement, en capacité de nous en sortir.
Mais je crois aussi, hélas, que le monde individualisé et gâté par les prodiges du « temps réel » peinerait énormément à revenir en arrière, s’il était obligé de descendre de son confortable piédestal.

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Par contre, il faut le reconnaître, cette euphorie d’Internet, avec la diffusion incessante d’informations et suggestions, engendre souvent des formes d’échange moins égoïstes que je ressemblerais à des étalages ou à des tablées où n’importe qui pourrait s’inviter, participant, même pour un seul jour de sa vie, à une grande bouffe instructive et suggestive.
La générosité dont quelques-uns des acteurs de Twitter et des blogs donnent des preuves au jour le jour… est en fin de compte la même générosité — non dépourvue d’innocente vanité — de ceux ou celles qui se chargent depuis la nuit du Temps de confectionner de savoureux et abondants repas pour la petite joie de rassembler des gens autour d’une table… en donnant la possibilité aux uns et aux autres de déployer agréablement leurs expériences créations prouesses…
Ce n’est que cela, peut-être. Certes, aujourd’hui cela est devenu plus difficile. Si ce n’est pas le mari, c’est la femme qui n’a plus l’envie ni les forces (ou le temps) pour organiser et recevoir de groupes nombreux. D’ailleurs, les salles ou les salons pour y installer de grandes tables sont de plus en plus rares. On doit forcément se rencontrer dans la rue.
Ou alors, grâce à ces « trucs » dont on a dit tout le mal possible, on se réunit « virtuellement » en plusieurs, pour créer, pour un seul jour, peu importe, un petit « clan » innocent et disparate. On se sert des mots et des images comme de plats gourmands. Chacun aura la liberté d’ajouter, selon ses idiosyncrasies ou nécessités solitaires, l’huile et le vinaigre, le sel et le poivre.

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Giovanni Merloni