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001_in 180 Le problème n’est pas là !

« J’ai rêvé que tu écrivais un roman policier. L’assassin habitait chez toi… » Mon désir de participer à la « dissémination » de juin, répondant à la suggestion lancée par Renaud Schaffhauser et Laurent Margantin, m’amènera peut-être à sortir du thème ou alors à rater, du moins partiellement, l’esprit de l’échange qui est à la base de cette dissémination même. Car je n’ai pas trouvé dans notre univers un auteur de romans policiers pour lui soumettre le cas. J’ai envisagé alors de me caler dans un roman ou dans un film où le meurtre s’exploite dans les quatre murs d’une famille ou d’un couple… Cependant, j’ai la nette sensation que l’énonciation de départ — « l’assassin habitait chez toi » — ne veut pas suggérer une situation traditionnelle ou banale, par exemple une histoire de tromperie ou d’insatisfaction conjugale. Il y a quelque chose de plus intime et redoutable à la fois dans cette idée du rêve qui met en jeu un écrivain de romans policiers jusqu’à l’impliquer dans un délit qui se déroule « chez lui ».
Avec cette hypothèse « ouverte », je peux alors imaginer que Renaud Schaffaufer a voulu nous inviter à aller au-delà de la proposition initiale pour en faire déclencher une autre : « je rêve que quelqu’un commette un délit contre mon rêve… »

002_in 180 Pour essayer de trouver de réponses, je me suis déplacé mentalement dans mon Italie, où les romans policiers abondent, moins dans les librairies ou dans les kiosques des journaux que dans la réalité.
J’ai pensé d’abord à ce vieux film d’Elio Petri, cette extraordinaire « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » avec le grand acteur disparu Gian Maria Volonté et son inquiétante partenaire, Florinda Bolkan.
Dans ce film, le délit se déroule dans l’appartement de la victime, Augusta Terzi, via del Tempio, mais tout de suite après le lancement de l’enquête, cet appartement, comme blindé, ne fait plus qu’un avec la centrale de Police, comme si l’homicide, le chef de la police à l’époque des bombes et des attentats, avait tué chez lui. La situation tout à fait réelle de ce délit s’inscrit donc dans cette loi absurde de l’impunité, qui résonne longuement dans nos têtes comme une hypothèse surréelle, même beaucoup de temps depuis la sortie du film. (1)
Car celui qui conduit les enquêtes, arrêtant des gens au hasard de ses humeurs et presque sans contrôle, assume de plus en plus le pouvoir d’influencer la justice, qui va devenir dans ce contexte un « corps étranger », autorisé à trancher de décisions de plus en plus arbitraires. Le « délit parfait », ici, est encore celui du loup qui éventre l’agneau, même si ce dernier ne boit pas l’eau limpide de la source, se contentant de l’eau polluée en aval.
Rien de vraiment paradoxal dans ce film. On a à faire, au contraire, avec un film courageux, ayant tout simplement le but de s’interroger sur le rôle de la corruption dans la dérive des institutions publiques, donc de la difficulté extrême d’envisager une voie pour s’en affranchir.
Quand le film de Petri sortit, en 1970, je fus choqué par cette idée du policier qui tue et laisse des traces partout, dans le but de se faire découvrir en obligeant le « système » à faire justice, en se mettant en discussion.
On était dans un tournant critique, où l’espoir de s’en sortir était encore debout. Maintenant, il me semble qu’on est allés plus loin. Non seulement dans les domaines qui profitent d’une d’impunité plus ou moins absolue, là où se déroulent les homicides d’État dans le monde ainsi que dans tous les cas similaires à celui qu’invoque le film cité.

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Récemment, j’avais cru savoir qu’on avait rendu justice à la pauvre Marilyn Monroe, décédée depuis cinquante-trois ans désormais. Mais j’ai assisté à une nouvelle tromperie. On profite de la soif de justice, encore debout, pour jeter de la boue sur cette éternelle victime, en disant, parmi d’autres mensonges, qu’en plus des frères Kennedy elle aurait eu « des rapports » avec Fidel Castro aussi… Le manque de justice envers Marilyn m’agace particulièrement, si seulement je pense à toute la génération d’acteurs et de cinéastes américains à laquelle elle appartenait, à ce que ce monde extraordinaire a donné, nous délivrant une côté très positif des États-Unis. Elle survit, avec son image qui se laisse encore aimer, nous transmettant quelque chose de vraiment unique. Car sa beauté était imparfaite, sa bravoure d’actrice alterne. Et pourtant elle brise le coeur, elle frôle l’éternité… aidant son pays ingrat à s’éterniser, lui aussi, à travers ce charisme physique et psychologique sans égal. Pourquoi alors cette icône en chair et os qui nous parle dans ses films incontournables ne peut-elle trouver la paix dans sa sépulture ? Doit-elle vivre à jamais et mourir pour toujours ?
La raison du plus fort est toujours la meilleure, si quelqu’un peut dire, en solo et en chœur, que toutes les idéologies sont mortes depuis l’écroulement du mur de Berlin… tout en agitant, de façon rétrospective et légèrement anachronique l’épouvantail de Fidel Castro.
 Je ne crois pas que les hommes puissent se passer des idéaux et des idéologies. Le modèle de développement capitaliste où nous sommes tous plongés, par exemple, ne se base-t-il pas sur une idéologie sinon sur une véritable religion ? D’ailleurs, cette présumée « crise des idéologies » se marie fort bien à la nouvelle barbarie qui traverse la planète, pas seulement dans le cas des tueries et des meurtres qui entraînent des vies humaines.
Je serais heureux si l’on rendait finalement justice à Marilyn, symbole incontournable de la meilleure Amérique. J’en serais ravi même si cela devait signifier qu’elle redevient ainsi normale, une commune mortelle comme toutes les autres… Cela signifierait que ce grand pays est capable de s’ouvrir vraiment au monde qui change.
Au cours de cinquante ans de progrès technologique extraordinaire, combien de conquêtes, de valeurs et de certitudes ont régressé… Nous avons bien assimilé la leçon de Fahrenheit 451 pour ce qui concerne les livres, et pourtant les livres vont être tués sous nos yeux ! Nous voyons des êtres humains tuer sans aucune nécessité ni justification d’entières espèces animales. On attaque les forêts, on change le visage aux villes et aux campagnes. On détruit même les statues et les monuments uniques que nous héritons de civilisations millénaires !
Qu’est-ce qu’il arrive, au juste ? Où est le délit ? Qui se chargera de le découvrir et punir les coupables ? Existe-t-il encore le châtiment ? Et, s’il a changé d’efficacité et de poids, qu’est-ce que ça veut dire, aujourd’hui, le délit ? Et, pour revenir au rêve qui nous est indispensable pour vivre, qu’est-ce qu’on va faire contre les délits qui tuent la parole ?

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J’ai entendu récemment une phrase qui m’a touché dans l’intime : elle disait à peu près qu’il y a de plus en plus de gens qui font le mal de façon « décomplexée », agissant en dehors d’un sentiment et d’une éthique quelconque, dans une impunité qui est garantie au départ, n’ayant même pas besoin d’une idéologie de soutien. Car on trouve toujours (sur internet ?) une idéologie — ou une religion — pour justifier le délit.
Avant de commencer cette plaidoirie (« contre qui » je ne le sais plus), j’avais envie de développer un petit récit sur le thème du hara-kiri. Car j’ai l’impression que l’assassin qui habite chez moi, ou chez toi… c’est moi, ou c’est toi ! C’est à nous tous la responsabilité de la planète qui glisse comme une quille sur une surface lisse et savonneuse avant de cogner contre le vide… C’est à nous tous la faute, si quelqu’un peut trop facilement nous boucher la bouche en nous disant « Taisez-vous ! Le problème n’est pas là ! »

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Le film d’Elio Petri, situé à Rome, rentrait à plein titre dans le cinéma engagé — comme Main basse sur la ville (Napoli, 1963) de Francesco Rosi, par exemple —, où la dénonciation s’exprime aussi bien par la fiction que le récit ou le reportage direct du réel. Ce qui est le plus important, dans ces films on affronte le thème de l’ambiguïté, car on ne peut pas l’éviter, tout en gardant une cohérence et une intransigeance sans failles. Il suffit de se caler dans les biographies d’Elio Petri, de Francesco Rosi ou du grand acteur Gian Maria Volonté pour avoir de preuves infinies de cette cohérence. Je pourrais rechercher d’autres exemples dans l’histoire du meilleur cinéma italien, jusqu’aux films de Pier Paolo Pasolini, Marco Bellocchio, Ermanno Olmi, Bernardo Bertolucci et Nanni Moretti, où les réalisateurs « ne se mêlent pas », ne se font pas complices de l’assassin.
Malheureusement, si d’un côté le pouvoir (ou les pouvoirs), pour avoir carte blanche, fait de plus en plus recours à la corruption et à la confusion identitaire — entre corrupteur et corrompu, victime et bourreau —, on voit de l’autre côté se réduire la capacité d’opposition de la part de ceux qui gardent leur capacité de « voir » et réagir, du moins intérieurement.

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Lorsqu’on a de plus en plus besoin de contre-autels costauds et généreux qui fassent mur contre l’ambiguïté corruptrice d’un système « assassin », incapable de se réformer, quel est le service que peut encore nous rendre la culture qui se réclame pourtant à des valeurs éthiques primordiales comme la paix, la fraternité, la solidarité… la vie contre la mort de l’homme et de l’âme ?
Que devront-ils faire les écrivains, les metteurs en scène, les réalisateurs honnêtes et travailleurs sinon continuer avec leur témoignage civique et moral, ayant déjà une valeur indiscutable de digue hollandaise contre les plus graves ravages ? Bien sûr, il faut continuer, résister. Cependant, il faut aussi trouver la façon de se libérer de ce qui entrave l’espoir d’une halte salutaire et, pour mieux dire, d’une significative inversion de tendance dans la situation actuelle.

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Je n’ai pas, ici, l’espace ni le temps pour développer de A à Z un raisonnement exhaustif sur le « délit contre la parole » et sur la nécessité primordiale de rétablir le « droit à la parole même ». Surtout dans certains pays, où l’on a profité de la confusion des langues et des propositions, ayant déjà dépassé le niveau de garde, pour « souffler sur le feu », en transformant les mots en armes destructives dont la presque totalité des habitants vont forcément devenir les utilisateurs et donc les complices. Par exemple…
En nous accoudant au balcon pour regarder ce qui se passe dans ce merveilleux pays d’en face qu’on appelle l’Italie… cette « dérive verbale » est évidente, rien qu’à visionner les films policiers, les « sceneggiati » télévisés (émissions à épisodes structurées sur des scénarios de théâtre) ou alors les films plus ou moins « désengagés » de ladite « comédie à l’italienne ». Combien de réalisateurs célèbres, ayant laissé des traces ineffaçables de leur talent, se sont pourtant rendus véhicules de cette ambiguïté du pouvoir, de ce plaisir à se caler dans les recoins les plus intimes de la méchanceté voire de la malhonnêteté humaine où l’utilisation désinvolte de la langue assume au fur et à mesure un rôle majeur ? Combien d’acteurs de cinéma ont accepté sans trop réfléchir l’équation par laquelle la vulgarité ainsi que la dérision tout court plairaient au peuple, désormais habitué et même anxieux de subir de fausses vérités et des pièges ? N’est-ce pas de la complicité, cela ? Et si par l’utilisation incorrecte et réitérée de la parole on réduit les gens au silence assourdissant de voix biaises, qui s’entrecroisent sans jamais réussir à dialoguer, n’est-ce pas, tout cela, un délit contre nous-mêmes qui se déroule chez nous, où l’assassin, comme dans les plus classiques des romans noirs d’Agatha Christie, est forcément « quelqu’un d’entre nous » ?

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Sans compter les grands acteurs comme Ettore Petrolini — prêchant, sous le fascisme, le « oui », c’est-à-dire la soumission euphorique ; poussant en même temps la dérision aux extrêmes conséquences par exemple dans la parodie de Nerone — on reste toujours étonnés devant le cynisme débonnaire d’Alberto Sordi, l’un des acteurs les plus performants de l’Italie d’après-guerre. Celui-ci — en dehors de quelques perles comme «I Vitelloni» de Federico Fellini ou «La vita difficile» de Dino Risi — n’a pas hésité, dès le début, à rendre agréable et même sympathique le personnage du perdant agressif, de l’opportuniste prêt à tout. Personne n’ose mettre en discussion Alberto Sordi, bien sûr. D’ailleurs, il n’est pas le seul exposant d’une petite foule de comédiens rusés et sans doute doués qui ont « mis en valeur » le côté artistique de la « parolaccia » (le « mot sale ») et d’une certaine grossièreté populaire qui l’accompagne. C’est un phénomène peut-être secondaire, un effet plutôt qu’une cause de ce jeu au massacre qui a amené mon pays — avec une forte accélération à partir des années 1980 des télévisions privées et de la dérégulation planifiée par Berlusconi — à un colossal « illettrisme », voire à l’incapacité d’une grande partie de la population de raisonner à fond, à tous les niveaux, sur les questions les plus vitales tout en gardant l’esprit tolérant et solidaire qui faisait partie depuis toujours de notre ADN.

009_in 180 Avec la mort dans le cœur je vois l’Italie comme un pays continûment dérangé, voire perturbé par le bruit de fond qu’il se fabrique tout seul au jour le jour : « Nous ne cessons de nous faire du mal » dit Nanni Moretti, consterné, dans une scène inoubliable de « Bianca ». On se rencontre, on se parle, mais chacun essaie d’écraser l’autre, de façon automatique et même involontaire. S’adresser la parole devient de plus en plus inutile. On est allé bien au-delà de l’incommunicabilité dont parlait Michelangelo Antonioni dans ses films avec Monica Vitti. Tout cela a meurtri notre imagination, nous empêchant de faire de véritables projets de vie, nous plongeant dans une condition assez défavorable…

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J’aime mon pays et mes compatriotes. Donc si j’accusais quelqu’un j’accuserais moi-même. Nous avons eu la chance et la disgrâce de naître dans un pays trop beau, trop convoité et trop facilement accessible, au centre géographique de la Méditerranée (berceau de plusieurs civilisations) pour n’avoir pas été depuis toujours la proie ininterrompue d’une séquelle infinie d’envahisseurs armés, plus ou moins illuminés et bénéfiques ou, au contraire, tragiquement destructeurs. La nature physique de ses régions, avec ces montagnes souvent inaccessibles, ces vallées étroites, ces eaux bizarres et violentes ont favori l’installation défensive d’une hiérarchie assez complexe de pouvoirs ayant à l’origine une correspondance précise avec la structure des villes grandes et petites, des villages, et cetera. Aujourd’hui, les périphéries engloutissant la plupart des villes, cette hiérarchie identitaire va se faner. Les dialectes se mêlent, les villes perdent leur charisme, le territoire est de plus en plus exploité en dehors des règles morales et esthétiques. Les gens parlent, hurlent, essayent de faire quelque chose, mais ils ne réussissent plus à dialoguer. Au lieu de la conversation respectueuse et pacifique, c’est la raison du plus fort, encore une fois, qui s’impose. De but en blanc, le « rêve italien » s’est muté en cauchemar. Chacun essaie de se bâtir une réflexion, entame une petite phrase pour essayer d’ouvrir une discussion, dans l’espoir d’être écouté, voire entendu, voire compris. On espère toujours qu’un dialogue constructif se déclenche. Tôt ou tard, sur notre route prudente et tenace nous trouvons un barrage : déviation ! D’autres déviations s’en suivent jusqu’au moment où quelqu’un nous dit : « le problème n’est pas là ». Si « le problème n’est pas là » où est-il, alors, le problème ?

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Giovanni Merloni

(1) On dit (cfr. Wikipedia) qu’Elio Petri se réfugia à Paris quand Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon sortit en Italie. Le cinéaste avait montré le mixage final à Cesare Zavattini, Mario Monicelli et Ettore Scola : « fuyez ! », lui avaient-ils dit.

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