Mots-clefs

, , ,

001_ballotage001 180

«Le fascisme est partout» : la révolution moléculaire
À côté du fascisme des camps de concentration, qui continuent d’exister dans de nombreux pays, se développent de nouvelles formes de fascisme moléculaire : une cuisson à petit feu dans le familialisme, dans l’école, dans le racisme, dans les ghettos de toute nature, supplée avantageusement aux fours crématoires. Partout, la machine totalitaire expérimente des structures mieux adaptées à la situation : c’est-à-dire mieux à même de capter le désir pour le mettre au service de l’économie de profit. On devrait donc abandonner définitivement des formules trop faciles du genre : « le fascisme ne passera pas ». Le fascisme est déjà passé et il ne cesse de passer. Il passe à travers les mailles les plus fines ; il est en évolution constante. Il semble venir de l’extérieur, mais il trouve son énergie au cœur du désir de chacun de nous. Dans des situations en apparence sans problème, des catastrophes peuvent apparaître du jour au lendemain. Le fascisme, comme le désir, est partout éparpillé en pièces détachées dans l’ensemble du champ social ; il prend forme à un endroit ou à un autre en fonction des rapports de force. On peut dire de lui tout à la fois qu’il est sur-puissant, qu’il est d’une faiblesse dérisoire.
Félix Guattari

002_guattari (1) 180

Photo  Novella Bonelli Bassano : voyage avec Félix, Palermo 1981

003_novella (1) 180 Novella Bonelli Bassano (@novellabbassano) : #twitterart

L’antifascisme, un «bien commun» dont on ne peut pas se passer

Je suis assez d’accord avec Félix Guattari quand il dit que « le fascisme est partout ». À plus forte raison, je suis de même convaincu que l’antifascisme est un « bien commun » dont on ne peut pas se passer.

Venant d’un pays fondateur de la Communauté européenne, après plus que neuf ans d’installation définitive à Paris, je m’honore de me considérer désormais comme un citoyen français. Retraité et propriétaire avec ma femme d’un appartement dans le Xe arrondissement, comme tous les Français, je paie régulièrement mes impôts : la taxe foncière, la taxe sur l’habitation et l’impôt sur le revenu. J’aurais bien sûr aimé pouvoir voter aux élections régionales de l’Île-de-France.

Néanmoins, je n’écris pas, aujourd’hui, pour manifester une déception vis-à-vis d’une des promesses que le Président Hollande n’a pas (encore) tenues, celle de donner le vote aux étrangers.

Au contraire, voyant se rapprocher au galop l’échéance du dimanche consacré au ballotage, je ressens l’urgence de rompre une lance pour critiquer ouvertement, de ma position d’observateur venant d’un pays très proche de la France, ceux qui n’ont pas voté dimanche dernier.

Je connais bien cette attitude absentéiste, toujours tranchante et sans appel, de justifier son propre manque de participation à la vie publique avec les fautes de la classe politique en général et du parti chargé du gouvernement en particulier.

J’ai malheureusement vu les conséquences de ces comportements en Italie. Si nous nous dérobons au droit devoir de donner notre vote au parti qui nous correspond le plus, nous faisons le même que Ponce Pilate : nous nous lavons les mains et nous fermons les yeux, comme si ne nous regardait pas ce qu’il arrivera après. Au contraire, cela nous regarde.

En Italie, pendant plus que vingt ans, nous avons eu un « fascisme AOC », déclaré et officiel. Une dictature qui a amené le pays à l’isolement et à la guerre. Un régime qui a aboli toute démocratie empêchant ses opposants, par la violence, la prison et la mort, de manifester leurs voix.
Pendant la Seconde Guerre, la Résistance italienne s’est constituée autour de l’idée de l’antifascisme. Une idée très simple : on ne veut plus de dictateurs, de démagogues, des violences, de dénégations de l’histoire. On veut le respect de l’homme et de la femme, on veut défendre les intérêts légitimes de l’ensemble d’un peuple, favorisant d’abord les classes plus démunies et travaillant au jour le jour pour la parité des opportunités. Autour de ces principes, le meilleur de la société italienne se regroupa alors pour fonder un État républicain libre et démocratique. La Résistance italienne, bien que conduite surtout par les socialistes et les communistes, a vu la participation des catholiques, des républicains, et de tous ceux que ce régime avait dégoûtés.

Tout au cours de ma vie, j’ai vu des gens qui défendaient avec constance et clairvoyance l’esprit et l’âme de l’antifascisme. Et, malheureusement, j’ai vu aussi le travail long et inexorable qu’on a fait au cours des années pour dévider de cette signification les principes fondateurs de notre glorieuse Constitution :
« Quoi ? L’antifascisme ? Cela ne sert à rien, car le fascisme n’existe plus ! »
Ou alors : « L’antifascisme ne représente qu’une manifestation de déni, il ne propose pas un programme ni une stratégie positive ! »

Avec l’art. XII des « Dispositions transitoires et finales », la Constitution de la République italienne de 1948 — une république « fondée sur le travail » et sur le respect des libertés individuelles — empêchait carrément la « réorganisation, par n’importe quelle forme, du parti fasciste » qu’on venait juste de dissoudre.
En fait, le ciment idéal de notre société républicaine c’était justement — surtout dans les années de la reconstruction et de la croissance économique — l’antifascisme. En manque de cela, comment aurait-il été possible d’imaginer une évolution pacifique, sereine et honnête de la vie politique ?

Évidemment, les temps évoluent et dans des sociétés très soucieuses de la liberté individuelle et collective comme les nôtres d’aujourd’hui, on ne peut pas s’attendre à une application trop rigide et « policière » de cette interdiction vis-à-vis de la réorganisation du fascisme « sous n’importe quelle forme ». D’ailleurs, la loi seule ne réussit pas à être efficace dans un tel domaine. Voilà donc la nécessité de reconsidérer le rôle de l’antifascisme : un « bien commun » indispensable, une présence nécessaire, un engagement inséparable de l’idée même de démocratie et de liberté.

Or, évidemment, nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles. Beaucoup de questions graves incombent sur nos têtes. Nos extraordinaires démocraties républicaines sont menacées aussi par un système international de la division du travail et de l’argent qui profite mieux des nations où la liberté est restreinte ou trompée par des démagogies populistes. Par contre, ce même système fatigue à s’affirmer jusqu’au bout dans des pays, comme la France, s’inspirant au principe basilaire de la solidarité conjuguée avec le respect pour l’homme et la femme.

Vis-à-vis d’un nombre croissant de nations qui sont forcées, par des dictatures, à quitter tout équilibre et toute perspective de progrès humain et culturel, il y a heureusement encore des nations qui défendent leurs histoires et leurs identités fortes de pays libres. Et la France, dans ce deuxième groupe, ce n’est pas du tout le pire des mondes possibles. Dans le contexte occidental, la France demeure aujourd’hui un des pays phares, un indispensable point de repère culturel, moral et social pour l’Europe et toute la planète.

Ce qui est arrivé dans les derniers temps ressemble vraiment à un cauchemar. Car aux attaques de jeunes kamikazes « radicalisés » se marie une « radicalisation » également insensée et malhonnête à l’intérieur du système politique français.
Si les terroristes veulent frapper l’image de la France, avec d’autres pays occidentaux, pour essayer de renverser les principes fondateurs d’une société libre et équilibrée, évoquant le spectre tout à fait anachronique des « guerres de religion », les fascistes du FN, par le biais d’une agressivité verbale qui ne cache pas la nostalgie d’une véritable violence contre l’homme et la femme, veulent aussi faire régresser la France au Moyen Âge plus totalitaire et obscur.

Personne n’a marqué un passage significatif de notre histoire récente, qui est en partie à l’origine, à mon avis, de ce qui se passe aujourd’hui.
Le Président Hollande a bien fait de maintenir la promesse au sujet du « mariage pour tous » : la France n’est pas le premier pays d’Europe qui ait adopté cette loi. Une loi que je partage tout à fait, qui correspond d’ailleurs à la vision laïque de l’État et de l’administration publique, au respect pour la vie individuelle, à la vision solidaire et humaine dont la société française entre autres est profondément imprégnée.

Pourtant M. Hollande aurait dû en même temps tenir aussi la promesse d’intervenir sur les questions du travail et de l’inégalité sociale de façon plus incisive et surtout plus « socialiste ». Et il aurait dû aussi réfléchir aux possibles conséquences de l’application de cette loi qui autorise le « mariage pour tous ». D’abord, il a peut-être sous-évalué les nombreux contextes sociaux et psychologiques que cette loi allait toucher. Ensuite, il n’a pas vraiment réagi au tourbillon tout à fait démagogique et opportuniste que Marine Le Pen avait déclenché en cette conjoncture. Il fallait, au contraire, répondre par une mobilisation capillaire, par une discussion ouverte et courageuse avec « tous les Français ». Tandis que c’est à partir de cette fameuse manifestation « contre » le mariage pour tous que le FN a commencé à consolider une base électorale dont elle s’est ensuite servie pour des objectifs tout à fait différents, agitant une radicalisation aussi obtuse qu’extrême de la confrontation politique en France.

Si je peux me permettre de le dire, en manque de présence et de visibilité sur le territoire, le gouvernement Hollande a travaillé dans une tour d’ivoire. Certes, il a su surmonter, j’en suis sûr, une partie des dégâts que le gouvernement Sarkozy avait imposés à la France. Et il a fait aussi de bonnes choses. Mais, entre-temps, la société française, de plus en plus fragmentée et frappée par la crise économique, s’est inévitablement concentrée sur le petit bilan de chaque famille ou activité commerciale, mûrissant peut-être un sentiment de solitude et d’incompréhension. C’est ainsi qu’on devient une proie facile de la démagogie ou de l’indifférence !

À la veille du vote régional, l’attaque terroriste du 13 novembre a été sans doute une attaque à la France et à son gouvernement. De cette attaque, FN a bien profité, agitant des hurlements barbares qui ne font qu’ajouter la radicalisation à la radicalisation. Le gouvernement en est attaqué. Et, paradoxalement, cette dernière menace est encore plus redoutable, à long terme, que celle qui l’a précédée.

J’ai pensé souvent que la République présidentielle fait en France de son Président un Roi. Les rois de France représentaient d’ailleurs l’ensemble du pays et son peuple. Ce dernier, même dans les moments les plus difficiles, s’est toujours attendu à un rapport privilégié, même exclusif, avec son Roi, Louis XVI compris. En fin de compte le Roi, jouant toujours le rôle de l’aiguille de la balance, ne pouvait pas mépriser son peuple. Au contraire, il l’aimait sincèrement, même si de façon bien sûr égoïste et intéressée.

Si donc le Président Hollande — qu’il le mérite ou pas, le Temps nous le dira — se trouve au centre de problèmes sans précédent dans l’histoire de France, c’est la France même qui se trouve au centre de ces mêmes problèmes. Peut-être, dans ce moment d’extrême difficulté, cet homme n’est pas en condition de faire le miracle, renversant de but en blanc cette situation électorale qui le punit excessivement, de façon disproportionnée à ses fautes éventuelles.

Je crois que cela nous regarde. Cela regarde tous les Français. Du moins tous ceux qui ne supportent pas les nombreuses formes de fascisme ou de grave régression de la démocratie que l’histoire au fur et à mesure nous a fait connaître. Je ne crois pas d’ailleurs que l’antifascisme, le véritable antifascisme soit minoritaire en France. Et je crois moins à l’indifférence qu’à la sous-évaluation du phénomène. Un manque de sensibilité sur ce thème irait contre l’esprit que j’ai connu dans la plupart des personnes avec lesquelles j’ai parlé au cours des neuf ans et quelques qui se sont écoulés jusqu’ici. Me trompé-je ?

Voilà, puisque je ne peux pas dire « votons », je dis à tous mes lecteurs : « votez », empêchez, tant qu’il est possible, cette vague polluée qui risque de bloquer des engrenages cruciaux pour l’avancement de notre société complexe, mais, en fin de compte, saine et irremplaçable !

Giovanni Merloni