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lectrice new Charles F. Guerin, La liseuse, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Cher ami,
Tu sais que je parle assez rarement de mes lectures. Mais, cette fois-ci, je dois m’accorder un armistice avec toi, venir à la rencontre de ta curiosité, vaincre, pardonne-moi la franchise, ton insistance et mon agacement. Car en fait, ce livre, que dis-je, ce tome trônant devant moi n’as pas d’égal. D’abord parce qu’il s’agit de la seule copie d’un manuscrit tapé sur une vieille Remington portative. Ensuite parce que dans cette véritable « mine » ou « carrière » débordante de joies et de drames, l’amour est un sujet dominant sans que cela provoque en moi de la gêne ni de la colère. Je dirais au contraire que ma sensibilité à fleur de peau en sort gâtée, flattée, rassurée…
En fait, ce qui m’a poussé à briser le long silence qui nous sépare c’est la diabolique coïncidence de cette lecture avec une intéressante question qu’on vient de lancer sur France culture : « l’amour est-il un obstacle ou un moteur pour la pensée ? »
Or, cet écrivain du manuscrit — un homme de cire (ou de fumée) se dérobant sous un improbable pseudonyme, Le Galérien — vient justement d’installer l’amour, pour notre plaisir ou aussi pour notre réflexion sérieuse, au centre gravitationnel de son récit visionnaire et passionné.
En fait, dans les premières pages du premier volet de cette « œuvre », titrée, délibérément sans fantaisie, « Journal intime », Le Galérien essaie d’épater le lecteur par une espèce de paradoxe : « dès mon enfance j’ai été piégé par un narcissisme à l’envers ». On verra par la suite que son propos primordial est celui d’analyser à fond le rôle que l’amour a eu dans sa vie, dans l’espoir non caché d’en tirer une règle universelle ou alors pour obtenir la compréhension du lecteur ainsi que son respect. Car en fait, jusque des premières lignes, on comprend que celui-ci, avec Nino (son personnage principal bien entendu), a subi une ou plusieurs « contraintes » qui l’ont obligé de « se battre » pour affirmer son émancipation et donc sa petite liberté — toujours menacée, d’ailleurs — de vivre l’amour comme une chose normale et spontanée.
J’ai pu déjà en lire beaucoup : dans cette progression de textes de plus en plus attachants et troublants, j’ai vu, cher Loïc, qu’il s’agit d’un amour tout à fait normal envers une femme. Ou, pour être plus précis, Nino se raconte en nombreuses histoires, avec des femmes différentes. On ne peut pas d’ailleurs le considérer comme un coureur, ni un habitué des bordels ou des lucioles des boulevards.
Bon, je ne veux pas te dire trop en avance. Pour l’instant, je me borne à extraire pour toi la curieuse proposition initiale, avec laquelle l’auteur, de sa façon, présente son personnage. Les autres « épisodes » suivront discrètement, au gré de ma lecture, dont tu connais l’esprit rebelle et désenchanté.
J’attends une discrète réponse de ta part. Je te prie vivement, en tout cas, de patienter encore un temps avant qu’on essaie de se recontacter pour d’autres choses.
Je ne trouve que le mot « amicalement ». Je sais que tu sauras bien encadrer les précises limites que je confère à ce mot.
Sinon, adieu !
Zhora

« Nino est un homme qui ne se regarde jamais dans un miroir. Il évite aussi d’examiner à fond son nom de famille qu’il avait entendu autant de fois estropier jusqu’au ridicule. D’ailleurs, s’il songe à son prénom répandu et très commun dans son pays d’origine, il a le sentiment de ne pas exister, ou alors d’être un être superflu et même inutile…
En réalité, il n’avait rien à envier aux autres…
Peut-être, manquait-il quelque chose à sa beauté ainsi qu’à son intelligence. Ou alors, dans l’organisme compliqué de son être, ses parents avaient-ils fourré une telle quantité de qualités secrètes qu’en le voyant grandir tout à fait égal à eux… en le voyant si artistiquement fourni des imperfections qu’ils avaient désirées pendant leur vie pour eux-mêmes, ils en eurent peur… Ses parents refusaient ou tout simplement refoulaient l’idée qu’ils avaient mis au monde une belle personne sensible, fragile et démunie de toutes les qualités « pratiques ». Des “qualités” qu’ils avaient toujours méprisées dans les autres gens, tout en s’efforçant de les apprendre pour eux-mêmes au prix de leur équilibre sanitaire même.
Dans cette attitude « conformiste » des parents de Nino, il y eut sans doute le sentiment de précarité engendré par la guerre et la faim, par le désir de voir assurée à leur enfant une vie sereine, une famille, des enfants…
À cause de ce refoulement de l’amour de soi que ses parents lui ont transmis sans qu’il n’y eût même pas la nécessité de trop expliquer, Nino a pris le réflexe de regarder les autres au lieu de se regarder lui-même. Il a toujours vécu plongé dans le monde qui flottait devant ses yeux, comme un escargot qui vivrait complètement au-dehors de sa petite maison en colimaçon. Il ne s’est jamais arrêté pour plonger même pour un instant son regard fugitif dans cet objet mystérieux qu’on appelle “miroir”. Il en avait peur comme d’une autorité imposée par un tyran. Tout en l’évitant soigneusement, il l’imaginait comme un juge inexorable qui l’attendait au passage pour lui faire la liste de ses défauts physiques, moraux et psychologiques, auxquels il devait forcément s’accoutumer.
Peut-être, en bonne foi, allant au-delà de leurs honnêtes ambitions, les parents de Nino ne s’étaient pas bornés à décourager la naturelle expression artistique qui aurait fait bien sûr de Nino un peintre affamé et sans abri. Ils lui avaient enlevé la petite joie de se réjouir en dialoguant avec cet ami, le miroir, peut-être inoffensif, patient et bienveillant…
Pourtant, aujourd’hui, visitant au cimetière Saint-Pierre le tombeau en forme de canapé-lit protégé par les branches d’un magnolia toujours luisant, où ses parents sont ensevelis, Nino ne fait que les remercier, lui adressant cette phrase assez bizarre : « je n’aurais pas connu l’amour ni l’art en dehors de cette dure discipline quasiment militaire que vous m’avez imposée. Parce qu’au fur et à mesure que j’empêchais moi-même de me regarder de l’extérieur, ce sont les autres et notamment les femmes qui se sont prêtées à me servir de miroir. Ainsi je n’ai que rarement regardé l’apparence de mes actions apprenant petit à petit à m’occuper de la substance. C’est ainsi que je ne me suis pas arrêté à ‘l’art de la rencontre’ et que j’ai appris à savourer la vie. Une véritable récompense à tous vos efforts, mes chers ! »

grosz 1 Un tableau de George Grosz

Giovanni Merloni

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