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La question des limites

« Tous les textes, toutes les écritures qui poseront la question des limites (intérieures, mais aussi pourquoi pas géographiques) seront donc les bienvenus, que ce soit sous la forme d’un récit, d’un essai, d’un poème, là aussi restons ouverts, comme toute dissémination reste ouverte à tout blogueur souhaitant participer. » (webassoauteurs)

En accueillant, avec enthousiasme, l’invitation de webassoauteurs pour la dissémination de février 2016, je ne peux pas négliger de dire que le thème assigné — la question des limites — justement en raison du maximum de liberté qu’il accorde, m’avait d’emblée inquiété.
J’ai vu devant moi une page blanche dont les bords s’éloignaient pour atteindre des horizons de plus en plus insaisissables et nombreux.
Ensuite, j’ai vu paraître, sur la même page, des rectangles, des carrés et des parenthèses évoquant les tweets artistiques de Novella Bonelli-Bassano.
Enfin, j’ai eu l’impression d’être sur un avion volant juste au-dessus d’une ville méditerranéenne, dont je voyais les terrasses l’une à côté de l’autre ainsi qu’une séquelle infinie de gens essayant de vivre dans leurs limites, tandis que d’autres…
J’ai fermé les yeux, me disant qu’il fallait s’affranchir d’une interprétation seulement physique des limites ou barrières ou frontières ou aussi des formes de limitation de la liberté, etcétéra.
J’ai pensé alors aux limites qui peuvent marquer ou accompagner nos existences.
En général, nous disposons d’une seule existence, se développant entre les deux limites de la naissance et de la mort.
Cependant, il peut arriver de mourir — métaphoriquement — plusieurs fois dans la vie, ou de vivre des cycles ayant au bout la sensation d’une fin et, ensuite, d’un nouveau commencement.
On peut aussi vivre des vies parallèles, exploitant deux ou trois travaux différents, deux ou trois amours…
Tout cela pose bien évidemment la question des limites morales.
Il y a malheureusement des gens qui n’ont pas le sens de la limite et profitent excessivement de la relative liberté qu’on leur accorde. Des autres dépassent les limites avec la force…
Parfois, on est obligés de vivre comme de pendulaires, en passant d’une réalité à l’autre franchissant des limites plusieurs fois dans une seule journée.
Parfois, on subit un enfermement qui nous arrache à notre vie et nous catapulte dans un contexte que nous n’avons pas cherché, qui pourtant nous accueille…
C’est le cas par exemple de nombreux soldats italiens qui ne sont jamais revenus de la guerre en Russie, parce qu’ils ont préféré y rester, dit-on…
Il y a aussi le thème très suggestif de la limite physique qui marque un passage complexe et riche d’émotions, une métamorphose qu’on n’oubliera jamais : de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à la vie adulte, de la vie adulte à la mort…
Dans la littérature italienne, le personnage de « Pinocchio » qui naît pantin de bois pour être « condamné » à devenir garçon au bout de son « éducation », c’est une belle métaphore du prix qu’on accorde à qui s’efforce de s’élever à travers l’application et l’étude. Mais c’est aussi l’occasion pour trancher de façon qu’on ne peut plus géniale les caractères typiques de notre société bourgeoise et de ses absurdes contradictions. La lecture seule de Pinocchio serait l’idéal pour un corpus d’études sur les limites — physiques, mentales, psychologiques, morales, géographiques politiques, sociales, etcétéra — de notre société et de leur évolution au fur et à mesure que celle-ci s’est habituée à l’unité nationale, tout en perdant, parfois, le sens positif de certaines limites qu’on est en train de refouler à une vitesse excessive. D’ailleurs, Pinocchio, sous le paradoxe du roman d’aventures destiné à un public de jeunes, analyse en réalité impitoyablement le monde adulte avec ses dérives « kafkaïennes ».  

Un des livres italiens les plus bouleversants sur le thème des limites, qui représente aussi très efficacement l’Italie (et la Sicile), est sans doute « Feu Mathias Pascal » de Luigi Pirandello (1867-1936). C’est un livre qu’on lit d’un souffle et qu’on n’oubliera jamais, traitant de cette particulière et affreuse situation d’un homme mécontent de lui et de sa vie qui se découvre mort sans qu’il y ait le besoin de le prouver. Cet homme égaré, qui avait vécu jusque-là la vie d’un mort vivant ou d’une ombre, se trouve du jour au lendemain comme nu, obligé de se créer une nouvelle identité, de se donner un prénom et un nom de famille…
Pour cette dissémination sans limites (ou en dehors des limites ou alors en dépit des limites), j’ai copié et traduit pour vous un joli texte de Leonardo Sciascia (1921-1989), expliquant le rôle de Blaise Pascal dans le titre de ce roman et dans la personnalité de son protagoniste ainsi que dans l’esprit philosophique et religieux de Luigi Pirandello.
Je propose enfin quelques extraits de ce livre extraordinaire, juste pour en donner la saveur et le rythme original.

Giovanni Merloni

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P comme PASCAL

« Une des rares choses, peut-être même la seule dont je fusse bien certain, était celle-ci: je m’appelais Mathias Pascal. Et j’en tirais parti. Chaque fois que quelqu’un perdait manifestement le sens commun, au point de venir me trouver pour un conseil, je haussais les épaules, je fermais les yeux à demi et je lui répondais :
– Je m’appelle Mathias Pascal.
– Merci, mon ami. Cela, je le sais. – Et cela te semble peu de chose ?
Cela n’était pas grand-chose, à vrai dire, même à mon avis. Mais j’ignorais alors ce que signifiait le fait de ne pas même savoir cela, c’est-à-dire de ne plus pouvoir répondre, comme auparavant, à l’occasion :
– Je m’appelle Mathias Pascal. »

Juste une certitude d’état civil, une identité écrasée et collée comme une larve au milieu des feuilles d’un registre. Pour le reste — de lui, de son existence —, Mathias Pascal aurait pu bien dire (et en effet, il le dit, en le disséminant tout au long du livre) :
« Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi‑même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle‑même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. »
Il s’agit d’une pensée de Blaise Pascal, que nous n’avons pas citée sans raison, juste pour signaler un certain rapprochement avec l’esprit même de Pirandello, dans la traduction très exacte que fit Ugo Foscolo (avant de s’en approprier par un véritable plagiat, la faufilant dans l’une de ses lettres au comte Giovio). Cela fait d’ailleurs paraître tout à fait légitime le soupçon que cette suggestion plus ou moins proche de la pensée du « sublime misanthrope » (sachant que Pirandello était aussi un misanthrope) ait suggéré ce nom solennel qui s’accompagne de façon humoristique au prénom Mathias, comme s’il avait l’intention de le renverser, avec le réflexe immédiat d’un contraste ou d’une contrariété irrémédiable.
Puisqu’en Sicile les Mathias sont plutôt diffusés avec le nom Matteo. On a d’ailleurs vu combien les noms et les prénoms siciliens, avec le dialecte, sont présents dans l’œuvre de Pirandello. Mais celui-ci a bien sûr pensé aussi à la « mattia » : une folie légère, extravagante, qu’on pourrait classer alors, à la loupe de Lombroso (et Carducci aussi) comme une espèce de provisoires vacances qu’on accorde au génie, en contrepartie, et soulagement, de l’habitude aux réflexions lourdes et intenses. En somme : la « mattia » tels un acte ou alors un état de libération. Il suffit pour cela de penser à la nouvelle « Quand j’étais “matto” (fou)… » : le souvenir du bonheur perdu ; le bonheur d’une folie innocente, légère, cultivée, consciente et nourrie d’elle-même. Presque un luxe qu’on accorde à Fausto Bandini, le protagoniste de la nouvelle. Une folie que peuvent d’ailleurs concéder la richesse et la jeunesse. Un état de grâce que Pirandello reconnaît à Mathias Pascal en vertu des circonstances tout à fait hasardeuse d’avoir été tenu pour mort juste après un gain extraordinaire au casino de Monte-Carlo.
Pour ce qui concerne Pirandello, lecteur de Pascal secrètement affectionné au grand philosophe-mathématicien, nous pouvons en avancer le soupçon, sans en avoir aucune preuve. Car en fait il n’y a aucune œuvre de Pascal parmi ses livres. D’ailleurs, il n’y a même pas un texte de Montaigne, que pourtant il aimait et connaissait bien. La consistance actuelle de la bibliothèque de Pirandello fait penser juste à de pauvres restes tandis que, de son vivant, ses familiers et ses amis doivent y avoir pillé largement avec une dispersion importante. Invinciblement, en tout cas, certains moments de son œuvre, certaines fentes d’où Pirandello observe les abîmes cosmiques, certains « trous noirs », comme l’on dirait aujourd’hui, nous ramènent à Pascal. Un écrivain italien me raconta il y a quelques années qu’une fois, lorsqu’il était jeune, en entendant Pirandello parler de Dieu, par plaisanterie et avec une pointe de dérision (tous les jeunes hommes qui pensent sont convaincus qu’ils sont athées), se laissa échapper : « donc, maître, vous croyez en Dieu ! » Pirandello, torve, lui répondit : « oui, parce qu’il est ennemi de l’homme ». En cette idée de l’inimitié de Dieu envers l’homme je vois quelque chose de janséniste, de pascalien.
La Grâce qu’on accorde depuis toujours, de façon impénétrable donc gratuitement, à très peu de gens, n’est-elle pas la confirmation de telle inimitié ? Et l’on pourrait remonter aussi à l’Arnobio de cet autre sicilien — Concetto Marchesi — qui déclara sa foi dans le stalinisme, poussé peut-être par le même sentiment qu’eut Pirandello lorsqu’il déclara sa foi dans le fascisme : par misanthropie, par pessimisme, par dépit et mépris.

Leonardo Sciascia
« PASCAL », de « Pirandello dall’A alla Z », Supplemento al n. 26 dell' »Espresso », 6 juillet 1986.

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«  Je m’appelle Mathias Pascal. »

Je me suis trop hâté de dire, au début, que j’avais connu mon père. Je ne l’ai pas connu. J’avais quatre ans et demi quand il mourut. Étant allé sur une de ses balancelles, en Corse, pour certain négoce qu’il y faisait, il y mourut d’une fièvre pernicieuse, à trente-huit ans. Il laissait toutefois dans l’aisance sa femme et ses deux fils : Mathias (ce serait moi, et ce fut moi) et Robert, mon aîné de deux ans.
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Quelques vieillards du pays, en effet, se plaisent encore à donner à entendre que la richesse de mon père (qui pourtant ne devrait plus leur donner ombrage, passée comme elle l’est depuis un bout de temps en d’autres mains) avait des origines… disons mystérieuses.
Certains veulent qu’il se la soit procurée en jouant aux cartes, à Marseille, avec le capitaine d’un vapeur marchand anglais, lequel, après avoir perdu tout l’argent qu’il avait sur lui, et ce ne devait pas être peu, avait joué encore une grosse charge de soufre embarquée dans la lointaine Sicile pour le compte d’un négociant de Liverpool (ils savent aussi ce détail ! et le nom !) qui avait affrété le vapeur ; ensuite, de désespoir, levant l’ancre, il s’était noyé au large. Ainsi le vapeur était rentré à Liverpool allégé aussi du poids du capitaine. Une chance qu’il avait pour lest la malignité de mes concitoyens…
D’autres veulent, par contre, que ce capitaine n’ait point du tout joué aux cartes avec mon père, lequel – bonnes âmes ! – était sans doute enclin aux jeux de main, à la violence, à la débauche et même… au vol, là ! Mais le vice du jeu, non, non, cent fois non, il ne l’avait pas, il ne l’avait pas, et il ne l’avait pas. Le capitaine anglais, selon ceux- là, avait été assez bonasse pour confier à mon père, en partant, une certaine cassette que naturellement mon père s’était hâté de forcer ; il l’avait trouvée pleine de pièces d’or et d’argent et se l’était appropriée, niant ensuite, au retour du capitaine, l’avoir jamais reçue en garde. Et le capitaine ? Pauvre homme ! il n’avait su prendre d’autre parti que de mourir de crève-cœur.
D’autres, enfin, soutiennent que ce capitaine anglais n’est pas vrai ; mieux, qu’il est bien vrai, mais qu’il n’a rien à voir dans la richesse de mon père, sinon par un beau chien de garde qu’il lui voulut laisser en souvenir. Un jour que mon père se trouvait à la campagne, dans la terre dite des Deux Rivières, ce chien, qui était rouge de poil et gros comme cela, se mit à gratter, à creuser au pied d’un mur… où mon père trouva la précieuse cassette.
Quels chiens, hein ? mon vieux Giaracannà, il y a en ce monde !… Sa mort, qui survint presque à l’improviste, fut notre ruine…
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On sait que les malheureux deviennent facilement superstitieux, bien qu’ensuite ils raillent la crédulité d’autrui. Je me rappelle qu’après avoir lu le titre d’un de ces opuscules : Méthode pour gagner à la roulette, je m’éloignai de la boutique avec un sourire de dédain et de commisération. Mais, après avoir fait quelques pas, je retournai en arrière et (par pure curiosité, pas autre chose!) avec ce même sourire de dédain et de commisération sur les lèvres, j’entrai et j’achetai cet opuscule.
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C’est justement cette crainte qui me rendit d’abord perplexe: irai-je, n’irai-je pas? Mais ensuite je pensai que, prêt à m’aventurer jusqu’en Amérique, sans connaître même de vue l’anglais et l’espagnol, je pouvais bien avec le peu de français dont je disposais m’aventurer jusqu’à Monte-Carlo, à deux pas d’ici.
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Je m’attendais à ce que le croupier, toujours de la même voix (elle me parut très lointaine) annonçât :
– Trente-cinq, noir, impair et passe !
Je pris l’argent et je dus m’éloigner comme un homme ivre. Je tombai assis sur un divan, épuisé ; j’appuyai ma tête au dossier, par un besoin subit, irrésistible de dormir, de me restaurer avec un peu de sommeil. Et j’allais y céder quand je sentis sur moi un poids, un poids matériel qui aussitôt me fit sursauter. Combien avais-je gagné ? J’ouvris les yeux ; mais je dus les refermer immédiatement, la tête me tournait. La chaleur, là-dedans, était suffocante. Comment ? C’était déjà le soir ? J’avais entrevu les lumières. Combien de temps avais-je donc joué ? Je me levai tout doucement ; je sortis.
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Cependant je cherchais un hôtel quelconque pour m’enfermer et voir ce que j’avais gagné. Il me semblait que j’étais plein d’argent : j’en avais un peu partout, dans les poches de ma veste : or, argent, billets de banque. Il devait y en avoir beaucoup.
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Ainsi, le jour suivant, je retournai à Monte- Carlo. J’y retournai douze jours de suite. Je n’eus plus le moyen ni le temps de m’ébahir de la faveur, plus fabuleuse qu’extraordinaire, de la fortune : j’étais hors de moi, absolument fou ; je n’en éprouve point de stupeur, même maintenant, ne sachant que trop quel tour elle m’apprêtait en me favorisant de cette manière et dans cette mesure. En neuf jours, j’arrivai à constituer une somme véritablement énorme en jouant comme un désespéré; après le neuvième jour, je commençai à perdre, et ce fut le précipice. La fièvre prodigieuse, comme si elle n’avait plus trouvé d’aliment dans mon énergie nerveuse enfin épuisée, vint à me manquer. Je ne sus, ou plutôt je ne pus m’arrêter à temps. Je m’arrêtai, je me repris, non par mes propres forces, mais par la violence d’un spectacle horrible, mais qui n’est pas rare à cet endroit.
J’entrais dans les salles de jeu, le matin du douzième jour, quand le monsieur de Lugano, amoureux du numéro 12, me rejoignit, bouleversé et haletant, pour m’annoncer, plutôt du geste que de la parole, que quelqu’un venait de se tuer là, dans le jardin.
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Je m’enfuis ; je retournai à Nice, pour en partir le jour même.
J’avais avec moi à peu près quatre-vingt-deux mille francs.
Je pouvais tout imaginer, sauf que, dans la soirée de ce même jour, il dût m’arriver à moi aussi quelque chose de semblable.

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J’avais toujours le journal en main, et je le retournai pour chercher en seconde page quelque présent meilleur que ceux du Lama. Mes yeux tombèrent sur un

SUICIDE

comme cela, en lettres grasses.
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Je lus :

Hier, samedi 28, on a trouvé dans le bief d’un moulin un cadavre dans un état de putréfaction avancée…

Subitement un nuage passa devant mes yeux, je m’attendis à trouver à la ligne suivante le nom de ma propriété et, comme j’avais peine à lire, d’un seul œil, cette impression minuscule, je me levai debout, pour être plus près de la lampe.
… avancée. Le moulin est situé dans une propriété dite l’Épinette, à environ deux kilomètres de notre ville. Les autorités Judiciaires étant accourues sur les lieux avec d’autres personnes, le cadavre fut retiré du canal pour les constatations légales. Plus tard il fut reconnu pour celui de notre…
Le cœur me remonta à la gorge et je regardai, hors de moi, mes compagnons de voyage qui dormaient tous.
Accourues sur les lieux… retiré du canal… fut reconnu pour celui de notre bibliothécaire Mathias Pascal, disparu depuis quelques jours. Cause du suicide : embarras financiers.
– Moi ?… Disparu… reconnu… Mathias Pascal…
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Je frémissais. Finalement, le train s’arrêta à une autre station. J’ouvris la portière et me précipitai dehors, avec l’idée confuse de faire quelque chose, tout de suite : un télégramme d’urgence pour démentir cette nouvelle.
Le saut que je fis en sortant du wagon me sauva: comme s’il m’avait fait tomber du cerveau cette stupide obsession, j’entrevis dans un éclair… mais oui ! ma libération, la liberté, une vie nouvelle !
J’avais sur moi quatre-vingt-deux mille lires, et je n’avais plus à les donner à personne ! J’étais mort, j’étais mort : je n’avais plus de dettes, je n’avais plus de femme, je n’avais plus de belle- mère : personne ! Libre ! Libre ! Libre ! Que cherchais-je de plus ?
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Aussitôt je me mis à faire de moi un autre homme. Je n’avais que peu ou point à me louer de cet infortuné qu’ils avaient voulu à toute force faire finir misérablement dans le bief d’un moulin. Après toutes les sottises qu’il avait commises, il ne méritait peut-être pas un sort meilleur. À présent, j’aurais aimé que, non seulement extérieurement, mais au plus intime de l’être, il ne restât plus en moi aucune trace de lui.
J’étais seul désormais, et je n’aurais pu être plus seul sur la terre, délivré dans le présent de tout lien, absolument maître de moi, soulagé du fardeau de mon passé et avec devant moi un avenir que je pourrais façonner à ma guise…

Luigi Pirandello
« Feu Mathias Pascal » (19..)
(Traduction de l’italien par Henry Bigot, BeQ Bibliothèque électronique du Québec, collection  tous les vents, Volume 840 : version 1.0)