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Chère Zhora,
Vous ne me connaissez pas. Mais je vous écris de même, passant à côté de mon extrême timidité, pour vous démentir. Oui, je suis désolée de vous dire cela, mais votre écrivain préféré, se cachant sous ce pathétique pseudonyme, Le Galérien, n’est pas du tout un illustre inconnu. Ses bouquins « circulent », et j’en ai repéré un dans une étagère en pénombre d’une pizzeria « chic » de la rue des Vinaigriers. J’ai le soupçon que Le Galérien même l’a glissé là-dedans, entre deux livres distraits. Il s’agit en ce cas d’un bouquin rassemblant une série d’anecdotes frôlant le paradoxe, qu’il faudrait lire à côté de ce « Journal intime » que vous avez nommé dans votre lettre que le web a interceptée et tout le monde a lu… De ces « Histoires minuscules », je détiens une copie soigneusement reliée, en parfaites conditions. Tandis qu’en ce moment-ci, une copie du « Journal intime » qui n’est pas certainement la vôtre, est dans les mains et sous les yeux dévorateurs de mon amie Xaverine.
Peut-être, elle aussi essaiera de se mettre en contact avec vous. En fait, je lui avais demandé de m’aider à fouiller courageusement dans cet écrivain et dans son personnage aux multiples facettes que j’hésite encore à aimer jusqu’au bout. Elle est plus inconsciente que moi et va surtout me dire ce qu’il se cache derrière cette ironie, ce fatalisme de Nino se traduisant en rébellion posthume envers des gens qui l’ont tout probablement aimé sans réserve aucune. Fait-il partie de ceux qui veulent en fin de compte cacher leurs véritables sentiments ? Je n’en suis pas sûre.
J’attends surtout qu’elle m’explique ce passage à l’âge adulte, caractérisé par l’explosion de vitalité typique entre quatorze et quinze ans… Des pulsions qui se sont ensuite laissées brider et guider pendant tant d’années où la paix des sens n’était pas assurée. Est-il possible que l’éducation soit si puissante dans son intransigeance ? Est-ce que le devoir d’une digne survie c’est une raison suffisante pour renoncer à croire dans l’art qui jaillit pourtant de nous spontanément, comme une source d’eau fraîche ? J’attends la réponse et l’analyse que seule la coriace Xaverine peut faire. Quant à moi, je vous envoie, chère Zhora, un texte tout à fait particulier que je viens de copier, que vous n’avez sûrement pas. Il s’agit d’une note manuscrite du Galérien en personne, je crois, qu’il doit avoir oublié dans ses « Histoires minuscules » refoulées à côté d’une bouteille de Lambrusco.
Vous pouvez me répondre, si vous voulez !
Yannette

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LA GLOIRE D’UN CHEF INDIEN

Après avoir lu attentivement le bouquin auquel j’avais consacré des années de sacrifices, le chef indien Langue de feu me dit avec tact, au milieu d’une série incessante de calumets de la paix, que j’aurais dû prendre du temps pour réfléchir, avant de lui soumettre le « livre de ma vie ».
— En tout cas, je vais te répondre, ajouta-t-il. Ton désir — cela tout le monde peut bien le comprendre —, c’est de rendre ton texte le plus possible cohérent avec toi-même et ta vie. Tu voudrais y faufiler tous les ingrédients nécessaires pour que ce livre ressuscite comme le Moïse de Michel Ange…
Il ferma les yeux, avant de les ouvrir grand pour me scruter à fond, dans le but de me rassurer : même dans sa réserve extrêmement reculée ils avaient la télévision et internet, donc bien sûr qu’il connaissait Michel Ange et tous les grands maîtres de la Renaissance italienne !
— Tu aimerais bien, continua-t-il, que ton livre parle librement, avec la même fluidité que les êtres humains, sans dire de bêtises ; tu voudrais aussi qu’il bouge, cessant d’être pantin pour devenir, comme Pinocchio, une véritable personne, en chair et os… Mais, pour cela il te faudra encore autant d’années de sacrifices que celles que tu as endurées jusqu’à présent pour écrire ce que tu as écrit. Aujourd’hui comme aujourd’hui, ton livre n’est pas un chef d’œuvre, aucun éditeur ne le publierait et si tu avais envie de le publier toi-même… tu devrais ensuite t’empresser d’en brûler toutes les copies avant de mourir. Tu seras même obligé de faire ainsi que même la dernière copie et l’original soient brûlés avec toi.
Le chef du village Cheyenne me rendit mes feuilles tout en me disant : — brûle-les aussitôt, celui-ci est un beau jour pour mourir, pour ton livre !
Le sorcier du village, qui était présent aussi, me conseilla chaleureusement, quant à lui, de brûler mon ordinateur aussi, avec tous les disques durs grands ou petits où pouvait y avoir une trace quelconque de mon œuvre insignifiante.
Une jeune squaw me dit enfin sans sourciller (je découvris ensuite qu’elle était aveugle) : — il te faudra travailler encore pendant trente ans au minimum. Tu devras renoncer à tout : à regarder le monde, à marcher, à te rendre régulièrement aux toilettes, à manger avec appétit, à digérer sans douleur… à aimer ! À garder aussi, tant bien que mal, ta colonne vertébrale en des conditions acceptables, pour éviter d’avancer complètement plié en deux. D’ailleurs, tu devras renoncer à lire d’autres romans ainsi qu’à écrire toi-même d’autres histoires.
J’obéis. Je brûlai tout et retournai chez le chef.
— Comment vas-tu ? me dit-il.
— Je me sens comme un orphelin. Les années qui se sont déroulées à côté de mon livre insignifiant ont été belles, si j’ose dire. Tous ces mots inventés me remplissaient la vie…
— Ne t’inquiète pas, me dit-il, ce trésor est bien solide en toi, il t’accompagnera comme une ombre, fidèlement, dans ta nouvelle aventure : vivre ta vie sans le souci de devoir la raconter ! Tu découvriras, quand la mort te délivrera définitivement de cette obsession, que pendant ton existence, sans le savoir, tu avais écrit un nombre impressionnant de livres, dont un ou deux attachants et bien rythmés. Tu les as écrits dans les lieux que tu as traversés, où tu t’es arrêté boire un café, où tu as dormi, dansé, mangé, déféqué, parlé. Tu les as écrits dans les corps et dans les âmes de tous ceux qui se souviennent de toi ou qui t’ont oublié, dans les autres qui sont partis avant toi, en amenant vos secrets communs dans la tombe ou dans l’air brûlé qui a hésité un temps auprès de leurs dépouilles avant que le vent l’emporte… Ce n’est pas la peine de mettre un arbre en pièces si ce que tu écris sur son écorce n’est pas un chef d’œuvre tandis que ta vie même a été tellement riche d’œuvres qui, peut-être, quelque part, se sont transformées en arbres… Si tu renonces, tu laisses ouverte la possibilité de vivre une vie saine, de faire quelque chose pour tes proches et — qui sait ? —, un jour, foudroyé comme Saint Paul sur la route de Damas — oui, bien sûr, la jeune squaw aussi avait été bien élevée dans l’école du village où circulaient des textes pour les non-voyants que des acteurs d’Hollywood à la grande envergure avaient bénévolement enregistrés… — un jour, ajouta-t-elle après une brève suspension pour reprendre son souffle, tu pourras écrire en un seul jet un petit chef-d’œuvre qui s’affichera spontanément dans la feuille recyclée… et je crois que ce nouveau « bouquin », soit-il nu ou tout habillé, ne devra pas s’efforcer de te ressembler ni de raconter davantage tout ce qui est déjà évident…

Giovanni Merloni

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Giovanni Merloni, 1992

Gloire

Que dois-je t’avouer ?
J’ai essayé de me sauver
me réjouissant de la fortune
d’être par là passé
sans t’avoir rencontrée.

Mais ce soir
juste après avoir déjeuné
la tête dans la lune j’ai faufilé
et me suis de-ci de-là balancé
avec toi
mimosa du huit mars
avec toi
tache d’huile
sur la succincte robe rouge
avec toi
pêcheuse attentive
(le nez dans mon aquarium).

Avec toi j’ai ondoyé
en méprisant la fortune
de ne pas t’avoir rencontrée.

Giovanni Merloni

TEXTE ORIGINAL EN ITALIEN 

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