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Guy Rose, Marguerite (1909), image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Yannette,
Je te remercie pour le livre que tu m’as prêté. Je vais bientôt te le rendre parce que j’en ai trouvé une copie en bon état dans une librairie de livres anciens rue de la Roquette. En fait, j’habite pas loin du métro Bréguet-Sabin et je me rends souvent chez le bouquiniste du quartier pour quelques échanges. Juste hier, on a parlé du Galérien. Selon le libraire il ne s’agit que d’un bluff. Derrière ce nom postiche, il n’y a personne.
Ayant donné un coup d’œil sur les nombreux textes attribués au Galérien qui circulent dans Paris, il a avancé l’hypothèse que derrière ce nom d’art assez suggestif, bien que démodé, se cachent plusieurs auteurs de différentes époques. Ils seraient tous morts dans la condition d’inconnus ou de refusés par les maisons d’édition.
Voyant mon expression perplexe et sceptique — ah oui, je suis coriace, comme vous dites ! — mon ami bouquiniste a abandonné cette ligne d’attaque pour me donner finalement une clé plus plausible. Il devrait effectivement avoir rencontré une ou deux fois un « type » ressemblant au personnage qui figure un peu partout dans les livres du Galérien, c’est-à-dire Nino. « De cet homme, âgé, mais encore en forme, a susurré le bouquiniste inspiré, on dirait qu’il a envie de se raconter et qu’il se sert de quelqu’un qui maîtrise la langue française comme il arrivait du temps où l’on n’avait pas honte d’être analphabètes. Quelqu’un qui met noir sur blanc ses souvenirs, ou ses réflexions, ou ses rêves inaccomplis. »

Je ne crois pas, chère Yannette, que Nino, cet étrange personnage qui se prend pour auteur de lui-même, ait un secret terrible dont il a besoin tôt ou tard de se débarrasser. Du reste, vous aussi en avez lu plusieurs pages. Nous commençons à le connaître et comprendre. Quant à moi, je ne sais pas si je l’aime, avec son opiniâtre courage de se mettre en discussion à outrance… même si je dois admettre qu’il ne parle pas trop. Il garde quelques non-dits essentiels et, dirais-je, stratégiques : ses tourbillons verbaux ont toujours de salutaires interruptions, des failles qui sont les bienvenues.
Maintenant, je suis en train d’examiner un court récit de la collection signée par Le Galérien, au sujet de la « femme » et de son importance. Ici, Nino semble vouloir dénicher le moment clou, le passage décisif ayant déclenché son destin. Est-ce que vous vous souvenez de « Sliding doors » ? Ce fameux film américain jouant avec souplesse et précision sur l’instant où notre destin glisse vers la gauche ou vers la droite, profitant d’une rencontre heureuse ou alors subissant, au contraire, les conséquences d’une rencontre désastreuse ? Tout cela parce qu’une porte de la rame du métro s’ouvre à l’improviste ou se referme juste à temps ! Nous sortons, et alors… Quelqu’un rentre, et alors… Dans cet opuscule ou petit cahier de doléances (finalement sans titre !) Nino devrait avoir dicté à quelqu’un des écrivailleurs de l’équipe du Galérien les souvenirs d’une rencontre prématurée ou tardive, dont il n’a pas eu que de vagues bénéfices sentimentaux, sinon de petites satisfactions psychologiques qui l’ont aidé enfin, par un parcours assez tortueux, à trouver sa propre voie ainsi que sa véritable voix.
Je vous enverrai une copie de ces goûteuses prémices… Mais vous devez attendre que j’aie achevé ma lecture exclusive ! Je ne sais pas si ces contes, ou nouvelles fragmentaires de Nino le Marseillais n’auront jamais succès auprès d’un public plus vaste. Je juge pour l’instant très intéressant ce hasard qui nous touche. Dans ce monde consacré à la vitesse, où des coulisses s’ouvrent et se referment à l’infini, inexorablement… cela me semble extraordinaire qu’il y ait encore quelqu’un qui laisse derrière lui des cailloux blancs dans les rues de Paris, dans la folle espérance qu’une Ariane les cueille et les empoche un à un pour les transformer en fils de la mémoire et, dirais-je, du sens de la vie.
Sinon, je suis en train de collectionner sur mon bloc-notes plusieurs questions que j’aimerais lui poser (à Nino ? au Galérien ?) lors d’une improbable rencontre… qui pourrait se résumer en une seule : — êtes-vous sûr, mon cher Nino, qu’il y ait dans nos vies d’orages ou de calme plat quelque chose à comprendre ?
Je vous salue, chère Yanette, avec ce curieux poème ci-dessous. Là, c’est un ami que je connais qui en est l’auteur, quelqu’un qui ne se nourrit pas beaucoup de mystères. En m’envoyant ses vers, mon ami a ajouté un petit mot qui m’a touchée : — ma chère Xaverine, a-t-il écrit, voilà les coordonnées d’une chanson qu’apparemment Francesco De Gregori a écrite pour toi : Non c’è niente da capire !

Xaverine

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Djordje Prudnikoff, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Une âme souriante

Elle sera toujours ainsi
repliée, courroucée, contrariée
jalouse de son autonomie,
de sa liberté.

Toujours ainsi elle sera :
imprudente exploratrice
de frontières,
scrutatrice indomptée de mystères.

Tous les jours autour d’elle
un nuage voltigera
de couleurs débridées
que j’aurai éparpillées
sur le papier, juste pour elle
déversant toute ma moelle
sur sa silhouette dessinée.

Elle sera ainsi
inébranlable, ferme, héroïque
dans la quête incessante
d’elle même, même chez moi.

Tous les jours elle sera magnifique,
éblouissant soleil aveuglant
que je fixerai, frénétique
du point du jour brûlant
jusqu’au tiède instant du couchant.

Elle sera ainsi, profonde
rotonde sera sa voix
voyant les mille mondes
s’effondrer autour de moi
dans la gorge des ondes.

Elle sera toujours ainsi
constante et inconstante
intellectuelle et sensuelle
délirante et errante
chaude et froide
prête à endurer l’enthousiasme
bravant les routes incertaines
prête à franchir la peine
des cruautés de la vie.

Elle sera prête, ainsi
à déchiffrer toujours
la lumière dans la nuit
les nuances dans les ombres
en se passant du bruit
esquivant les encombres
de la sombre précarité
les infinies contrariétés
de nos jours.

Toujours ainsi, digne
elle sera en première ligne
ma combattante hardie
prête à défaire, sans souci
par ses mots éclatants et jolis
l’ennemi que je suis.

Toujours ainsi, farouche
une fleur jaune sur la bouche
elle sortira, telle mouche
taquine, extravagante
de sa tranchée élégante
mon âme souriante.

Giovanni Merloni

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