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Des parcours improbables

Xaverine, bonjour
Merci de votre confiance. Je vous promets que je ne dirai à personne ce que vous m’avez appris. Donc, pour commencer, je ne garderai pas la copie de cette lettre d’aujourd’hui.
Cependant, malgré mon âge avancé, je n’oublierai pas que ce nom du Galérien… n’est pas seulement le titre de la chanson célèbre qui faisait pleurer ma jeune mère toutes les fois que j’étais sur le pas de la porte à l’instant du départ.
Dieu seul le sait, combien de voyages j’ai dû faire entre Paris et mon village en Pologne… avant que finalement toute la famille se transfère rue Sampaix, en face de la boulangerie qui vient justement de changer de nom, s’appelant LIBERTÉ pour nous faire plaisir !
Ce disque 78 tours, avec cette voix noble d’Yves Montand, symbolisait, pour ma famille d’origine, la France, notre amour sans réserve pour ce pays dévoué aux rébellions ainsi qu’à la défense acharnée et intransigeante de ses grandes valeurs humaines. Oui, chère Xaverine, il n’y a pas d’autre peuple au monde qui soit à la fois révolutionnaire et conservateur comme l’est le peuple français ! Ils ont aussi la grande qualité de saisir au vol que la conservation des trésors de la culture et de la langue française demande toujours des attitudes révolutionnaires et anticonformistes, tandis que la révolution… Mais je m’arrête. À 81 ans, il faut savoir se dérober aux réflexions excessivement tortueuses.
Donc, je reviens au Galérien. Il s’agit d’un écrivain ou, plus probablement, d’un poète, qui connaît la galère sans y avoir jamais été renfermé. Il a vécu toujours à pied libre, sans devoir se cacher, ayant aussi une famille, pardon, deux familles… Il paie ses impôts et bénéficie d’une retraite ayant toujours travaillé… Pourtant il se sent « galérien », comme moi, parce que même dans le meilleur des mondes possibles — Paris — quelque chose lui manque.
Vous parlez, avec insistance, de la reconnaissance d’un public plus vaste, qu’il ne sait ni ne veut rechercher, qu’il ne rencontrera donc jamais. Moi, en lisant cet étrange bouquin que j’ai trouvé sur un banc public, titré « Une jeune fille de ton âge », j’ai compris la raison de cette « dissémination » — pour ne pas dire « éparpillement » — de son œuvre, que cet auteur aime faire lui-même d’une façon discrète et à mon avis fataliste.
Voilà un secret que je vous donne sans vous demander de l’avaler comme une goutte de cyanure : tout va disparaître !
L’offensive de toutes ces diableries informatiques est désormais notre vent quotidien qui souffle sur les feuilles, sur les toiles peintes, sur les mots prononcés aux bords des mondes… Nous vivons accoudés aux fenêtres comme le faisaient nos arrières-grand-mères et nous regardons notre village qui bouge en bas de chez nous sans rien y comprendre. Quel est le moteur qui pousse l’un vers le métro Bonsergent ? L’autre qui marche boitant en direction du boulevard Magenta, que veut-il ? Le troisième, alors, est-ce qu’il va rencontrer son âme soeur au croisement du canal Saint-Martin, à la hauteur du charismatique bistrot de L’Atmosphère ? Le quatrième, enfin, qu’est-ce qu’il cherche au bout de la rue des Vinaigriers, où sont réunis depuis longtemps les Garibaldiens ?
L’un marche empoignant sa baguette « tradition ». L’autre pousse la poussette avec le petit submergé par un excès de laine. L’autre court tapant sur le trottoir une musique rock… Oui, je suis vieille, mais je sais bien ce qu’est le rock ‘n roll !
Et ce Galérien aussi, il me semble de le connaître depuis toujours, comme un cousin ou un frère cadet. Je retrouve en lui la même rébellion que j’éprouve moi-même vis-à-vis de cette oppression catholique, qui empêche par exemple les adolescents de suivre un parcours linéaire dans le passage à l’âge adulte… cette morale hypocrite basée sur la tache impénétrable du péché originel… Et je devine pourquoi celui-ci dissémine partout ses manuscrits, ses minuscules feuillets de mémoire avec des considérations bizarres qui donnent pourtant à réfléchir.
Je vous joins, chère Xaverine, un extrait d’« Une jeune fille de ton âge » qu’on avait épinglé au dossier d’un banc public du jardin de la rue des Récollets. Il ne s’agit que d’une déclaration assez naïve, mais à mon avis indispensable pour mieux apprécier ce qui viendra par la suite

Wladyslawa

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« Un jour, au cours de cet infernal purgatoire qui sépare les écoles moyennes du lycée, au passage douloureux entre les treize et les quatorze ans, j’arrivai tard à l’école. Le concierge, surnommé l’Américain — en raison de sa ressemblance avec Tom Ewell, l’acteur qui rencontre Marilyn dans Sept ans de réflexions — ne me fit pas entrer. Je revins alors à la maison. Beatriz, la femme de ménage, battait les tapis en s’égorgeant pour chanter dans le cylindre d’air de la courette.
« Je laissai glisser mon doigt sur les livres de la grande bibliothèque de mes parents… Outre aux disques de musique classique de mon père et la collection des œuvres complètes de Leopardi à la chaude reliure en cuir entre ocre et marron, il y avait des romans de toutes les époques et de tous les pays. À coup sûr, guidé par une espèce d’infaillibilité de sorcier, j’entamai la lecture de la plus bouleversante et érotique parmi les nouvelles du Décameron de Boccace. Il s’agissait de l’histoire de la belle Alibech et de Rustico, le moine dont le principal problème spirituel c’était celui de “remettre le diable dans l’enfer”.
« Tandis que je lisais, j’éprouvais une soudaine faiblesse générale, la tête plongeait dans le brouillard, je percevais plus intensément que jamais la chaleur de la lumière parcourant le rebord de la fenêtre, la petite table et la chaise où j’étais assis… En même temps, pour la première fois, il m’arriva ce phénomène qu’on appelle la « résurrection de la chair »… provoquée par une stimulation précise… J’eus de la chance à associer mes premiers troubles, mes premières excitations bouleversantes à un objet littéraire aussi éloigné de la vulgarité et de l’obtuse platitude qui l’accompagne… ayant au contraire la force d’un mystère qui serait bientôt dévoilé. Bonheur du charme de la merveilleuse diversité de la femme, qui peut se hisser en colonne marbrée, insaisissable, inapprochable comme Angélique le fut pour le soupirant Roland, mais tout de suite après, assiégée et caressée par les mille prérogatives et astuces du naturel, elle peut s’écrouler, s’émietter, jusqu’à céder de manière retentissante.

Je saisirai la rose, fraîche et matinale (1)

« Je soupirais, obligé, par le climat bien-pensant des années 50, de m’embusquer derrière les panneaux publicitaires pour lorgner en cachette les dames sortant de leurs voitures, dans l’espoir haletant qu’elles révélaient, si ça se passait bien, un morceau de jambe ou de cuisse… sinon on devait se contenter du genou, bien connu et facilement accessible à la vue…
« L’élection de la femme à la tête de toutes mes pensées fut pour moi un grand pas en avant pour la définition de ma personnalité. Car en fait cette inclination était tout à fait légitime, protégée par les lois naturelles, en synthèse normale. D’ailleurs, cela me donnait la possibilité de me créer — ou de découvrir — un pôle alternatif à l’omnipotence de ma mère ainsi qu’à l’univers féminin roulant autour d’elle.
« Pourtant, dans un régime de manque d’informations adéquates autour de cela, je devais agir en secret. J’étais conscient et même orgueilleux de cette loi non écrite, m’imposant de cultiver en moi une seconde vie qui ne devait filtrer qu’occasionnellement, à travers de petites allusions, de modestes admissions, de rares rousseurs.
« En même temps, ce secret était un poids pour moi se traduisant bien tôt en un sourd mal-être persistant.
« Dans mon noyau familial, je fus le premier, je dus me jeter en avant, tel un ouvreur qui se lance incertain et imprudent au long du dos blanc d’une montagne fraîchement envahie par la neige, respirant dans la lumière aveuglante, comme si c’était la première fois, l’odeur des pins et la rumeur infinitésimale du silence.
« Mes parents étaient très affectueux entre eux, mais l’attachement qu’ils se manifestaient réciproquement dans le milieu familial s’affichait entre Agathe et Alfred comme un sentiment tout à fait innocent, qui ne dépassait pas quelques fuyantes étreintes debout ainsi que quelques embrassements sur les joues… Cependant, le baiser de mon père ne se distinguait pas de celui dont il se servait pour saluer ses trois enfants au retour des vacances ou d’une absence prolongée. Un baiser sonore, chatouillant la peau par ses dures moustaches. »

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« Donc, au fur et à mesure que ma sexualité solitaire grandissait, m’attirant en des méandres de l’imagination et de l’action, inconnus jusqu’à peu de temps avant, mon rendement à l’école diminuait. Tout en profitant de la rente presque brillante des précédentes années d’études, je dus bien tôt parvenir à un compromis avec la rigueur de mon sentiment du devoir toujours vigilant : « l’amour est l’essence de la vie, la chose la plus importante. Donc, je veux lui consacrer toutes les énergies et tout le temps qui sera nécessaire. S’il y a des insuffisances sur les autres fronts… patience ! »
« Avec cette bien claire philosophie — évidemment, j’ai toujours aimé moins la gloire que les femmes —, j’ai dû régler toujours mes comptes, poursuivant souvent des parcours improbables, longs et tortueux, où bien d’autres à l’opposé de moi auraient suivi des lignes droites ou du moins des itinéraires le plus possibles rectilignes. »

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Giovanni Merloni

(1) L’Arioste, Roland furieux, chant I

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