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Carl Vilhelm Holsoe (1863-1935), image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Vacances romaines/2

Paris, jeudi 24 mars 2016

Chère Silvia,
Me voilà avec la suite de ma reconstruction… aussi fidèle que décevante, comme tu peux bien le comprendre. Combien aurais-je aimé nous raconter des événements ayant une fin heureuse ! Toujours est-il que le souvenir de notre rencontre explose en moi comme de la dynamite, se déroulant ensuite comme un film au ralenti, où chacun de nos gestes solitaires ou réciproques pourrait être remplacé par d’autres gestes…
À dix heures du matin nous étions tous les deux auprès de « Serpilli », une épicerie-gastronomie exquise à deux pas de piazza del Popolo, où nous dévorâmes une « mozzarella en carrosse » qui brûlait la langue.
De là, nous franchîmes la grande grille de Villa Borghèse. Toujours en silence, les oreilles à l’écoute d’un mot ou d’un souffle qui aurait tôt ou tard brisé la glace, nous nous promenâmes au milieu des statues du Pincio, avant de traverser le vaste espace de la piazza de Siena et nous allonger sur un pré, tout près de Porta Pinciana. Cette halte nous amena finalement ta voix : c’était juste là que ton père, selon ton souvenir ému, t’emmenait les dimanches. Un endroit tranquille et joyeux où les enfants peuvent passer une demi-heure dans une minuscule voiture rouge ou faire des balades sur des poneys… Et j’eus de mon côté un petit prétexte pour constater que tout cela avait plusieurs points en commun avec le jardin de la Colline Puget à Marseille, et avec le Jardin des Tuileries à Paris aussi…
Tu avais des sandales presque invisibles, une robe vert bouteille avec des pois jaunes tandis qu’un joli sac rouge glissait continûment de ton épaule. Quand nous nous levâmes pour reprendre notre marche désemparée, j’observai la peau blanche de tes genoux que l’herbe avait sillonnés, en y laissant des taches vertes… Certes, tu avais tout pour me bouleverser et t’emparer de moi. Pourtant, j’étais très timide. Je me bornais à t’observer avec insistance, fasciné par la queue de ton regard, apparemment nonchalant et distrait, qui me capturait sans pourtant faire de moi ce qu’il semblait vouloir… Un regard que je trouvais, si j’ose le dire, problématique. Oui, j’avais la sensation que ton emportement envers moi n’était pas le fruit d’une conviction profonde, mais d’un élan provisoire et incertain. Cela me rendait récalcitrant à mon tour… Et pourtant je t’aimais… Pourquoi me défendais-je ainsi ? Étais-je encore brûlé par la déception lors de la fête de Carnaval ? Avais-je peur, sans l’avouer à moi-même, qu’il y avaient à Rome des autres ? Que cette séquelle de rendez-vous ratés ne dépendait pas d’une Française catapultée à Rome par l’envie du soleil, mais d’un Italien qui ne cessait de t’embobiner ?
D’ailleurs, chère Silvia, ces jours de Rome, je dus constater sur ma peau que mes parents n’avaient pas eu assez de confiance en moi. Ils avaient refusé ma proposition, lors de ce premier voyage à l’étranger, de me laisser libre, seul, m’envoyant, comme je le désirais, dans une auberge de la jeunesse avec un peu d’argent de poche. Cela m’aurait permis de faire, finalement, avec assurance et imagination, mes premiers pas dans la vie adulte. Au contraire, ils trouvèrent pour moi une solution « classique » : j’allais profiter de l’hospitalité d’un cher ami de famille, un Italien qui avait travaillé pendant longtemps avec mon père à Marseille et maintenant était à Rome dans une succursale de leur société. Je séjournai donc dix jours chez l’oncle Luigi et la tante Franca, comme je les appelais, dans un appartement qu’on ne pouvait désirer plus propre ni mieux rangé, au septième étage d’un immeuble accoudé sur le boulevard Cristoforo Colombo, à côté de la piazza des Navigatori.
Ce jour fatidique de notre rendez-vous, sortir avec toi ce fut une belle affaire ! Soit pour la distance, avec le bus, entre le boulevard « Colombo » et le quartier « Flaminio », soit pour l’absence d’un échange humain quelconque avec cet associé de mon père, un homme très silencieux qui m’intimidait de façon exagérée. Ou alors ce fut à cause de sa femme, qui avait eu le « mérite » de m’apprendre le truc pour me laver dans la baignoire sans produire d’éclaboussure ni de goutte. Une femme sinon assez aristocratique, qui semblait se réjouir de mes réponses déplacées et stupides à ses questions « intelligentes ». Je méprise l’intelligence si elle ne se réduit qu’à des exercices d’habileté, à des prouesses abstraites. Je crois que l’intelligence est autre chose. Elle était absente des actions comme des paroles de mes hôtes. Elle manquait aussi à mes parents… ou alors ils suivaient des labyrinthes que je n’avais pas l’ambition d’explorer. Qui sait ? Si j’avais suivi mon père, ou ma mère, ou tous les deux, peut-être j’aurais trouvé le pain pour mes dents et la vie à la mesure de mon intelligence à moi… J’avais alors une intelligence alimentée par la timidité et la peur, mais aussi par le désir violent de briser cette écorce de conformisme et d’indifférence que la famille et l’école m’avaient collée aux os et à la peau…
Maintenant, je me souviens bien, Silvia, qu’en ces jours-là, à Rome, j’étais libre et seul, du moins psychologiquement, étant confronté à ce pénible état de suspension qui se vérifie souvent lors du premier déplacement à l’étranger. Où se déclenchent, inévitablement, les explosions physiques de la vie impétueuse !
C’étaient probablement les mêmes explosions qui hantaient ta solitude paresseuse, Silvia, tes lectures secrètes, tes rêves d’amours sauvages… Nous étions tellement proches qu’il aurait suffi de nous renfermer à clé dans un cagibi sans fenêtre et éteindre l’ampoule… Mais tu ne pouvais pas savoir combien j’étais à jeun de tout cela, tandis que moi, je n’imaginais pas combien, au contraire, tu étais avant, bien plus que moi, déjà prête peut-être…
Toutes mes pensées se concentraient sur l’ambition de sortir de la coquille ! Ne sachant pas comment la briser, j’aurais juste pu réussir, péniblement, à « m’éclipser », à me sauver pendant de brèves parenthèses d’acerbes libertés.
Peut-être, après toutes les hésitations téléphoniques de la veille, aurais-tu dû prendre l’initiative… Mais comment aurais-tu pu faire cela, de ce temps de loups affamés ? Comment faire pour donner confiance à un ancien camarade d’école tellement incertain de ses ailes ?
Douze ou treize années depuis, à moitié des années 70, j’étais sensiblement changé. Après une séquelle de ruines et vicissitudes de la vie conjugale et amoureuse, j’eus une pause de vie et de travail à Nantes. Il me semblait d’être Ulysse endormi sur la plage de l’île des Phéaciens, sauvé et chéri par une incontournable Nausicaa. Mais comment écarter ou alors oublier Circé ? Un homme malin et expérimenté se cachait derrière mon visage innocent et mon verbe sérieux. En somme, j’étais prêt, à la moindre occasion, à reprendre mes attitudes téméraires et désinvoltes.
Certes, je m’arrêtais, par prudence, sur le bord du gouffre.
Pourtant, je m’en souviens avec un sourire, voyant un soir Dominique Sanda dans un entretien à la télévision, j’eus l’impulsion de me considérer à la hauteur de sa beauté et de sa joie de vivre… Je me dis alors que je me serais volontiers mis à la preuve, jusqu’à essayer sa fabuleuse conquête. Pourquoi pas ? Cela me semblait en ce temps-là une chose tout à fait possible…
Voilà, Silvia, tu as été mon insaisissable Dominique Sanda, ma Micòl Finzi-Contini ainsi que la première fissure visible dans mon assez coriace coquille d’oeuf.
Comment se serait déroulée notre vie si tu m’avais pris la main… ce jour de Carnaval ou les jours suivants, laissant glisser sur ta peau les commentaires que quelques-unes de nos camarades jalouses (telles Corinne Blanchot, ou « mademoiselle » Renard) ont bien sûr susurrés à tes oreilles à propos de cet étrange sujet de Nino, le Marseillais ?
L’un de nous n’aurait pas eu la vie facile — moi, venant à Rome ; toi, venant à Paris — avec nos familles différentes et semblables à la fois. Avec nos mères, surtout…
Mais je crois que notre union aurait été paritaire… Qui sait si malgré tout nous serions demeurés insatisfaits, malheureux et volubiles, toujours à la recherche de l’âme sœur, comme il est arrivé, ensuite, pour tous les deux…
Je t’enverrai ma photo, mais le choix est difficile. Je ne veux pas paraître beau à tes yeux. Je voudrais seulement qu’il s’agît de moi, comme je suis vraiment, le même que tu connais déjà, sans besoin de photos.
Nino

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René Magritte (1898-1967), image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Rome, vendredi 25 mars 2016

Cher Nino,
Te souviens-tu du temps où nous nous écrivions très souvent et que j’attendais avec anxiété ce précieux paquet qui était ta missive ?
Maintenant, je ne m’attendais pas du tout à une lettre si belle, pas si tôt. Tu unis à ton âme profonde une assurance dans l’écriture que je n’ai pas. Tu as d’ailleurs une mémoire incroyable, même dans les détails… ô combien j’adore, encore aujourd’hui, la « mozzarella en carrosse » ! Tu dis des choses très belles et tu parles de ces années-là comme si tout ce temps ne s’était pas écoulé… Et moi, que puis-je te dire ? Si elles ne s’étaient pas brûlées, ces années. Je pourrais encore avoir le temps pour te donner ma main et bien sûr ma vie. Je ne sais pas comment ce serait pour toi. Ma vie aurait été bien sûr meilleure à côté d’un homme doux et passionné comme toi.
Silvia

Paris, vendredi 25 mars 2016

Ma chère Silvia…
Que serait-il arrivé si tu n’avais pas été mon « intouchable » camarade d’école, si je t’avais rencontrée par hasard à la station des bus de place du Châtelet ne voyant en toi qu’une belle étrangère qui ne connaît pas la route ? Qu’aurions-nous fait de nos vies après la longue promenade sans trop de mots ? Que serait-il arrivé si nous avions loué une barque dans le lac du Bois de Boulogne et là nous nous étions embrassés sur la bouche ?
Nous aurions peut-être enjambé le mur du Jardin d’Acclimatation pour nous cacher dans la tanière des ours blancs, protégés nous aussi par cette cage de rochers et d’eau ?
Aurais-tu préféré la cage des phoques qui se frottent les unes contre les autres sur le fil de l’eau ?
Aurais-tu, au contraire, opté pour monter à Montmartre avant d’en redescendre, pour nous cacher dans une mansarde d’où l’on voit danser les toits de Paris ?
Nino

Giovanni Merloni