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Trevor Messersmith, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

« Ezakimak »

Je tremble à l’idée que mon amie Querida, hier matin, lorsqu’elle faisait le récit d’un épisode de l’histoire amoureuse de Nino, a hésité, avant d’écrire le mot « kamikaze ». Même si ce mot était dans ce cas accompagné par l’image d’un Japon désormais révolu, lors d’une guerre lointaine, que soixante-dix ans d’histoire recouvrent affectueusement par une couche légère d’oubli.
Je me sens mal si je pense qu’elle écrivait ce mot peut-être dans l’instant même où un nouvel attentat faisait des morts et des blessés dans la voisine Bruxelles tant aimée.
Je ne crois pas aux coïncidences, ni à la télépathie non plus. Pourtant, je dois me rendre au fait que la mort nous épie désormais, nous poursuivant dans les recoins les plus intimes de nos pensées, du désir de nous libérer, de prendre un moment de recul de ce siège acharné et obtus à la vie normale. La plus horrible des morts, la plus inacceptable, celle qui regarde une collectivité d’innocents, de passants, de gens comme nous, obligés par le hasard de se rendre, par exemple dans un aéroport, forcés de partir ou d’accueillir quelqu’un qui arrive… J’essaie alors de renverser ce mot, le mutant en « ezakimak »… qui sait ? Cette inversion pourrait se révéler propice à la vie ! À la vie de nous tous !
Giovanni Merloni

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Marie Augustin Zwiller, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Buenas dias, Rita
Ayant lu attentivement votre lettre à Sophie, je vous écris à mon tour au sujet de ce bizarre phénomène de prolifération littéraire, se déclenchant désormais en dehors des frontières de la France, qui trouve son point de départ et de repère dans la figure du Galérien, cet écrivain aventurier qui ne cesse de glisser des traces de plus en plus inquiétantes, ici et là, partout en Europe. Cette fois-ci — comme s’il savait en avance qu’il y aurait eu un passage de relais entre une lectrice italienne et une lectrice espagnole —, il a « disséminé » dans une ville qu’on ne pourrait plus « espagnole », un texte concernant une histoire qu’on ne pourrait plus « italienne ».
Désorientée par tout ce « volume de jeu », je reste en même temps admirative pour la sincérité désarmante de Nino et perplexe à l’idée qu’un tel personnage ait pu jaillir de la plume de ce Galérien, un écrivain parmi les plus mensongers que je n’ai jamais connu.
Comme vous apprendrez en voyant ma signature, je suis une couturière d’origine espagnole travaillant maintenant chez Vuitton à Paris. Mes parents ne se déplacent jamais de Bilbao, mais je suis en contact quotidien avec eux, grâce à Skype. Et voilà ma petite révélation : hier mon père a trouvé par terre, juste en face du Musée Guggenheim, un guide Michelin de l’Espagne, d’où débordaient des dépliants en grand nombre. Suivant sa nature de déterreur de « cadavres » de toutes les nationalités (1) il a empoché le guide sans se soucier de l’éventuel propriétaire. Ensuite, rentré à la maison, il a découvert, au milieu d’un fatras de billets de bus et de reçus de restaurants, une poésie consacrée à Bilbao, que le même Galérien avait signée :

Une rue derrière une autre rue
Au bout du monde je danse, indifférent
Sans autre musique, sans autre vertu
Que ton sourire magnifique et absent.

Je vais me rendre à Bilbao
Où les gens s’aiment au fil de l’eau
J’y veux saisir au bout des doigts
Les pas de danse de nos voix
Songeant Bilbao…

Encore entreprenant en dépit de ses 70 ans, mon père a placé hier soir la page contenant ces vers contre l’écran. J’ai pu alors la photographier, avant de la copier pour vous.
Mais, les surprises ne sont pas finies. Je suis presque sûre, chère Rita, que ce guide Michelin emprunté par mon père appartenait à l’une des lectrices du Galérien, en vacances à Bilbao les derniers jours. Car ce matin même, chez Vuitton, une collègue m’attendait à la pause café pour me donner d’un air triomphant un plan de Bilbao, que quelqu’un avait laissé à l’accueil à mon intention :
— Querida, m’a-t-il dit, quelqu’un « te quiere » !
Dans les nombreux plis du plan de ma ville natale se cachait un manuscrit de trois ou quatre pages, écrites à la main sur une espèce de parchemin extrêmement subtil. Voulez-vous en savoir le titre ? « Vacances romaines » !
Querida

P.-S. À seize ans, Nino était en première au lycée Henri IV. Petit à petit, le souvenir de ses vacances à Arcachon s’estompa dans un fondu enchaîné d’où se détachait avec une miraculeuse évidence son banc d’école en bois. Encore un vieux banc de l’après-guerre aux planches grossières, aux bords arrondis. Un champ de bataille où ses branches sculptées s’aventuraient en armées d’héroïsmes invisibles, de pulsions secrètes. Son Bic bleu était indestructible. À la Noël, son platane pluriséculaire avait envahi, à sa gauche, la place de son camarade Marius, un petit génie de l’algèbre, très chatouilleux, ressemblant à un « kamikaze » japonais. Rarement, Nino levait la tête de son œuvre indispensable pour se regarder autour, pour observer les autres tranchées qui serraient la sienne dans un étau impénétrable. Il n’avait pas trop envie de tout savoir, de tout répliquer ou débiter par coeur. Il ressentait péniblement l’effort que faisaient pour entrer dans sa tête toutes ces notions, histoires, portraits, personnages, mots, significations, explications… Il résistait comme s’il avait peur d’en faire une indigestion. Car il aimait assimiler doucement, par couches, un à un, petit à petit. Il avait besoin d’un temps pour tomber amoureux de Socrate, d’un autre temps pour s’en éloigner, d’un autre temps encore pour s’intéresser à Platon, ou César, ou Auguste, et cetera. Il demeurait admiratif et ébahi devant ce professeur d’histoire et philosophie qui avait su fourrer dans sa tête… ô combien de noms, de dates, de phrases célèbres et de raisonnements tordus ! Il restait perplexe devant tous ces camarades, surtout les femmes, qui pouvaient se débrouiller si aimablement, récitant leurs réponses ou exposés avec calme et précision. Sans hésiter. Mais comment était-ce possible ? Est-ce qu’elles avaient déjà atteint la paix des sens ? N’avaient-elles jamais quelques pensées fixes qui les dérangeaient ?
Au deuxième banc, sur la droite en regardant la chaire, séjournait Silvia, une Italienne de passage dans la classe de Nino. Elle traversait comme un météore cette année de lycée entre 1961 et 1962. Belle, insaisissable et toujours ravie par une voiture bleue qui l’attendait devant l’église de Saint-Étienne du Mont, Silvia habitait avenue Friedland avec son père, un haut diplomate auprès du Vatican.
À la fin de l’école, Silvia dut rentrer à Rome. Tout de suite après, suscitant une grande surprise dans la famille de Nino et parmi ses camarades, elle lui envoya une invitation : — viens, Nino, je te ferai connaître Rome !
Q.

(1) L’or dans la montagne — I recuperanti, film de Ermanno Olmi (1969)

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Pablo Picasso, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Vacances romaines/1

Rome, lundi 21 mars 2016

Nino, bonjour
Cosa fai ? Tu ne m’écris pas depuis longtemps. Donne-moi de tes nouvelles, s’il te plaît !
Silvia

Paris, mercredi 23 mars 2016

Chère Silvia,
Merci pour ton « cosa fai ? », c’est-à-dire « que fais-tu ? » qui te catapulte ici près de moi en un éclair !
J’aimerais pouvoir reprendre notre colloque interrompu cet après-midi très éloigné, mais important pour moi, de la fin juin 1962. Avant, il faut que je creuse dans les mois précédents, marqués par notre atypique connaissance… Étais-tu tombée dans notre classe précisément pour moi ? Étais-tu, vraiment, la Silvia « aux yeux riants et fugitifs » que Giacomo Leopardi lorgnait pendant des heures depuis sa haute fenêtre ?
En février, tu m’invitas chez toi, sous le prétexte de faire les devoirs ensemble. Intimidé par ce grand appartement au parquet luisant de cire, je n’hésitai pourtant pas à tomber amoureux de toi… Ensuite, dans notre salle de classe, je ne faisais que te fixer et toi tu me dévisageais à ton tour. Peut-être avais-je le regard un peu superficiel, farfelu, tandis que le tien était plus profond, mélancolique. Toujours est-il que dans les intervalles entre une leçon et l’autre nous échangions intensément. Je te montrais mes vignettes humoristiques, tu me lisais tes poésies… C’était une idylle, même si dérangé par ce non-dit souterrain de notre inévitable séparation. À la fin de l’année, tu devais rentrer en Italie tandis que pour moi c’était trop tôt pour faire des projets. D’ailleurs, cette idylle n’avait duré que quelques jours… Jusqu’à la fête de Carnaval. Je t’attendais, dans cette piste de danse, au-dessus d’un magasin de porcelaines rue de Paradis… Un de nos camarades, ayant un penchant pour le papillon au lieu de la cravate, un extra-terrestre pour moi, me gela avec une phrase tranchée assez grossièrement : « Silvia sera accompagnée par son copain… » Je passai alors une soirée épouvantable, te lançant des anathèmes tout en imaginant d’entrer le lendemain dans cette belle vitrine et tout casser…
Ensuite, on me dit que celui qui était avec toi était ton cousin. Un cousin éloigné, me disais-je, pourtant je ne pensais qu’à toi. Le dernier mois, nous reprîmes notre conversation, t’en souviens-tu ? Mais je ne savais pas saisir au vol les occasions que tu m’offrais. Je refusai plusieurs fois d’aller à la piscine, car je n’étais pas un nageur costaud qui pouvait arborer ses biceps musclés… et je n’avais même pas accueilli ta proposition d’aller manger une pizza italienne dans un local que ton père avait déniché.

Quand je vins à Rome, en cette fin juin, ce n’était que pour te voir. Tu m’avais téléphoné à Paris, un soir. Ta voix courait beaucoup plus que ces avions qui brisent le mur du son. J’avais couru sur les roues du train de gare en gare, de montagne en montagne, pour t’embrasser enfin, pour t’étreindre dans mes bras… Mais, depuis le premier jour de mon séjour à Rome quelques obstacles à notre bonheur — je ne sais plus si volontaires ou involontaires — s’étaient entreposés. Si je ne me trompe pas, c’était à cause de ta mère, qui avait toujours besoin de ta compagnie pour accompagner ici et là dans les musées et dans les églises de Rome une de ses nouvelles amies parisiennes. Mais, comment ? Et moi ?
Voilà qu’après un siège d’une semaine tu es finalement sortie de ta cage dorée… Mais déjà, nous étions tous les deux dans un autre film, dans une autre perspective.
…Mais je dois m’interrompre, chère Silvia, je dois courir à la poste pour t’envoyer cette lettre « prioritaire ». Si j’aurai le temps, je posterai la suite demain… Pardonne-moi !
Nino

Giovanni Merloni

Vous trouverez la continuation et la fin de « Vacances romaines » vendredi 25 mars. 

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