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001_lectrices 15Carl Vilhelm Holsøe, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Les alternes dérives de la mémoire

La mémoire a besoin de fouiller dans des lieux réels ou irréels, à leur tour combinés avec des personnes, réelles ou irréelles, encore en vie ou déjà disparues. Des personnes, ces dernières, que nous cherchons en d’autres endroits encore, avec l’opiniâtre certitude d’avoir déjà visité ces lieux, au moins une fois.
Au cours d’une vie qui se coupe irrésistiblement les ponts derrière son dos — suivant des parcours qui nous semblent linéaires même si nous avançons à zigzag —, qu’est-ce que représente pour chacun de nous le fait de « revenir en arrière » ?
Que cherchons-nous, que trouvons-nous quand nous voyageons à rebours dans le trajet du temps ?
Est-il possible que quelque chose demeure inchangée dans cette précaire géographie du monde connu, que nous traversons en quête de réponses impossibles ?
Chaque tesson du monde que nous allons retrouver aura changé, au cours de notre absence, imperceptiblement, comme les meubles dans un appartement qui s’abîment ou changent de place ou disparaissent.
Pour chacun de nous, la perception du changement est différente. D’abord, parce que chacun de nous a sa propre sensibilité, son originale mémoire des lieux, des maisons, des couleurs, des vitrines, de l’esprit des passants, de leur façon de s’habiller. Chacun de nous pourrait dire qu’il y a vingt ou trente ans à Bologne ou à Saint-Malo il faisait froid ou il faisait chaud, que la vie était plus facile ou plus difficile, et cetera.
Revenir en arrière c’est un risque absolu. Nous pourrions avoir une déception, être troublés par la dévastation, par les dérives d’une mauvaise administration, d’un manque impardonnable de sens civique, par une guerre ou un cataclysme aussi. Nous pourrions constater que cet endroit — où nous avions vécu un moment prolongé de bonheur ou de chagrin imprégné d’inoubliable beauté — a tout perdu de cette unicité : il ne nous transmet plus ce que l’amour pour une personne ou pour une collectivité de gens très proches avait gravé sur ses pierres, collé sur ses comptoirs et sur ses tables.
Mais il nous arrive aussi, heureusement, de tout retrouver. Une ville, par exemple, c’est un organisme qui s’est forgé dans le temps jusqu’à assumer une physionomie, une couleur et même une voix spéciale, que nous ne pourrons jamais oublier.
Et voilà alors qu’au lieu de la déception il risque de se déclencher un sentiment encore plus douloureux et redoutable.
Surtout si ces endroits ont conservé en vie, pour nous, sans les changer, des personnes chères, importantes, qui gardent en elles quelques morceaux de nous. Cette rencontre entre survivants qui s’aimaient et s’aiment encore a la force de redonner encore plus à ces lieux leur saveur originaire, en faisant flotter librement — ô combien réels ! — les échos multipliés de nos vies mêlées et reconstituées comme par un miracle.
Se soustraire à cet emportement, à cette joie qui s’était affichée de façon tout à fait naturelle, rebrousser chemin pour rentrer dans le petit futur qui n’appartient qu’à l’un de nous, cela devient de but en blanc difficile sinon insupportable : « dans la vie, il faut savoir affronter la joie aussi. Elle peut se manifester encore plus lourde et redoutable que le plus grand chagrin ! »

002_il va pleuvoir (1) Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Dans le train du retour, nos souvenirs récents voltigent de façon sinistre, telle de corps trahis, abandonnés à nouveau. Peut-être, nous aurions voulu parler davantage aux lieux et aux personnes qui sont en train d’explorer dans un nouveau passé leur vie parallèle à la nôtre. Leur expliquer en quoi nous avons changé. Partager avec eux ce « changement » qui représente un but et peut-être un sens dans notre vie là où nous nous sommes installés, coincés, ou carrément sauvés dans une solitude que d’autres amitiés ou d’autres amours consolent…
Pourtant, ce qui nous choque et nous rassure à la fois, à chaque rencontre ou rapatriée, volontaire ou inattendue, c’est le fait de se découvrir, réciproquement, inchangés :
« Tu n’as pas changé ! »
« Toi non plus ! Heureusement ! »
Quand deux personnes ne se reconnaissent pas, quand l’agacement pour quelques petits détails dépasse l’enthousiasme qui nous avait poussés à traverser le monde pour atteindre notre rendez-vous… tout s’écroule. Il ne reste peut-être que l’enchantement des lieux. À condition qu’ils emprisonnent encore nos petits secrets, qu’ils gardent l’esprit généreux de la vie n’appartenant pas qu’aux êtres humains ! Il s’agit pourtant d’un enchantement un peu étranger, qui nous laisse terriblement seuls.

Mon ami Alfredo ne parle que de cette île de Procida où il n’a passé qu’un seul mois de vacances poursuivant jour et nuit la jupe, les cheveux blonds et les sandales bruyants de la capricieuse Agata. Il s’en souvient avec une affection qui va bien au-delà du souvenir d’un amour interrompu, un nombre infini de fois, sur l’île et bien après, pendant des années consacrées à l’enthousiasme et à l’effacement, deux pulsions tellement différentes !

Mon ami Nino ne parle que de ses vacances lointaines à l’île de Ré, de sa jolie fiancée d’origine espagnole, Ambra, qui le laissait seul pour monter sur les barques des pêcheurs, avant de plonger dans l’eau avec une élégance méchante et taquine. Pouvait-il aimer vraiment cette femme, qui faisait tout le possible pour tout détruire ?

003_bologne

La mémoire des hommes et des lieux nous pousse à voyager, cycliquement, pourvu que nous soyons prêts à affronter les risques de la rencontre lorsqu’elle devient réelle, physique. Ces voyages brisent ou interrompent d’autres voyages, même importants, que nous ne pouvons pas exploiter concrètement…
Avec toutes les émotions qui me tombaient dessus, mon dernier voyage à Bologne était déjà en train de bouleverser le sens et le but de mes précédents labyrinthes de l’adolescence, quand un autre voyage, extrêmement douloureux, s’est imposé, de façon cruelle même. Un voyage que mon imagination avait plusieurs fois caressé, à la découverte d’un homme et de la ville où il vivait. Cette ville inconnue, arrivée par « bribes » de mots et photos assez discrètes, m’est devenue malgré tout familière. Comme la voix invisible de cet homme qui avait le rôle d’une étoile dans la constellation de voix que je rencontrais au jour le jour dans cet incroyable village virtuel, qui existe pourtant, avec ses maisons, ses routes et ses habitants en chair et os. Je ne sais pas si je n’aurai jamais le courage d’aller un jour à Mons. Cependant, je sais déjà que cette ville ne me sera jamais étrangère, au-delà des vers immortels de ce poète arraché à son amour pour la vie. Je sais en avance que j’y rencontrerai en personne cette figure solide, gentille, ô combien humaine, à laquelle je pourrai dire :
« Heureusement, cher Francis, vous n’avez pas changé ! »

Giovanni Merloni

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