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« Reading Newspaper » 30/45 Fine Art ©LSarahD, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Lara…
Notre monde de lectures hasardeuses est en train de subir un véritable tsunami… Je ne me suis pas encore remise de la disparition de toute trace du passage du Galérien — une sorte de nettoyage ethnique ayant été commis avec un acharnement minutieux et impitoyable — que je suis confrontée à une nouvelle saison où tout circule librement, en dehors de toute règle ou loi. J’ai reçu en fait une enveloppe depuis un lecteur comme nous… Sans que celui-ci me fournisse trop d’explications, je me suis trouvée confrontée à une histoire tout à fait fantaisiste, où ce conteur improvisé s’installe à la première personne. Je vous transmets cela sans me soucier d’éventuelles fautes ou exagérations qui pourraient y être. Sachez que dans sa missive ce nommé Marceau m’a aussi communiqué qu’il y aura un deuxième « volet » de cette histoire. Pour cela, il s’est mis métaphoriquement à genoux, me priant d’être là à attendre la suite.
Je lui ai répondu qu’à l’heure actuelle, vu l’anarchie qui s’est installée, je m’accorderai bien sûr le droit d’un double tour, aujourd’hui et jeudi prochain. J’espère qu’Ilona, notoirement frénétique, aura la patience d’attendre dimanche pour prendre son relais.
Je vous embrasse affectueusement
Kim

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Elle n’était pas « née pour moi » !

Bonjour Kim,
Vous savez mieux que moi que votre prénom peut valoir aussi bien pour une femme que pour un homme. Dans mes longues et sombres années de collège — j’ai grandi parmi les orphelins d’Auteuil —, je n’ai lu qu’un livre : « Kim » de Rudyard Kipling.
Le livre, d’abord je l’avais subi comme une imposition, ce jeune orphelin apatride étant si loin de mes besoins de vie réelle et surtout de caresses féminines. Ensuite, attiré par l’exubérance des paysages indien et tibétain j’ai appris à partager l’immersion de votre homonyme dans ce monde multiculturel qui me semblait toujours enveloppé dans un nuage… Enfin, je me suis tellement calé dans cet « ami de tout le monde » que celui-ci a fini pour grandir dans mon esprit comme un deuxième moi.
Oui, ma chère collègue de lectures liminaires… partageant aussi avec moi le chagrin de la perte récente de ce Galérien farfelu qui nous plaisait quand même…
Voilà, je vais examiner avec vous mes tardifs débuts… qui n’arrivèrent pas pendant mon enfance malgré tout harmonique et heureuse ni au cours de mon adolescence endolorie, mais plus tard, bien après mes dix-huit ans…

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Nina Leen, image empruntéee d’un tweet de Laurence @f_lebel

Mais je vais suivre un ordre logique, ou presque. Comme je vous ai dit, je suis orphelin, mais j’ai quand même un nom collé dessus : Marceau. Mon prénom est tellement insignifiant que je vous laisse le décider à votre goût. D’ailleurs, dans notre chambrée nous nous appelions toujours par nos noms empruntés, en nous disant qu’ainsi nous remontions dans l’histoire de nos mères et pères inconnus. Mon ami le plus proche s’appelait Brochant. Il avait aussi un sobriquet, « Trente vices », auquel je ne voulais pas croire. Puisqu’il était tout le contraire de moi, je le suivais quand je me décidais à sortir chercher la société, tandis que Brochant me suivait, en revanche, quand je m’aventurais dans mes réflexions ou fantaisies sans but.
Dans mon adolescence difficile, j’étais réactif et obéissant à la fois, contestataire, mais incapable de mener une vie autonome. Tous mes tourbillons existentiels se déroulaient sous les yeux de juges bienveillants, mais distraits. Mes explosions de vitalité et mes retraites autodestructrices échappaient à la sensibilité de mes geôliers. Donc, rien ne se passait de grave pour moi dans les quatre murs de l’orphelinat. C’était au contraire dans mes rares quarts d’heure d’air que je devenais la proie d’un monde vorace et impatient. Je rentrais vite dans ma chambrée et me plongeais sans attendre dans la consolation des livres.
Jusqu’au jour où je tombai amoureux d’Argentine, la petite nièce de Monsieur Avron, le directeur du lycée que Brochant et moi avons eu la chance de fréquenter grâce aux subventions que l’État accordait aux étudiants dépourvus de moyens ayant obtenu de bonnes notes.
Pour ne pas être seul au lycée, j’avais énormément aidé Brochant, en lui faisant moi-même les devoirs de A à Z. En échange, il s’empressait de me critiquer parce que je perdais la santé pour une fille, Argentine, qui n’était pas « née pour moi » ! Il disait souvent cela, affichant la même assurance que dans le débit de ses proverbes renversés, comme celui qui exalte les « cent ans de brebis » au lieu du « jour de lion »…
J’aurais aimé oublier la période obscure de mon amitié avec Brochant… qui m’avait amené moins de soulagements que de souffrances… Mais je ne peux pas passer cela sous silence. J‘étais arrivé à le haïr, pour avoir prétendu de tout partager avec moi : la même chambrée, les mêmes devoirs, le même bar à vin, le même verre, la même femme…

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Henri Matisse, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Et voilà mon histoire…, du moins son commencement. À la fin du lycée j’avais coupé net avec Argentine et je rencontrais en cachette Liberté, une jeune coiffeuse qui travaillait auprès de Madame Plaisance, une femme sur la cinquantaine qui voulait me protéger… Avec Liberté, c’étaient des rapports fort abrupts et précaires, car pour notre théâtre nous n’avions d’autre plateau que la rue… Et aussi parce que j’aimais encore Argentine. Étrangement, Brochant voulut un jour me suivre et puisque je ne voulais pas lui faire voir où travaillait Liberté, même sans la connaître, il commença à la critiquer : elle aussi n’était pas « née pour moi »…
Un beau jour, je trouvai Argentine devant la porte close de l’orphelinat. Elle avait dans les mains un livre : « Mes débuts » de Maxime Gorki. Elle me le donna, pour que je le lise aussitôt : avec tous les hauts et les bas qui nous étaient touchés, elle voulait entamer un nouveau début avec moi !…
Et je laissai tomber Liberté… Je vois encore les hochements de tête de Madame Plaisance : « Tu m’as déçu, Marceau, tu n’iras pas loin sans Liberté ! » Pour quelle raison déraisonnable avais-je quitté Liberté, m’accrochant au vol au bus bringuebalant, en direction Kremlin-Bicêtre ? Je me souviens comme aujourd’hui de son visage assombri, de ces jambes croisées, de ces cheveux tombant sur le côté, sans grâce, de ses mains interloquées ne sachant quoi faire de ce béret à moi que je lui avais glissé en gage… Avec elle, j’aurais pu vivre une parenthèse d’insouciance avant de me décider à affronter la vie. J’en avais le droit !
Au contraire, rentrant dans le vieux paletot connu d’Argentine, je tombais sans le savoir dans un piège qui allait me meurtrir et m’enlever toute envie de « continuer ». Combien des fois Brochant avait-il voulu piquer mon Argentine ? Je ne le sais pas. Une fois seulement ? C’est ce qu’il jure… Juste cette nuit où il se rendit chez mon idole aux cheveux blonds enjambant le mur du collège avec mes uniques pantalons élégants ? Avec ma cravate anglaise et mes sandales luisantes ? Tandis que je dormais ou qu’on m’avait retenu dans quelques corvées désagréables, il se présentait à Argentine arborant ses trente-quatre dents parfaitement alignées et blanches… Argentine, elle m’aimait et pourtant ne pouvait pas résister aux propositions impromptues de cet aventurier qui trouvait toujours sur sa route une rose ou un œillet ou une branche de magnolia à lui donner. Il ne fallait même pas ce coup de grâce floral, car selon Argentine nous étions interchangeables. N’étions-nous pas des jumeaux d’élection ?

Il me fallut d’un effort incroyable pour me libérer de ce va-et-vient d’émotions affreuses. Enfin, je compris qu’Argentine avait besoin d’un soupirant, ou alors d’un accompagnateur reproduisant le modèle de frilosité de ses parents. Ô combien ils étaient respectueux l’un de l’autre ! Ô combien figés au-dessus du sépulcre étrusque où les restes d’accouplements violents et sincères se perdaient désormais dans la nuit des temps, comme dans une antichambre éloignée ou dans une cave froide et sombre !

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Henri Matisse, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Ce fut peut-être pour effacer ces mauvais souvenirs que Brochant insista pour que je me marie avec Alma… Ou alors les choses ne se passèrent pas vraiment ainsi. Il ne voulait pas que j’épouse Alma. Il insistait même pour que je m’en éloigne vite… vite… Je fus moi-même le responsable, le destructeur délibéré de tout mon patrimoine physique et moral… En fait, Argentine m’avait volé l’enthousiasme et même la simple quotidienne joie de vivre… et le bref plongeon dans les chairs claires de Liberté n’avait pas suffi à me redonner l’insouciance brusque que j’avais eue, intègre, à l’aube de ma puissance… Ô Liberté chérie… Je t’aurais sans doute recherchée, mais Brochant ne m’en donna pas le temps.

Quand je rencontrai Alma, je fus bouleversé par la vue de ses jambes nues. Elle était la sœur jumelle de Iéna, et celle-ci s’était désormais installée dans le cœur et dans les tripes de Brochant, mon camarade et ami le plus intime. Voilà que cela me semblait une solution extraordinaire. Brochant n’était pas un mauvais garçon, en fin de compte, donc il n’aurait jamais essayé de me ravir la soeur de la « femme de sa vie », comme il appelait cette hyène de Iéna…
Marceau

Giovanni Merloni
(continue)