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1983-1990

ISABELLE – En 1983, vous êtes à Rome, rentré de Bologne depuis cinq ans. Vous habitez avec votre nouvelle épouse…

MERLONI – Je ne rentrerai pas dans tous les détails, mais en novembre 1977 je suis revenu dans ma ville natale. J’avais divorcé et m’étais remarié. Je devais assumer mes deux fils. Je devais gagner plus d’argent. J’ai donc renoncé au poste fixe à Bologne et me suis installé en profession libérale. Un cycle très favorable de ma vie se terminait… J’ai travaillé sans relâche pendant 5 ans avant de retrouver les forces et l’esprit pour recommencer à peindre.

021_arlecchino 180 Arlecchino (Arlequin) aquarelle sur papier 50 x 35, 1983

022_equilibrista 83 180 Equilibrista (Équilibriste) aquarelle sur papier 50 x 35, 1983

023_i cappelli 83 180 I cappelli (Les chapeaux) huile sur toile 50 x 70, 1983

ISABELLE – C’est étonnant de voir que vous avez repris votre peinture là où vous l’aviez laissée. En très peu de temps, vous avez fait des pas de géant. Cet « Arlequin », cet « Équilibriste », ces « Chapeaux » — votre première huile — font écho aux premiers tableaux de 1970. Il y a la même force mais le long travail invisible du dessin y est mieux maîtrisé.

MERLONI – Merci.

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Il giardino (Le jardin) huile sur toile 100 x 150, 1984

ISABELLE — En 1983, nous remarquons donc un nouveau commencement, après celui de 1970. On observe beaucoup d’éléments nouveaux, soit sur le plan technique soit sur celui des sujets : vous vous êtes confronté à la peinture à l’huile et en même temps vous ne vous êtes plus borné seulement aux thèmes du couple… Je vous vois aussi affranchi du complexe du « Roland furieux »…

MERLONI – C’est rare de rencontrer un artiste qui n’a pas un travail alimentaire à côté de son travail artistique pour assumer, entre autre, ses engagements familiaux. Je pensais qu’un travail fixe, même modeste, donne plus de liberté pour créer. Mais quand on a l’assurance d’un poste , on est gâté , on gaspille son temps. En 1983, je me consacrais à ma profession libérale, je ne prenais pas le temps de respirer… et pourtant j’ai quand même trouvé l’énergie pour travailler de façon continue, beaucoup mieux qu’auparavant.

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Autoritratto (Autoportrait) huile sur toile 80 x 60, 1984

ISABELLE – Tous les artistes dignes de ce nom sont des contestataires. Quand on a le temps de vivre, on a le temps de peindre. Comment avez-vous retrouvé cette énergie pour vous remettre à peindre ?

MERLONI – À la reprise du 1983, j’avais besoin de vider ma boîte de Pandore. J’avais aussi de nouvelles idées, qui venaient d’une longue phase de calme et de réflexion. Je voyageais beaucoup entre Rome et Bologne, Rome et Parme – en voiture ou en train —, je lisais beaucoup, et surtout j’écoutais de la musique. J’étais devenu, à ce moment-là, un mélomane très expert des pièces de Mozart, Rossini et Verdi. Je connaissais par cœur toutes ces intrigues, ces personnages… Dans mon esprit, les héros de l’Arioste étaient des figures sans poids, toujours démesurées, toujours en train de se déplacer — sur des chevaux ailés ou sur des chars du Soleil – d’un quartier à l’autre d’une ville invisible. Je les voyais dans des nuages et mes nuages se transformaient sans effort en immenses lits fabriqués pour l’amour…

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Pittura o architettura? (Peinture ou architecture ?)
huile sur toile 100 x 150, 1986

ISABELLE – Les personnages qui accompagnent votre « rentrée » restent quand même encore un peu dans les limbes. Comme s’ils avaient des empêchements à s’appuyer sur terre…

MERLONI – Entre 1983 et 1989, je voulais m’éloigner de cette galaxie sans forme que j’avais recherchée dans mes œuvres précédentes. Je voulais m’affranchir de la parole. Donc, j’ai davantage peint que dessiné. Mes dessins de cette période sont plutôt des fragments, des notes. Je faisais des croquis pour placer l’essentiel de mes futurs tableaux. Après je peignais, soigneusement, à la recherche d’un résultat évident.

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La città (La ville) huile sur toile 100 x 150, 1985

ISABELLE – Cependant, si l’on regarde bien vos premiers grands tableaux (« Le jardin », « La ville », « Le rêve de don Juan »), au-delà de cette joie des couleurs et de cette étrange façon de peindre à l’huile comme si c’était de l’aquarelle , vous êtes pas loin de votre traduction de l’Arioste et du monde « émotionnel » des premiers tableaux du 1970.

MERLONI – Oui, merci de me le dire, je n’y avais pas beaucoup réfléchi. J’en suis très content, maintenant. Alors, je pensais surtout que je n’étais pas un illustrateur, que je ne pouvais jamais m’exprimer à travers des bandes dessinées. Mais c’est vrai que je suis un narrateur. J’avais raconté le « Roland furieux » à ma façon, d’abord le traduisant et le réécrivant avec mes mots et mon esprit. J’ai raconté de la même façon « Les Noces de Figaro » et « Così fan tutte ». J’ai mis debout mon monde à moi.

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Sogno di Don Giovanni (Rêve de Don Giovanni) huile sur
toile 100 x 150, 1986

ISABELLE – C’est une espèce d’expressionnisme de l’esprit, une nécessité de la pensée « fabricante » de sortir des contraintes de la vie, des bornes que vous-même placez sur votre route. En même temps, il me semble que vos tableaux sont eux-mêmes des personnages, avec qui vous dialoguez.

MERLONI – À la veille de la mort de ma mère, j’étais en train de corriger pour la énième fois la figure féminine à droite du « Rêve de don Juan ». Sur sa tête il y a une coupole rouge. Je pensais à Florence, à nos voyages familiaux dans lesquels ma mère nous racontait magiquement l’histoire des statues que nous allions bientôt voir. En ce moment là, j’écoutai une voix sereine et solide lire le chapitre de la mort de don Quichotte. C’était un des plus vieux amis de ma mère, fameux acteur et metteur en scène du théâtre italien…

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Equilibrista (Équilibriste) huile sur toile 80 x 60, 1989

ISABELLE – Dans votre peinture, on a toujours le sentiment d’une menace, d’une douleur dont les personnages peints ont conscience. Mais il y a aussi quelque chose qui nous aide à relativiser cette douleur, à ne pas y croire totalement…

MERLONI – Il y a des équilibristes partout, dans mes tableaux, et même des acrobates et des mangeurs de feu. Encore le spectacle dans la rue, encore la rue qui devient théâtre.

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Coppia verde rosa e celeste (Couple vert rose et céleste) aquarelle sur papier 35 x 50, 1983

ISABELLE – Finalement, en 1989-90, vous avez sorti de chez vous les tableaux que vous aviez travaillés pendant des années. Vous avez eu encore un succès.

MERLONI – Fin 1989 un collègue architecte m’invita à exposer dans son studio pendant une fin de semaine. Ce fut peut-être le fait de rapprocher ces deux mondes – l’art et la profession libérale —, jusque-là séparés, qui me poussa à exposer mes œuvres. A cette occasion, je m’aperçus que j’avais un public et des collectionneurs qui aimaient mes tableaux.

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Le nozze di Figaro (Les Noces de Figaro) huile sur toile 70 x 100, 1983

ISABELLE – Si vous me permettez de le dire, j’ai l’impression d’un certain hasard dans vos décisions de sortir de la solitude de l’atelier pour vous exhiber devant le public. Je vois qu’après cette occasion de 1989 vous avez fait une exposition importante en 1990. Quelqu’un vous en a donné la chance ?

MERLONI – Pendant un mariage, j’avais rencontré mon cousin Paolo Perrotti, de dix-neuf ans plus âgé que moi que je ne voyais plus depuis longtemps. Il était le chef d’un groupe de psychanalystes très actifs et engagés qui avait beaucoup travaillé dans le sens d’une psychanalyse sociale, populaire . Il s’occupait aussi de gens faibles et marginaux. En même temps, au cours de séminaires qu’il tenait toutes les semaines près du « Spazio psicoanalitico » — « Espace psychanalytique » de rue de la Luce —, mon cousin lançait des thèmes parallèles – littéraires, artistiques, théâtrales, cinématographiques ou politiques – très intéressants et stimulants pour moi.

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La tavola (La table) aquarelle sur papier 70 x 50, 1983

ISABELLE – Et vous avez participé à ces séminaires ?

MERLONI – D’abord, Perrotti est venu chez moi voir mes tableaux avec le groupe nombreux des thérapeutes qui travaillaient avec lui. Ce fut comme un rêve : cette communauté très vivante et sympathique montra tout de suite de l’intérêt pour ce que je faisais.

ISABELLE – Vous aviez trouvé en même temps des mécénats et des amis. qui vous ont aidé à vérifier que votre peinture avait atteint un certain stade de maturité.

MERLONI – Mon activité artistique a toujours été beaucoup plus solitaire que mon travail d’architecte-urbaniste… Mais c’est vrai que pour la deuxième fois quelques « divinités » ont voulu s’occuper de moi…

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Viaggio in Italia (Voyage en Italie) aquarelle sur papier 50 x 70, 1983

ISABELLE – La première c’était cet homme bienveillant de Ferrare, n’est-ce pas ?

MERLONI — Oui, Franco Farina, directeur d’un musée très connu et estimé dans le monde. Il travaillait avec l’esprit et aussi les méthodes d’un artiste. Le deuxième a été mon cousin. Il m’a invité à exposer mes tableaux dans un nouveau laboratoire de Psychanalyse, qu’on était en train d’aménager dans le quartier de San Lorenzo. Les salles étaient vides et je pouvais y pendre tout ce que je voulais.

ISABELLE – Vous avez publié en cette occasion un très beau catalogue. Il vous a permis de réfléchir sur votre travail, n’est-ce pas ?

MERLONI – Oui, bien sûr. J’ai pu réaliser, avec la collaboration généreuse du groupe des psychanalystes, ma première exposition « anthologique », dont le catalogue a été l’efficace représentation.

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Oblio e saggezza, trittico (Oubli et sagesse, triptyque)
huile sur toile 100 x 210, 1990

ISABELLE – La psychanalyse vous a inspiré ?

MERLONI – Oui. Un soir, après un séminaire très fascinant sur la « pensée mobile », pendant un souper collectif, Perrotti me parla de son projet de tableau. Un grand triptyque sur le thème un peu mystérieux de « l’oubli et la sagesse ». Chacun de nous peut se trouver piégé dans l’oubli ou délivré par la sagesse. Il me proposait trois personnages très célèbres : Torquato Tasso, un poète connu en France, celui de « Jerusalem liberé », Robinson Crusoe de Daniel Defoe et Gulliver de Jonathan Swift ! Un « trio » sans tête ni queue.

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Gulliver (part.) huile sur toile 100 x 70, 1990

ISABELLE –Il a apprécié le résultat ?

MERLONI – Perrotti et ses collèges aimaient mes grands formats. Ils y reconnaissaient sans doute le même penchant pour les « vicissitudes » devinées par Franco Farina en 1973. Ils avaient bien compris aussi que j’étais suffisamment inconscient pour me lancer dans une aventure semblable. J’y réussis. Et ce triptyque ne fut que le premier d’une série.

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Don Giovanni et le donne-albero (Don Giovanni et les femmes-arbres), part.
huile sur toile 100 x 80, 1990

ISABELLE – Oui, vous m’avez montré le polyptyque consacré au premier acte du « Don Giovanni » de Mozart. Je vois deux résultats différents. Dans « Oubli et sagesse », votre voix intérieure se manifeste, tandis que dans la scène lyrique la musique et le jeu prennent un peu le dessus.

MERLONI – Peut-être ai-je eu hâte de réaliser cette deuxième œuvre dont personne ne m’avait chargé. J’y vois moi-même des vides et des idées inachevées. Mais ce tableau a été le père d’une production suivante qui correspond bien à ma vision de la peinture.

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L’abbraccio (L’étreinte) aquarelle sur papier 35 x 50, 1992

ISABELLE – Antonello Trombadori, dans votre catalogue, soutient que vous avez retenu, plus ou moins consciemment, la leçon de Chagall et des futuristes Russes… Il parle de Larionov et de Madame Gonciarova, deux artistes qui ont vécu et travaillé à Paris jusqu’à la mort.

MERLONI – D’abord, je me sens débiteur surtout envers les expressionnistes, de Klimt et Munch au « Blaue Reiter » — le « Cavalier bleu » —, jusqu’à Grosz et Kandinsky. Je considère encore inachevé le passage de l’expressionnisme à l’art abstrait. À part cela, quand je peins je pense à Goya, Rubens et Renoir.

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Rigoletto, aquarelle sur papier 40 x 160, 1991

ISABELLE – C’est banal, mais je vous le dis : « j’ai l’impression que vous cherchez toujours la femme dans vos dessins comme dans vos peintures»

MERLONI – La femme, l’amour et son illusion tragi-comique, la confrontation continue avec la mort – qu’on retrouve autant dans le Roland furieux que dans les chefs-d’œuvre de Mozart — me donnent la force d’agir et de peindre. C’est là peut-être mon côté naïf, ingénu à vrai dire.

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Rigoletto part. II aquarelle sur papier 40 x 80, 1991

ISABELLE – Vous n’êtes donc pas vous-même un personnage pathétique, comme vous disiez l’autre fois ?

MERLONI – Non, absolument, je ne crois pas. Je cite parfois, pour me moquer de moi, une phrase d’un film de Ken Russel où Tchaikovskji est appelé ainsi. Il peut d’ailleurs arriver à chaque artiste d’être pathétique, en certains moments de sa vie. C’est la dynamique de la souffrance. Ce sont mes personnages qui ont souvent un côté pathétique. Il y a toujours du ridicule dans la vie ! Et moi je rentre parfois dans les personnages de mes tableaux. Là, je suis moi aussi pathétique, comme les autres.

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Riflessioni e carrozze (Réflexions et carrosses) aquarelle
sur papier 50 x 70, 1991

1991-1994

ISABELLE – En 1991, une phase nouvelle se déclenche, je crois. Vous commencez à dessiner de façon systématique, tous les jours, toujours à l’encre de Chine. Des dessins élégants et inquiétants, qui font la base pour des aquarelles ou des huiles. Quelle fut la raison de cette reprise ?

MERLONI – Ce fut le carnet aux pages blanches qu’on me donna en juin 1990 au séminaire de psychanalyse sur le thème de « L’oubli et la sagesse ». En général on y écrit des notes ou l’on y fait des gribouillis. Moi j’y avais fait des dessins au crayon qui servaient de notes sur ce que les orateurs avaient dit. En janvier 1991 j’eus un moment très critique dans mon travail d’architecte. Tout était arrêté, peut-être à cause de la guerre du Golfe. Je passais donc beaucoup de temps devant la télévision qui nous flanquait à la tête cette guerre terrible. Alors, je dessinais, continument. À partir de ces jours, mon journal dessiné commença.

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La ragnatela di parole (La toile d’araignée de mots) encre de chine sur papier 15 x 10 cm, 1991

ISABELLE – Mais je ne vois pas encore un rapport serré entre les dessins et les tableaux.

MERLONI – En juin 1991, j’ai eu une deuxième invitation, deux nouveaux carnets et, là aussi, des pages blanches à remplir. Là j’avais ma plume à l’encre de chine et je fis un travail plus efficace. J’avais si bien « noté » ce qu’on avait dit qu’on me chargea de faire des tableaux partant des dessins de ce jour-là.

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Il volo dell’alpino (Le vol de l’alpin) aquarelle sur papier 50 x 70, 1993

ISABELLE – De ces dessins « inconscients », vous avez tiré des aquarelles assez divinatoires et après des peintures très intenses. On les retrouve dans les expositions de Parme (1991) et de Pescara (1992).

MERLONI – Le dessin original était très simple. Cela a donné aux aquarelles une légèreté particulière. Tous les tableaux de cette série ont été vendus.

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Il guado (Le gué) aquarelle sur papier 70 x 50, 1992

ISABELLE – En octobre 1992, à Morlupo (Rome), on observe encore un changement. On voit réapparaître certaines expressions dramatiques des tableaux de ’70 et de ’73. Qu’est-ce qui s’est passé ?

MERLONI – Suite à la grave crise de ma profession libérale en février 1992, j’ai eu la possibilité d’être embauché à nouveau dans l’administration publique, le Génie civil. Pour épargner de l’argent, je me déplaçais avec le petit train qui reliait mon quartier périphérique à la gare « Ostiense » et je faisais de longs parcours à pied. J’avais le sentiment de commencer une vie nouvelle : j’écrivis une poésie que j’eus l’occasion de lire à Pescara le jour du séminaire psychanalytique sur « Les enfants du NON » et de l’exposition de mes tableaux dont le sujet était tiré des dessins faits en 1991.

ISABELLE – Cette lecture au séminaire et le petit train de votre « nouvelle vie » ont-ils quelque chose à voir avec l’exposition de Morlupo, titrée « Abandonner Rome » ?

MERLONI – Bien sûr. Dans mon parcours, les jours et les mois ont un poids considérable. Lorsque j’exerçais ma profession libérale, je n’avais presque pas conscience de vivre à Rome, j’ y habitais mais je voyageais et travaillais en plusieurs endroits différents. Dans les bureaux du Génie civil, ce n’était pas exactement le travail auquel j’aurais pu prétendre selon mes caractéristiques professionnelles, je commençais à haïr ma bien-aimée Rome, la ville où je suis né. Je préférais Bologne. En juin j’ai lu ma poésie sur le petit train et en octobre je désirais déjà m’en fuir de Rome. À Morlupo j’ai accroché aux murs de la galerie communale dix poésies, dont les vers que j’avais lus à Pescara, sous le titre de « Abandonner Rome ».

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Sott’acqua (Au-dessous de l’eau) aquarelle sur papier 50 x 35, 1993

ISABELLE — Par contre, ces deux ans et demi que vous avez passés dans le Génie civil de Rome vous ont donné une condition idéale pour la peinture. Vous avez travaillé beaucoup, vous avez pu faire des expositions et même obtenir des reconnaissances et des critiques favorables.

MERLONI — C’est vrai. Je n’aimais pas beaucoup mon travail, je le faisais diligemment et rapidement. Beaucoup de temps me restait donc et j’en profitai.

ISABELLE – En avril 1993, vous vous êtes engagé dans un parcours plus spécifique, où le dessin commence à devenir la base indispensable pour chaque tableau. On dirait une dépendance, parfois excessive, qui nous donne souvent, après le dessin, soit une plus grande aquarelle soit un encore plus grand tableau à l’huile.

MERLONI – D’un côté, il y avait sans doute une incertitude, face à la nécessité d’une production plus régulière et homogène. Un choix prudent. De l’autre côté, cela est arrivé avec mes spectacles avec le maestro Alvaro Vatri.

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Il deserto metropolitano (Le désert métropolitain) huile
sur toile 70 x 50, 1993

ISABELLE – C’est votre passion pour l’opéra lyrique qui vous a poussé à chercher cette rencontre ?

MERLONI – Je connaissais Vatri depuis mon arrivée à Rome, en 1977. En 1992 j’avais exposé mon triptyque « La Flute enchantée » pendant un de ses concerts à Rome. Mais cela avait été seulement un essai sans importance. En 1993, Vatri me proposa de faire des dessins sur le thème de la montagne. Il dirigeait le chœur du CAI (Club Alpin italien) et l’idée c’était de mêler l’art et la musique. En travaillant ensemble, nous avons eu l’idée de préparer un petit scénario, qui devait commenter d’une façon ludique et à peine sérieuse mes dessins et tableaux sur les randonnées à la montagne et des excursions plus audacieuses.

ISABELLE – De la poésie au scénario : il me semble que la parole, abandonnée après le « Roland furieux » de ’74 et les « tableaux écrits » de ’76, revient avec toute sa force en ’92 et ’93.

MERLONI — Avec le « retour de la parole » il y a eu, il faut l’avouer, une longue phase dans laquelle le dessin, souvent très fragmenté et obsessionnel, a pris le dessus sur la couleur. Cela a donné des résultats intéressants surtout dans les aquarelles. Pour ce qui concerne l’huile…

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Rigoletto part. I huile sur toile 70 x 100, 1991

ISABELLE — Vous donnez au côté technique un rôle décisif. Mais je pense qu’en cette période c’est plutôt le motif, l’inspiration qui vient du théâtre musical qui vous a traîné…

MERLONI – En octobre 1993, j’ai eu un certain succès avec mon exposition à la Salle Gatti de Viterbe, installée avec un très valide sculpteur italien, Angelo Gioia. Nous avions à disposition un grand espace public à deux niveaux dont nous avons très bien profité, nombre de visiteurs sont venus, des articles ont parlé de nous. En plus, nous avons fait avec le maestro Vatri — deux fois pendant les jours d’exposition — un deuxième spectacle, titré « Amour et bonheur ».

ISABELLE – Cependant, vous avez poussé encore l’accélérateur. Le spectacle se constitue, à part la merveilleuse musique du chœur et des solos, d’une double anthologie : une sélection de vos peintures qui faisait le film visuel ; une sélection de vos poèmes qui faisait le film sonore. Cela est un peu narcissique !

MERLONI – Oui, peut-être. En réalité, cela a été réalisé de façon très spontanée par le maestro Vatri et moi. Après la première, Vatri a plusieurs fois proposé ce spectacle, sans que ce fût nécessaire de m’inviter avec mes peintures et poèmes.

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Rigoletto part. II huile sur toile 70 x 100, 1991

ISABELLE – Après Viterbe, vous avez connu finalement une période positive. En février 1994 un magazine d’art (« Quadri & Sculture », « Tableaux et Sculptures ») vous a primé comme « artiste du mois ». Tout de suite, vous êtes entré dans l’association « Logogramma » (« Logogramme ») dirigée par Ignazio Frascarelli, qui regroupait entre autres des artistes comme Gianfranco Galante, Virgilio Mori, Ernesto Lombardo et Sirio Alessandri.

MERLONI — Ce fut le moment, unique dans ma vie, où je me suis trouvé dans un contexte réel de peintres et d’amants de l’art. Cela n’a pas duré beaucoup, malheureusement, mais j’en garde un très beau souvenir.

ISABELLE – C’est avec Frascarelli et les peintres mentionnés que vous avez eu l’idée d’une exposition sur le thème de la musique, n’est-ce pas ?

MERLONI — Oui. On avait tous travaillé sur cela. Galante avait des tableaux « nostalgiques » et très élégants sur des chanteuses d’opéra et sur l’orchestre au travail. Moi j’avais mes deux triptyques – à l’aquarelle et à l’huile — sur le « Barbiere de Siviglia ». Les autres peintres et sculpteurs avaient travaillé surtout sur les sensations provoquées par la musique. D’un jour à l’autre, j’écrivis un scénario, titré « Musique dans l’atelier » qui offrait la possibilité d’inventer une histoire, donnant du sens aux tableaux de chaque artiste et du sens aussi à la musique, invité d’honneur et personnage principal.

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Barbiere di Siviglia (Le Barbier de Séville) part. I aquarelle sur papier 50 x 100, 1993

ISABELLE – Le maestro Vatri fit le reste… Et vous avez reçu le très positif commentaire de Renato Civello sur cette soirée qui devait rester unique.

MERLONI – Avec ce spectacle une première phase de ma collaboration avec Vatri s’achevait. Bientôt, des problèmes qui arrivent souvent dans ce genre d’entreprise ont obligé Frascarelli à abandonner les locaux du « Logogramme » et le groupe d’amis a commencé lentement à se disperser.

ISABELLE – Vous aussi, à ce que je lis dans votre CV, ne restez jamais tranquille. En octobre 1994, il y a eu un nouveau changement dans le travail qui vous procurait votre salaire tous les mois : vous abandonnez le Génie civil pour revenir à votre ancien amour, l’urbanisme. Vous saviez déjà que vous auriez beaucoup moins de temps à consacrer à la peinture, mais vous avez quand même conduit les choses jusqu’à obtenir ce énième poste.

MERLONI – Cela fait partie de mon personnage. Pendant les onze années de ma profession libérale, que j’avais consacrées surtout aux administrations publiques d’Émilie-Romagne et aux sociétés d’ingénieurs qui s’occupaient de transports et d’environnement, j’avais fait aussi des recherches pour la ville et la province de Rome, en me chargeant de façon spécifique des projets pour Rome capitale qu’on venait de financer. Quand on s’aperçut que j’étais rentré comme dirigeant dans le public, on décida peut-être que j’avais passé assez de temps dans le Génie civil et l’on m’embaucha de nouveau dans les bureaux qui s’occupaient de l’approbation des plans d’aménagements des communes de la région. On me nomma dirigeant du bureau qui s’occupait de Rome.

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Isabelle Tournoud

« Je cherche dans mon travail à donner à voir une trace sensible du passage de la vie, a dit Isabelle Tournoud dans un entretien en novembre 2007. Je travaille sur la mémoire. Mémoire de corps qui ont été et qui ne sont plus. Peut-être ont-ils grandi ou sont-ils ailleurs ? Ou bien sont-ils morts ? Il s’agit pour moi de donner à voir l’absence. » Isabelle Tournoud, née en 1969 à Angers, est une artiste renommée qui expose depuis quatorze ans dans le monde de l’art contemporain en France et à l’étranger. Citée dans nombreuses publications, Isabelle Tournoud a exposé dans différentes manifestations culturelles, dans des centres d’art, des centres culturels, des galeries, mais aussi des festivals, des expositions collectives et de nombreuses Biennales.
Giovanni Merloni

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