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Image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Chères amies lectrices de Z à K,
Comme vous pouvez bien le constater j’ai fait mon petit « putsch » en prenant deux fois consécutives le relais dans notre chaîne invisible. Mais je devais attendre la suite du récit de M. Marceau ! Surtout parce qu’il avait évoqué la duplicité de mon prénom et j’attendais donc à quelle femme prénommée Kim il faisait allusion !
Voilà, le mystère est dévoilé. Marceau en fait m’a écrit :
« Avant que se déclenche, pour moi, la vie adulte, je n’avais vu qu’un film, “L’homme au bras d’or” avec Kim Novak et Frank Sinatra. Dans ce film, la franchise de Kim, ne manquant jamais d’un souffle de “sensualité retenue”, au fur et à mesure de l’évolution du drame de son ami et de ses efforts pour le soigner, ne fit qu’augmenter son emprise douce et violente sur moi… Elle me sauva d’une crise qui aurait pu me plonger dans un état encore plus désastreux. Ou alors elle eut la simple fonction de me rassurer, en brisant la spirale d’angoisse qui s’était emparée de moi… »
Vous voyez ? Un film peut sauver une vie. Un livre aussi…
Qu’est-ce que nous apportera le futur ?
Kim (numéro deux)

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Image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

L’homme au bras d’or

Je courais sur une petite voiture, assis derrière avec deux camarades. La route longeait d’en haut un pittoresque village de pêcheurs aux maisons blanches, roses et célestes… La mer bleue, entrecoupée au milieu des têtes des voyageurs paraissait insaisissable dans son voile de brume opalescente.
Iéna, la fiancée de Brochant et Alma, la mienne, voyageaient dans la même direction, mais sur le train, pour faire plaisir à leurs parents. De temps en temps, à la hauteur des passages à niveau, ou lorsque la route semblait entrer en collision avec les rails, les deux sœurs nous saluaient par des sourires et des gestes mécaniques.
À Brest, descendus de la voiture — aussitôt repartie avec nos accompagnateurs qui devaient rentrer à l’École navale —, Brochant et moi demeurions en attente sur le quai de la gare, avec notre habituel enthousiasme ainsi qu’une propension enfantine à rire sans qu’il y ait une raison précise. Les deux filles étaient ravissantes. La blonde aux longs cheveux ondulés, amoureuse de Brochant, semblait avoir été chargée par quelqu’un d’endiguer les comportements de la brune aux cheveux lisses et courts qui gardait quant à elle d’obscures réserves à mes égards. Sinon, elles ne mangeaient pas, elles ne buvaient pas et surtout elles n’étaient pas disponibles à rire sans une raison précise.

Alma et Iéna avaient déclaré solennellement qu’il fallait quitter la table quelques instants avant que l’estomac soit plein… D’ailleurs, elles ne se souciaient pas de nous. Brochant et moi demeurions seuls, au-dessous des ombrelles blanches de la crêperie, grignotant opiniâtrement les écrevisses et les moules, tandis que nos fiancées se penchaient dangereusement au-delà des rambardes de fer, feignant de regarder la mer tout en ayant des choses à se dire…
Un peu trop « chouette », Iéna se réjouissait des commentaires des passants à son intention… ou alors elle embrassait Brochant sur la bouche en face de tout le monde par une sorte d’exhibitionnisme appuyé, selon la mode de ces temps-là. Au contraire, Alma paniquait devant les offensives de mon tempérament volcanique. Elle était aussi anguleuse qu’attrayante. J’étais vraiment obsédé par ces longues jambes maigres et bien remplies, par ces seins blêmes et solides, par ces doux mamelons… Pourtant, jusque-là Alma ne s’était pas donnée jusqu’au bout. Cette escapade à Douarnenez, la première de ma vie, était implicitement l’arène où je m’attendais à la collision et à la mort.
Selon la régie de Iéna, risible, mais inflexible, encore une fois pour faire plaisir à leurs parents, les femmes devaient coucher avec les femmes et les hommes avec les hommes. Par conséquent, Brochant et moi nous dûmes partager un énorme matelas à deux places, encore plus inconfortable que celui de mon foyer de la rue Daubenton et aussi de l’ancien matelas à ressorts de notre glorieuse chambrée d’Auteuil.

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Albert André, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

L’idée de partir à Douarnenez avait été lancée par Brochant, emporté par cette illusion tragique de deux sœurs… mais ce fut Madame Plaisance qui insista pour me prêter les clés de son appartement là-bas. J’étais demeuré dans mon scepticisme habituel, n’ayant eu jamais un sou dans la poche et n’ayant jamais quitté Paris non plus. Pourtant, depuis deux semaines, Brochant et moi nous avions été embauchés, pour une période d’épreuve bien entendu, dans un cabinet de kinésithérapie. Nous avions épargné tout l’argent gagné en nous faisant inviter à droite et gauche…
Mais je ne pouvais pas imaginer qu’à Douarnenez je trouverais mon ancienne copine regrettée, Liberté… en compagnie d’un de nos camarades de l’orphelinat, Duroc ! Celui-ci était tellement bon, altruiste et même trop souriant, que je me trouvai pris de contre-pied et sans armes. Cependant, même si désarçonné et doublement meurtri par la présence de deux femmes de ma vie autour de la même table, je devins de but en blanc audacieux et même fanfaron, profitant de la bienveillance de Duroc pour amener dans nos conversations du soir mon sujet scabreux et délicat… Bien sûr, Liberté se dérobait à mes réquisitoires, tandis que Brochant et Iéna se sauvaient en se consacrant à la corvée de la vaisselle… Heureusement, Duroc, pour se faire pardonner, essayait de me donner un coup de main pour convaincre la « pauvre » Alma…
Il ne s’agissait pas d’une « preuve d’amour », je répétais avec insistance. Cela était désormais une idée reçue parmi les plus obsolètes… Je vous épargne les considérations, dignes d’un grand avocat, qui sortaient de mes lèvres comme les fleurs d’un champ au lendemain d’une nuit de pluie…
— En somme, Alma, dis-je en conclusion, rougissant pour l’indignation… si tu ne veux pas qu’on fasse l’amour ensemble, c’est à moi que tu te refuses !
Pendant un instant, je songeai à un acte de force… Cela aurait pu, contre toute attente, nous souder davantage… Bien sûr, en ce temps-là je transpirais de spermatozoïdes partout, mêlés à ma débordante allégresse verbale… Mais je n’avais jamais eu l’habitude d’entrer sans frapper à la porte !

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Albert André, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Le couloir séparant la chambre des mâles de celle des femmes menait d’un côté à l’escalier et, de l’autre, se terminait sur une porte-fenêtre en très mauvais état, mouillée et rouillée par la pluie et le vent. Derrière celle-ci, un balcon étroit d’un demi-mètre s’accoudait sur une petite plage léchée par une mer pâle et paresseuse, dépourvue de corps et d’énergie. Je me renfermai là dehors, tout de suite après mon dernier réquisitoire sous les yeux presque endormis de Duroc et de Iéna…
Le balcon et la porte-fenêtre étaient accrochés à une façade laide et irrégulière, formée par une série de maisonnettes ayant poussé spontanément, comme des champignons, l’une à côté de l’autre, à l’origine sans toilettes ni tuyaux de l’eau ou fils électriques. Les murs étaient en de pénibles conditions : une patine entre le jaune et le gris noirci voilait la surface irrégulière en forme d’éventail cassé. La plage, très mal entretenue, s’affichait comme l’arrière-boutique honteuse de la splendide promenade au long de la mer, une poubelle à ciel ouvert où jeter et abandonner à jamais tout ce qu’une fantaisie fatiguée et malade pourrait envisager. Derrière un édifice plus bas, j’entrevoyais la mer, qui était noire. Dans l’absence de la lune, on pouvait juste bénéficier d’un faible réverbère ressemblant à une horloge à coucou.

La nuit était longue, le balcon très inconfortable. D’abord, Iéna ensuite Brochant essayèrent de me convaincre à renoncer…
Quant à moi, je réfléchissais : cette manifestation individuelle ne servait qu’à souligner que c’était vital, pour moi, que l’écueil fût contourné, que le voile fût brisé.
D’ailleurs, Alma, renfermée dans son gynécée négligé, ne cédait pas. Brochant dormait dans le grand lit, poursuivant, dans l’espace redoublé, sa femme idéale, qu’il conduisait gentiment dans ses mondes de carton. Iéna, qui n’était peut-être pas sa femme idéale, était éveillée. Je réussissais à lorgner, depuis le balcon, à travers la fenêtre ouverte, l’endroit de la chambre où Alma et Iéna se roquaient opiniâtrement.
Les heures passant, j’étais tout engourdi ayant demandé à Brochant de fermer à clé en me laissant dehors, avant de consigner la clé à Alma. Dans l’espace à ma disposition, très exigu, je ne pouvais pas demeurer assis ni debout. J’étais obligé d’essayer d’étranges positions. Cela m’empêchait de dormir… mais j’étais curieusement content de cela.
« Une initiation ! » pensai-je. « Je suis en train d’expérimenter sur moi un rite tribal… Pourtant, chez les sauvages l’amour n’est pas considéré comme un sentiment… Pour nous, il s’agit d’une valeur qui naît et évolue avec la culture. Notre civilisation a inventé l’amour pour ajouter une sorte de noblesse à la possession, ou alors pour affaiblir la violence du désir et relativiser l’importance du rapport exclusif, totalisant… »
Elle me vint à l’esprit Argentine, l’idole de la nuit… tandis que la véritable nuit — insaisissable et cachée, plus noire que le noir — s’effondrait au-delà des barques de cette baie abandonnée.
D’autres heures s’écoulèrent, interminables. Le froid supportable de la nuit ne faisait qu’un avec l’air saumâtre sentant les algues mortes et tout cela m’aidait dans mon entreprise. Ce balcon était un phare, une tour, la cage du gabier au sommet du mât d’un navire, le pont Bir-Hakeim… Tout d’un coup, une pâle lueur frappa contre mes paupières séchées. « Quelle absurdité ! » me disais-je. « Quelle situation ridicule ! Ou alors le vrai ridicule c’est moi, ayant échafaudé cette espèce de psychodrame, ce chantage au lieu d’une simple demande sans détour… »
Pour… quoi avais-je manifesté ? Pour une chose qui devait déjà être là, que je n’aurais pas dû demander ni attendre… Ou alors je me battais comme un lion en cage pour une chose qui n’existait pas et n’aurait jamais existé ?

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Miles Hyman, image empruntée d’un tweet d’Anna @urlivernenghi
(pour Laurence @f_lebel)

Les premiers rayons du matin chauffaient les sacs en plastique amoncelés auprès des poubelles. Heureusement, il n’y avait personne. Car s’il y avait eu un passant étranger, même sourd ou muet, j’aurais été dans l’embarras devant justifier ma présence là-haut, dans la condition de quelqu’un qu’on a enfermé dehors…
Je vis jaillir derrière la vitre Iéna, en pantoufles.
— Alma veut te parler, dit-elle.
Feu vert ! On m’autorisait à entrer… Iéna, à son tour, de façon tout à fait naturelle, comme si c’était prévu en avance, tourna la poignée de la chambre de gauche, où Brochant devait l’attendre. Pour elle aussi, la voie est libre ! Entre-temps, ils ont tous dormi ! Je rentrai dans la chambre de droite, en pénombre. Alma était assise au milieu du lit, les draps tirés juste au-dessous de la bouche, appuyés sur le menton.
— Es-tu fâché ? murmura-t-elle, par une sorte d’excuse mitigée… Chaque fois qu’elle s’apercevait, d’avoir dépassé les limites par son despotisme inné et ses absurdes rigidités, c’était comme ça qu’elle remettait à zéro ses dettes morales… Nous nous étreignîmes. Pourtant, j’étais épuisé, je me voyais sale, envahi par les miasmes pervers où j’avais plongé comme un seau dans un puits. Alma se rendait totalement… mais justement il ne s’agissait que d’une reddition ! Elle ne cédait pas, hélas, à la force des sentiments ni aux raisons d’un désir responsable et paritaire. Elle ne courait pas à ma rencontre haletante et heureuse, s’arrachant les robes encombrantes, dépassant les éventuels embarras dans l’élan prodigieux d’un OUI…
Telle une boxeuse, Alma avait essayé de se sauver au bout d’un ring de plus en plus étroit autour d’elle. À présent, elle cédait parce qu’elle était aux cordes, sur le point de tomber à terre, écrasée par un énième coup mortel. Elle m’accordait son corps, tout son corps, mais son esprit vaguait ailleurs…
Notre première étreinte fut décevante. Alma était rigide, serrée dans des craintes ancestrales. Ses parents n’avaient pas eu peut-être la délicatesse qu’il faut, ou alors ils n’avaient même pas répondu à ses insistantes questions. Ou bien Alma n’avait pas eu le courage de demander quoi que ce soit. La protection familiale prévoyait le tabou et la bouche fermée… « Mais qui est ce Marceau qui frappe à ma porte ? » Alma était terrorisée. Telle une sauvage n’ayant jamais connu l’eau, elle voyait en moi la ruine, la déflagration et le néant. En ce qui représentait pour moi le début de la vie, Alma voyait la mort, le commencement d’un sombre glissement sans espoir.

Le matin suivant, je donnais des coups de pied aux strates subtiles d’eau blanche et céleste d’une plage infinie. Je cherchais la mer ouverte pour y mourir. J’y rencontrai Liberté, la blonde et honnête Liberté.
— Que fais-tu ? me dit-elle, d’un ton agacé.
— Ça ne va pas, répondis-je, sans m’apercevoir qu’elle avait vite tourné la tête pour ne pas m’entendre. Je ne sais pas trouver une bonne façon de mourir, ajoutai-je, ne trouvant d’autres ombres à qui m’adresser qu’à la mienne.

Dans le voyage de retour, en auto-stop — les deux sœurs ensemble ; Brochant et moi, dans deux voitures différentes — un sentiment de vide s’était emparé de moi. Les refus d’Alma et le sens de frustration pour avoir dû renoncer à me battre pour avoir Argentine… tout cela m’amenait une profonde incertitude au sujet de mes facultés… Étais-je encore capable de susciter et d’éprouver moi-même un amour fort, absolu et durable ? La déception, après le libre accès qu’Alma m’avait finalement accordé, avait creusé en moi des labyrinthes où tous les maux du monde m’attendaient au passage : « Et si je n’aimais pas les femmes ? Et si tout ce désir d’avant n’était qu’une exagération, une mise en scène ? » Je revenais à mon foyer de la rue Daubenton fatigué, égaré, moribond ou déjà mort.
Pendant une semaine, j’évitai soigneusement de rencontrer Alma. Je me plongeai dans le travail chez le kiné de la rue Varlin, dans le Xe, revenant vite, le soir, par la ligne 7, dans mon foyer privilégié dans le Quartier Latin.
Je ne parlais à personne, chose tout à fait inhabituelle pour moi. Le quartier du kiné comme celui du foyer me paraissaient monotones, insignifiants, sans couleurs. Je me sentais détaché des gens, de leurs tranquilles va-et-vient dans les rues, en haut et en bas des escaliers, dans les petits squares qui m’avaient été un jour très chers…
Je fus sauvé par un film en noir et blanc au cinéma Louxor en haut du boulevard Magenta. Frank, l’homme au bras d’or, le joueur, était alcoolique, prisonnier d’un vice qui en gâchait les comportements. En fait, sous l’écorce de « dur », il avait un esprit gentil et, surtout, il était un homme. Kim tomba éperdument amoureuse de lui.
Elle était magnifique. Elle bougeait dans l’écran comme dans une boule de verre privée appuyée sur mes genoux. Je la berçais et l’étreignais doucement en une symbiose absolue. Je tombai amoureux de Kim Novak, d’abord physiquement. Mes forces remontèrent depuis les coins les plus reculés en redonnant l’enthousiasme perdu à mes énergies amoureuses comprimées et réprimées par un malentendu que j’allais bientôt oublier.
« La vie, je pensai alors, c’est une force terrible. Malheureux qui ne réussit pas à se relever et ne peut recueillir les énergies indispensables pour continuer à lutter ! »
Quelques jours depuis Alma vint me chercher, chargée comme d’habitude de son incapacité de vivre. Maintenant, j’avais une réserve infinie de vitalité que je pouvais lui couler dessus, un trésor de baisers exaltants et ruineux pour lui donner quelques illusions en la sortant de la sombre lagune ou elle était en train de noyer, silencieusement…

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Nina Leen, image empruntée d’un tweet de Laurence @f_lebel

Quelques siècles depuis cet épisode, je me suis posé deux questions.
Voilà la première : « Est-ce que Brochant, lors de notre fameuse escapade à Douarnenez, avait des raisons importantes pour se comporter avec une telle… indifférence ? »
Et la deuxième : « Est-ce qu’Alma redoutait de cette première collision amoureuse parce qu’elle avait quelque chose à me cacher ? »
Oui, peut-être je me trompe, personne ne m’a rien caché. D’ailleurs, cela n’aurait pas été grave ni insurmontable, pour moi, savoir qu’Alma avait couché avec quelqu’un d’autre avant qu’avec moi, avec Duroc par exemple… J’aurais compris et j’aurais même apprécié une telle attitude de loyauté. Mais si je devais un jour découvrir… Oui, personne ne maîtrisait la situation, personne n’était en condition de me parler franchement, pour me rendre au moins quelques miettes de ma Liberté perdue… Même Brochant, surtout Brochant !
Marceau

Giovanni Merloni