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Vilhelm Hammershøi 01

Vilhelm Hammershøl, image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

Chère Justine,
Je préfère écrire à toi plutôt qu’à Juliette… demeurant franchement indifférente aux polémiques que la mise en exergue de ton prénom provoquera. Dans la récente réponse de notre amie Juliette à un certain Jacques, elle t’avait mise de côté, malgré le sujet sous-entendu dans le récit qu’il avait envoyé. Il s’agissait en fait de situations typiques de l’adolescence qu’on ne pouvait plus scabreuses, intimement tourmentées par une sorte de sadisme psychologique. Une chose qui m’est étrangère, le sadisme, que tu as bien connu, au contraire, en t’en affranchissant, bien sûr… mais qui risque aujourd’hui de revenir à la surface avec les violents changements en cours : tandis que la liberté sexuelle va devenir un pâle souvenir, on a l’impression de revivre les années révolues où la première Justine était bien installée sur les planches…
D’ailleurs, il est bien possible que tu aies décidé toi-même de te dérober à cette passerelle de jugements sur le passé de « cet inconnu que tout le monde connaît », dans le but de relativiser toute hypothèse de sadisme subi ou appris, au cours de ses « souffrances », par cet inconnu même !

Mais je crois avoir déniché une nouvelle clé, encore plus importante pour la compréhension de notre personnage. Car en fait il n’y a pas que le sadisme (et le masochisme) dans l’amour à tous les niveaux de plénitude ou de frustration. Il y a aussi le sadisme de l’exclusion et du silence dans tous les autres domaines, exercé — hélas ! — par de petites collectivités ou groupes restreints envers quelqu’un qui ne rentre pas, pour une raison quelconque, dans la logique dominante. J’appellerai cela « sadisme transversal et indifférent » à la politique comme à la morale et à l’esthétique aussi : une attitude qui se promène bras dessus bras dessous avec le « conformisme » et d’autres méchancetés que je te laisse énumérer librement chez toi. Cette idée de « conformisme agressif » m’arrive indirectement de la lettre d’un Italien que je vous joins ci-dessous. En se déclarant justement « anticonformiste », Italo nous a envoyé, par mille précautions, un texte suspendu et étrange qui mérite à mon avis une lecture désenchantée.
J’imagine déjà l’expression scandalisée et perplexe que tu assumeras d’ici peu… et j’en suis ravie en avance, car j’aurai réussi à te faire rougir, Justine, réalisant mon premier acte de sadisme innocent !
Voilà, je croyais apporter la pluie. Cependant, mon Maqroll chéri, mon Gabier n’est pas là… et le soleil inonde les cœurs !
Ilona

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Chère Ilona,
Depuis ce pays frontalier qu’on appelle l’Italie, je vous écris quelques mots au sujet du personnage dont vous êtes en train de rechercher, par groupes de lectrices passionnées, les véritables racines… littéraires. Car s’il écrit dans un français assuré et parfois envoûtant, il ne faut pas se cacher l’évidence qu’il n’est pas un Français de sept générations.
Ici, dans mon pays, où la langue, comme tout le reste, vit à la journée, lorsqu’on rencontre un étranger qui s’efforce d’écrire en italien correct on le salue avec des applaudissements sincères, tandis que chez vous les attitudes des lecteurs et des lectrices sont plus sévères : vous voyez des accents partout ! Mais je peux vous aider… d’autant plus que votre enquête s’inspire à des principes de tolérance et d’amour… D’ailleurs, quand vous verrez ma signature, imaginant que je suis sans doute l’héritier d’Italo Svevo ou d’Italo Calvino… vous pourrez bien comprendre qu’avec de tels maîtres, je ne pourrais pas, de toute façon, vous cacher mon inguérissable anticonformisme ! Donc je ne me scandalise pas de ces quelques petites fautes de grammaire ou de ces excès d’adjectifs et de précisions qui alourdissent la langue de Nino Le Galérien. Oui, c’est lui ! Je reconnais de toute évidence, dans sa façon légèrement pédante de peindre les tourments de la vie, l’un de mes compatriotes, rien qu’à lire une seule page de ce énième livre confié à la hâte à une enveloppe blanche jetée dans la rue… Oui, c’est lui ! Vous le savez comme moi : la connaissance de la langue française a reculé chez nous, cédant à l’anglais ou, plus exactement, à l’américain…
Hier soir, descendant avec une amie via Garibaldi dans le quartier de Trastevere, à Rome, j’ai risqué de mourir pour la fausse manœuvre d’une voiture sortant en vitesse d’un garage. Sans réfléchir, j’ai lancé à l’adresse du conducteur, un « … ! », une de ces expressions qui font partie désormais de notre quotidien, rien qu’un petit défoulement qui fait écho aux prévarications endurées au jour le jour… Pour toute réponse, une jolie main féminine, ouvrant à peine la vitre postérieure, a laissé tomber sur le sol une enveloppe blanche…
Il s’agissait d’un paquet adressé à la poste restante de Paris, mais dépourvu de timbre postal… J’ai lu en un seul souffle ce rêve sans issue ni consolation. Cela m’a suscité des réactions contradictoires… donc je préfère m’abstenir de tout commentaire.
Je crois seulement qu’une chose semblable ne peut venir que d’un stylo… celui de l’homme que vous cherchez… pour lui offrir un collier de laurier ou alors pour lui couper la langue, les mains et la tête !
Saluez de ma part vos consœurs Ines, Ingrid, Isabelle et Irène auxquelles vous parlerez, j’espère, un peu de moi !
Italo

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Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel

La violence du silence (ou la Babel des silences)

On était dans une grande salle du Palais de la Cancelleria, à deux pas de Campo de’ Fiori, là où les inquisiteurs se réunirent il y a plus que quatre siècles pour juger et condamner Giordano Bruno au bûcher. Les fenêtres étaient grand ouvertes et cela faisait circuler librement toutes choses. Surtout les voix : celles de la rue se mêlaient à celles des témoins et des juges. Mais il arrivait aussi que des documents et des dossiers importants prissent le vol avant de planer sur les étalages des légumes ou du poisson, tandis que depuis ce même marché les odeurs bonnes et mauvaises montaient vers le ciel se faufilant dans les courants d’air pour atteindre librement les nez des gens assis ou accoudés aux fenêtres dans l’interminable attente…
J’avais publié, à compte d’auteur bien sûr, un pamphlet pour fêter en un seul coup le Premier Mai et le Quatorze Juillet. Deux dates qui me semblaient très importantes pour célébrer notre civilisation en crise… J’avais écrit cela d’abord avec l’esprit qu’on consacre aux cahiers de doléances. Au milieu du récit, sous forme de poésie, j’avais fait une liste des conquêtes trahies, des illusions déçues, des espérances foutues dans notre belle et inquiétante Europe. J’en avais fait imprimer dix mille copies, en déversant dans l’entreprise tout mon argent : silence ! Ce bouquin ne reçut aucune réaction pendant des années, même si les dix mille copies avaient vite disparu dans les poches et dans les étagères. Peut-être, quelqu’un de très autoritaire les avait tout de suite confisquées. Il ne m’était resté qu’une copie, que j’avais cachée entre le matelas et le sommier.
J’avais même oublié la couleur de la couverture de mon bouquin, quand je rencontrai deux Français, Jean et Jacques. On était piazza campo de’ Fiori. J’étais descendu de chez moi pour leur faire de guide. Les amis furent contents de me voir, mais bientôt ils changèrent leurs attitudes : « Tu vas être jugé ! » me dit Jacques d’un ton sérieux. « Tu seras brûlé au milieu du rectangle ! » ajouta Jean.
Je connaissais très bien — hélas ! — cette espèce de « campo » vénitien serré par des maisons pauvres aux façades délabrées où l’on respirait pourtant un air de complicité insouciante :
« Tu n’as pas eu la ruse… d’enlever cette scène vulgaire ! » me hurla un jeune en vélo.
« On voit très bien que tu as lu de montagnes de bandes dessinées d’infime qualité ! »
« Il n’y a rien de constructif dans ce que tu écris ! »
(Qui avait dit cela ?)
Dans la salle à l’étage noble de la Cancelleria le réquisitoire fut prononcé par un distinct membre de l’Oulipo : j’avais osé copier, selon lui, d’entières pages des « Exercices de style ».
« Mais ce n’est pas grave, ce n’est qu’une citation ! » hurla un homme à la grande barbe, ressemblant comme une goutte d’eau à Jules Verne. Sa voix résonnait jusque dans la rue…

(Il est vrai que mon rêve se passait en contemporain dans la salle et dans la rue, comme dans un film engagé de Francesco Rosi ou de Gillo Pontecorvo, où le peuple partage tout ce qui se passe dans la « chambre des boutons ». Pour moi, cela était très inconfortable, parce que je me trouvais toujours au centre des discussions — à l’intérieur ou à l’extérieur de la Cancelleria — sans que je me souvienne d’avoir descendu ni monté le grand escalier baroque…)

Plus tard, le réquisitoire avait été repris par un homme à la grande perruque : « L’accusé doit expliquer pour quelle raison il s’est autorisé à appliquer la morale d’une fable de La Fontaine à son récit licencieux ! » Peut-être en raison de sa ressemblance avec le Misanthrope de Molière, celui-ci ne m’avait pas offert aucune possibilité de me défendre.
D’ailleurs, personne ne s’adressait à moi pour me donner la parole…

(Il est vrai que tout le monde parlait de moi, tandis que ma personne physique semblait passer inaperçue. Donc je voyais se déployer autour de moi une violence, surtout verbale, qui n’avait pas un véritable but ni un accusé concrètement renfermé, en menottes, dans une cage…)

Enfin, la nuit venant, la liste des fautes d’orthographe et de syntaxe ayant dépassé en nombre et gravité toutes les fautes scandaleuses dont on avait longuement parlé avant, mes amis Jean et Jacques demandèrent solennellement la parole : « Laissez-le rentrer dans son pays ! »

(Mais j’y étais bien rentré ! Qu’est-ce que se passait ? Étais-je déjà mort ?)

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Peter Listed, image empruntée à un tweet de @FranckDache pour @f_lebel

« Oui, il est mort. Ou, pour mieux le dire, il n’a jamais existé ! » s’exclama Victor Hugo. L’assistance était debout, la salle au comble de l’émotion. Le grand poète, au bout d’un discours de vingt-cinq minutes, proposa à l’assemblée que le bouquin incriminé fût épargné même si son auteur était condamné.
L’assemblée, indignée, s’écria à l’unisson : « Le livre doit disparaître ! »

(Possible ? Stendhal en personne avait accordé son vote ?)

« Qu’on brûle “La violence du silence” au milieu du campo ! murmura Henri Beyle haussant les épaules. Je ne m’y opposerai pas ! Je l’avais bien dit que les Italiens, parmi leurs nombreux défauts, tombent facilement dans une pédanterie assez typique… mais celui-ci exagère ! »
Mes amis Jacques et Jean se rendirent personnellement chez Stendhal pour le rassurer : « Ce pauvre diable a noirci des piles de papier avec d’autres exercices de style, moins lourds et vulgaires… Malheureusement, tout cela est perdu ! »
Stendhal sourit, heureux de savoir que jusque dans notre époque on ne cessait de lire sa « Chartreuse de Parme »…
Quant à Hugo, mon unique défenseur, comme il l’avait toujours été pour des milliers d’innocents, le défenseur suprême de tous les accusés immotivés était maintenant déçu par le comportement de l’assemblée…
« Je propose de lui accorder une chance, mettant ce livre dans une cage avec un oiseau-lyre ! » proposa Jacques Prévert en me clignant de l’œil. « Si pendant, disons, quinze jours, l’oiseau s’intéresse à la lecture, effeuillant par son petit bec les lourdes pages, en déposant son petit guano sur la couverture grise… alors nous pardonnerons à cet Italien impudent sa prose désordonnée et ses vers pédants… Mais, si l’oiseau abandonne le livre à son silence, manifestant pour cet objet une évidente répulsion, alors, messieurs… »
Tandis qu’on m’accompagnait à mon dernier endroit avec mon petit livre fixé aux doigts désormais rigides — étendu sur une planche nue, tout en haut d’une multitude de bras descendant l’escalier jusqu’au fond d’un puits sombre et humide, Jean Giono et Antoine de Saint-Exupery s’approchèrent de moi :
« Tu n’as commis qu’une faute, cher ami, celle d’imaginer que les peuples peuvent changer facilement d’avis. Ils ne changent pas ! » me susurra suavement l’auteur de « Vol de nuit ».
Et Giono ? Haussant les épaules, celui-ci s’exclama de façon débonnaire: « Les Italiens de Rome sont encore restés à l’époque de la Contreréforme et des livres interdits, tandis que les Français de Paris… »

Giovanni Merloni

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Image empruntée à un tweet de Laurence @f_lebel