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La lectrice de Valentine Cameron Prinsep (part! ,image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Chère Ilona,
Le temps qui reste aux lectrices pour échanger leurs points de vue autour des « étranges confessions de Nino Le Galérien » va se rétrécissant au fur et à mesure que le relais passe d’une main à l’autre, d’une consonne à l’autre. Chacune de nous commence à mal supporter sur sa tête cette espèce d’enseigne sans charme dont la lueur va s’assombrir impitoyablement. J’aimerais pouvoir faire déjà un petit bilan, m’appelant à notre abbesse Héloïse, qui a été d’ailleurs une de premières lectrices fidèles de notre histoire littéraire. Mais je dois respecter la consigne du silence et attendre que ce soit Cassandre à en parler, ou alors Béatrice, ou bien Ariane.
Dans les conditions actuelles, je respire autour de moi des journées qu’on ne pourrait plus agréables au point de vue climatique. Pourtant j’assiste de moins en moins aux découvertes des bouquins de notre auteur mystérieux et je risquerais sans doute de dire des bêtises en refermant trop à la hâte mon journal de bord.
Les jeux ne sont pas encore faits, je crois. Attendons donc que Nino en personne nous avoue son secret. Je suis sûre qu’il le fera. Il y a encore du temps…
Hilda

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La lectrice de Valentine Cameron Prinsep, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’infini des humains (Lectrices n. 25)

Chère Hilda
Il y a d’infinies façons de se représenter l’infini. L’infini des mathématiciens et celui des astrophysiciens me fascinent et me terrorisent à la fois. Car l’idée d’infini, qui se projette au-delà de tout ce que nous ne pourrons jamais mesurer ou comprendre entre nos pieds, nos mains et notre petite tête, marque inévitablement, tôt ou tard, une frontière infranchissable, une porte noire que nous ne pourrons jamais dépasser sans sortir de notre naturel, sans nous soumettre à des épreuves claustrophobes… Pour sortir de notre coquille d’œuf, nous devrions nous contraindre dans une boîte ressemblante à une caisse de mort, fermer les yeux, arrêter de respirer et tenter la chance d’un voyage qui serait plus long que notre même vie.Cela nous emmènerait dans un endroit solitaire ou plein de monde où nous serions seuls, définitivement séparés de notre passé et de tous ces corps humains ô combien chéris et regrettés !
Je préfère expérimenter la petite ambition de demeurer humain, gardant l’espoir de « mesurer » de mes pas et de mes bras le monde qui m’entoure.
J’avais connu et de temps en temps rencontré une autre Hilda, Italienne, dont quelques-uns de mes camarades d’université se souviennent peut-être. Sa voix était petite, comme d’ailleurs sa figure. Son regard bleu était extraordinaire : chaque fois que j’allais la voir dans son atelier d’architecte juste à l’entrée de la villa Doria Pamphylie, ses yeux, comme des vedettes timides et incertaines, accaparaient toutefois sans hésitation tous les feux de la rampe…
Je regardais ses grands yeux et j’y trouvais la mer, l’océan, les glaces polaires, les gorges creusées dans la jungle par les fleuves tropicaux. Aurais-je pu envisager une confiance plus proche avec cet indicible regard ? Aurais-je pu désirer que s’ouvre pour moi cette porte bleue céleste au milieu de cette vague violente et magnanime ? Impossible, pour d’infinies raisons que je savais en avance…
Pourtant, j’avais l’autorisation de m’asseoir à côté d’elle, de respirer son parfum frais et pénétrant ainsi que de me plonger dans le bleu infini de ses yeux.
Elle me parlait d’architectes américains, de Tomas Maldonado, de ces immenses baies vitrées recouvrant les gratte-ciels de Mies Van der Rohe… Maintenant

« movesi il vecchierel canuto e stanco »

Il se meut, entre Hilda et moi, le vieil homme chenu et las… Si je songe au vieil homme de Pétrarque qui avance péniblement, entrant et sortant à l’infini de cette porte bleue ou de cette bouche murmurante au milieu du silence, je ne peux pas passer à côté de cette autre image :

« Solo e pensoso i più deserti campi
vo mesurando a passi tardi e lenti… »

Seul et pensif, de mes pas lents et tardifs je vais mesurant les champs les plus reculés… Oui, bien sûr, Hilda, on ne peut pas traduire « tardo » avec « tardif ou retardataire », cela serait trahir l’esprit de Pétrarque qui aura d’ailleurs reformulé ces mêmes vers en français. Il s’agit d’un pas lent que l’âge rend plus compliqué, un pas qui n’a plus l’élasticité ni surtout la désinvolture de la jeunesse.
Quel âge pouvait-elle avoir ces jours-là, dans cet atelier tout blanc embelli par un grand vase de cristal débordant d’œillets rouges ?
Un peu plus que quarante ans, je crois, tandis que moi, j’en avais vingt-trois… Je me sentais comme ce pauvre vieux au pas pénible, obligé de mesurer un monde qui se rétrécissait déjà… Tandis qu’elle, maintenant je le comprends, était une petite Audrey Hepburn capable de sourire, mais incapable de rire.
On laissait alors partir le train impétueux des discussions héroïques, entamées au hasard des connaissances encore faibles ou confuses… Je lançais ma fantaisie d’apprenti architecte au milieu des nuages de fumée que ses Marlboro jetaient entre nos nez très proches.
— Il me semble que l’être solitaire de Pétrarque est un homme qui n’a pas le souci de l’âge, disais-je.
— Il fait la navette entre vous et moi, disait-elle.
— Il mesure les distances de la vie, les abîmes qui séparent l’homme de la femme, disais-je.
— Il se rend à Recanati, chez son fils spirituel… Giacomo Leopardi !
— Vous avez tout deviné, Hilda.
J’aurais aimé lui prendre la main et partir avec elle dans cette miraculeuse solitude à deux où l’on aime aussi bien les instants de l’emportement fusionnel que la lenteur sans âge des pas qui mesurent le poids d’une existence en train de s’épanouir douloureusement, à l’infini.
Voilà, chère Hilda, vous qui traînez là-bas, à Castries… Voilà combien de choses me faisait voir cette Hilda romaine, ô combien regrettée, ô combien abandonnée au-delà d’une mer bleue que nos billets de souhaits ne pouvaient certes pas effacer.
On trahit même en disant « Ô combien je serais ravi de vous revoir, de te revoir ».
On trahit, en même temps, quand on a envie de nous emparer d’un chant merveilleux, qui nous touche tout en ne restant compréhensible que par petits fragments… On trahit Leopardi ou Pétrarque par une traduction en français trop légère et insouciante, comme s’il s’agissait d’un récit ou d’une fable.
L’infini de Leopardi est intraduisible en français tous comme le Bateau ivre de Rimbaud en italien.

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image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je vous invite à Recanati, ma chère Hilda de Castries. Vous verrez devant vous un paysage méditerranées qui ressemble un peu au tien, si seulement tu te déplaces entre les Cévennes, le Gard, Avignon (où Pétrarque a connu Laura) et Vaucluse (où Pétrarque est mort)…
Imaginez-vous : nous sommes assis tous les deux au sommet d’une petite colline, juste à côté de l’ancien bourg de Recanati, où elle trône, encore, solennelle la maison ancienne où habita comme un reclus le grand poète et philosophe de la Nature mère et marraine. Regarde avec moi le paysage qui se structure devant nos yeux avec son histoire d’hommes et femmes et familles et travail et guerres et peur… Regarde cette profondeur d’espaces qui s’enchevêtrent les uns dans les autres suivant les arbres, les fleuves, le vent, les feux. La langue que Leopardi épouse pour son chant immortel est d’une simplicité extrême : chacun de ses mots, quiconque peut le dire, tout le monde le connaît. Et pourtant, dans la transmigration dans une autre langue, même si partout les espaces et les hommes et les femmes auront toujours le même mystère… La densité et la force des images que Leopardi murmure vont inexorablement se dissoudre ou devenir inefficaces…
Je te fais bien sûr cadeau de ma traduction périlleuse et inadéquate. Mais je crois que tu comprendras mieux le sens de cet « infini des humains » à travers une petite tentative de partager ensemble quelques-uns des mots stratégiques de cette œuvre. J’espère que, tels des cailloux au milieu d’un torrent d’eau vertigineuse, ils nous deviendront familiers comme de bons plats de pâtes italiennes accompagnées par un bon fromage et un bon vin de Bordeaux…

« Sempre caro mi fu quest’ermo colle »

« Caro, ermo colle » : la petite colline où nous sommes, chérie par ce poète timide et forcément solitaire, se trouve juste au bout des « deserti campi » de Pétrarque. Le mot « ermo » résume en lui-même l’esprit du lieu : un endroit reculé, adapté aux gens solitaires voire aux ermites, donc un champ désert, un mont sauvage.

« E questa siepe che da tanta parte… »

Le mot « siepe » est aussi difficile à caler dans une autre langue. Il s’agit bien sûr d’une haie, mais elle a une onomatopée et une musique intraduisible. Car la « siepe » garde en elle aussi l’idée de la « serpe », qu’elle soit vipère ou couleuvre, qui ne fait qu’une avec les haies qui bordent les coins isolés et sauvages… tout comme cette colline où nous sommes, chère Hilda, que tu vois à présent encadrée dans un circuit touristique qu’en a irrémédiablement défiguré l’aspect originaire.
Donc, cette « haie serpentante » (et comblée de serpents) est la co-protagoniste de cette aventure de l’infini. Le jeune poète — on ne pourrait plus cultivé et inexpert vis-à-vis de sa propre campagne brusque et violente — partage les émotions de sa découverte avec la « siepe », un personnage sage et sauvage à la fois. Elle a la même fonction qu’une fenêtre ouverte sur une vaste et profonde campagne. Comme votre fenêtre, Hilda, la « siepe » laisse voir, ou mieux « entrevoir ». Ou alors elle cache « da tanta parte » (pour une longue traite de buisson) le « dernier horizon »…

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Je vous laisse deviner vous-même, Hilda, les mystères que cache chacun des mots de cette poésie de Leopardi dans les deux langues — l’italien de Leopardi et le français d’un traducteur-amateur —, suivant de vos beaux yeux verts ou bleus l’image que vous-même m’avez envoyée pour vous faire pardonner… Oui, vous ne venez plus à ce rendez-vous hors du temps sur le « colle de l’Infinito ». Patience ! Je ferai moi-même cet exercice de l’infini à partir de cette lectrice habillée de céleste… de ce jour doux se balançant dans cet « entre-deux » : tout ce qui vit « au-dehors », dans un paysage harmonique et accueillant ; le « dedans » qui vit le soleil comme une bénédiction intime…
Nino

Giovanni Merloni

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La fenêtre de Balthus, image’ empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

L’infini

Toujours me fut si cher ce mont sauvage
Et cette haie qui pour une si grande part
Du dernier horizon la vue m’exclut.
Mais si assis je regarde, d’interminables
Distances au-delà d’elle et des silences
Surhumains, et les profondeurs du calme
Dans l’esprit je me peins, d’où pour un rien
Mon cœur va s’épeurant. Et quand j’entends
Le vent bruire entre les plantes,
Ce silence infini à cette voix
Vais comparant : je me souviens alors de l’éternel,
Des saisons mortes, de la présente
Encore vive et du son d’elle. Ainsi, dans telle
Immensité se noient toutes mes pensées.
Et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Giacomo Leopardi (traduction de Giovanni Merloni)