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001_André kertész 180 André Kertész, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Chère Hilda,
Je regrette de ne pas vous avoir rencontrée ce jour où m’aviez appelée depuis une cabine de la Victoria Station. Mais j’étais tellement prise dans mon travail chez le libraire de Brompton Road que je ne m’accordais même pas le droit de respirer. Enfin, ce bouche-à-oreille autour d’un nuage plutôt insignifiant — ce Galérien plus inexistant que le chevalier de Calvino — s’est révélé au contraire fort propice pour nous : les suffragistes sont devenues des « suffragettes », en transformant le droit à la lecture en mouvement intelligent qui revendique la parole aux lectrices. « La parole jusqu’au bout ! » Lire c’est en fait déverser nous-mêmes en chaque phrase ou mot qu’on trouve incrustés sur les pages d’un livre. Lire c’est ajouter quelque chose de soi, continuer, remplissant les vides volontaires ou involontaires que la plume du poète-écrivain a laissés. Lire c’est de quelque façon écrire aussi.
J’aurais eu un plaisir particulier à vous voir « en vrai », même dans la contrainte temporelle de cette petite heure qui sépare le départ d’un train du suivant… car nous avons, il me semble, un petit secret et aussi un privilège à partager. Car si votre lettre est signée par Nino et qu’au bout de la mienne il y a un autre prénom, Gino, j’ai tout de même l’impression, frôlant la certitude, qu’il s’agit du même homme et du même prodige !
Oui, je peux vous comprendre, avec mon prénom anglais je ne suis pas là pour vous rassurer. En tout cas, rien qu’en vous rendant sur internet, vous pourrez constater que Gladys ce n’est pas Greta ni Garbo ! Je ne suis pas une espionne internationale, croyez-moi. D’ailleurs, si j’y pense, ce n’est pas vous qui avez eu des attitudes méfiantes, au contraire ! Mais voyez combien je me suis brouillée moi-même… juste pour vous dire…
Imaginez-vous, chère Hilda, que nous nous étions finalement rencontrées à la Victoria Station, avant de nous sauver dans la salle d’attente de la première classe…. Je vous aurais serré la main, pour vous dire :
— Gino m’a téléphoné !
Et j’imagine votre réponse :
— Moi aussi, j’ai eu Nino au téléphone : nous avons bavardé un long moment… plus qu’une heure !
Dans cette gare bruyante et fourmillante de gens pressés, nous aurions échangé autour de ces deux êtres exquis qui avaient voulu traverser le miroir, comme Alice… Avant de nous apercevoir qu’il s’agissait sans doute de la même personne !
J’aurais maintenant une amie de plus, et pour une énième fois j’aurais incarné, devant vous, le personnage de la femme ou de la maîtresse d’un homme aussi charmant qu’insaisissable, tandis que vous auriez revêtu un rôle complémentaire et opposé au mien, vous déguisant dans les habits d’un phénix ou d’un sphinx.
Dans la nostalgie de cette rencontre ratée et de tout ce qu’il aurait pu en suivre, j’éclate maintenant en sanglots — ou alors je ris sans retenue — si je pense que cet homme a réellement existé pour moi, pendant une période de ma vie que je garde jalousement au fond du tiroir de ma cuisine : un tout petit caillou noir, enveloppé dans une coupure du Guardian avec une date, 4 juin 1975, le jour de mon anniversaire !
Je vous embrasse fort, humble Hilda, Hilda humide de larmes, Hilda heureuse, je crois, de votre extraordinaire ténacité…!
Adieu !
Gladys

P.-S. Comment a-t-il pu réussir — cet écrivailleur de deux sous se dérobant derrière le titre d’une chanson — à pénétrer dans nos vies jusqu’au point de remplacer mieux que Cyrano ces êtres qui nous ont pendant des jours et des nuits inoubliables bercées dans leurs bras virils ?

P.-S. Voilà pourquoi je vous parlais de prodige…

002_Gabriel Ferrier 180 Gabriel Ferrier, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Fleurs séchées et fleurs jetées : face à une nature de plus en plus périssable, que ferons-nous de notre conversation ?

Ma chère Gladys,
Tu jureras que ce n’est pas vrai, mais je viens juste de recevoir une lettre de ta part. Je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un d’autre qui se mêle dans nos affaires ; quelqu’un qui est à la fois tellement habile dans les contrefaçons des calligraphies d’autrui… Personne ne peut remplacer ton expression unique :
— bonjour Gino, nuit profonde, réveil tonique ! De bisous pour toi, et partage de café !
Je t’y reconnais. Je te vois parfaitement, sortir de la salle de bains tout comme « l’amica risanata » de Ugo Foscolo, emmitouflée dans ton peignoir chinois… Je m’arrête. Car je suis seul et je ne veux pas gâter cette « invitation » à reprendre notre conversation par des attitudes déplacées et inopportunes.
Donc je recommence… Bonjour Gladys, moi aussi j’ai dormi. Je vais consacrer mes premières énergies du matin à une reconstruction fidèle de notre dernière conversation téléphonique, ressemblant à un petit déjeuner où l’on trouve, avec le thé (ou le café) et les tartines au beurre, d’autres ingrédients indispensables…
Si je ne me trompe pas, il était dimanche, et tu m’avais dit :
— Je vais commencer, après mon café, à faire le plein de fleurs au marché, à côté de chez moi
— Oui, celui de Columbia Road, je le sais.
Depuis une de ces fameuses cabines rouges, tu m’avais appelé, enthousiaste :
— Ici le temps est doux et gris. Pourtant, les étals regorgent des couleurs de l’été : les fleurs multicolores s’épanouissent. J’adore les marchés !
J’essayais alors de te parler du marché de Campo de’ Fiori, avec ses ombrelles blanches et cette statue sombre et pensive debout au milieu… Avec un effort de mémoire et d’imagination, j’essayais de me catapulter à tes côtés :
— Les fleurs contrebalancent cette mélancolie qui se colle aux façades et aux arbres mêmes quand le soleil nous abandonne… Plus tard, séchées et faufilées dans les pages d’un livre, elles nous rappelleront leur épanouissement au soleil…
— Tandis que… tu m’avais répondu, haletante… notre conversation glisse dans le fil, comme sur une page invisible, ne laissant de trace qu’en nous deux…
Tu avais raison, ma chère Gladys, moi aussi je ne me souviens que de phrases… ou mots isolés… J’ai presque tout oublié, tout perdu de nos conversations téléphoniques continuelles…
Je ne pourrais jamais espérer de te revoir, alors ? Certes, tout a changé…
Viendrais-tu à ma rencontre à la gare Victoria ? Serais-tu d’accord pour une promenade à Regent’s park, même s’il pleut et que le vent souffle ?
Assis sur l’un de ces lourds bancs publics, j’aimerais d’abord m’abandonner à mes souvenirs d’enfance, pour recréer cette complicité avec toi, surtout verbale, qui nous isolait pendant des heures du reste du monde… Ou bien, j’aimerais t’inviter chez Babington’s, le fameux « tea-room« … Excuse-moi pour cette licence poétique : tu sais bien que je parle maintenant d’une salle de thé qui se trouve à Rome, piazza de Spagna ! Un endroit où nous fîmes une halte inoubliable après avoir traîné en long et en large dans le parc du Pincio sans renoncer ensuite à cette merveilleuse exposition de Chagall à la Villa Médicis…
T’en souviens-tu ? Peu habitué à cette boisson nordique avec ces tranches de citron qui flottaient au milieu de la fumée, j’évoquais la granita au citron que mon cousin de Romagne savourait au petit matin dans un petit village au bout extrême de la Sicile… et puis, je ne sais pas pourquoi, je me plongeai dans le souvenir d’une réunion chez des amis de mes parents, dans un grand appartement via Palermo, à côté de la Galerie d’Art moderne de via Nazionale… où l’on commanda je ne sais pas combien de verres remplis de « granita de café avec crème fouettée »… Ah, la granita de café… quel délice !
Mais si c’était maintenant, je me plongerais dans un passé plus récent, dans le même passé que tu as vécu toi aussi, pendant cette période, révolue désormais, où ta famille avait suivi ton père à Milan, où je travaillais…

003_fleur de laurence 180Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Je me rappelle… tu te moquais de moi à cause de mon drôle de prénom, Gino, que je partageais d’ailleurs avec Gino Paoli, le chansonnier qui lançait au milieu du smog milanais de véritables poèmes, comme :

Vivre encore, pendant seulement une heure…

ou

Sans finir, tu traînes notre vie…

ou

Cailloux que la mer a consommé
ce sont mes mots d’amour
pour toi...

Tu insistais pourtant avec ton jeu de mots. Je n’étais pour toi que Cerutti Gino, ce personnage maladroit et désinvolte à la fois (créé par Giorgio Gaber) dont on parlait sans cesse au bar du Giambellino en lui incrustant le titre fort élogieux de « dragon ». Il s’agissait en vérité d’un personnage peu recommandable rentrant et sortant de prison à cause de ses prouesses de voleur pas plus habile que ça… Tu m’appelais « dragon » tandis que moi, pour toute réponse, m’aventurais dans des analyses plus fouillées sur l’importance de la chanson pour les Italiens : dans un pays où l’unique véhicule de communication reconnu entre les humains est la chanson, Giorgio Gaber et Gino Paoli ont partagé — l’un à Milan, l’autre à Gènes — la petite joie d’ouvrir une petite brèche dans le conformisme de chansons belles, mais rhétoriques et éloignées, amenant finalement sur les plateaux et dans les salles irrespirables où se groupaient les jeunes gens une idée de la vie nonchalante et sérieuse à la fois.
— En Italie nous appelons « scanzonato » quelqu’un qui réussit à se dégager pas seulement des liens trop serrés et des conventions trop abstruses… je te disais, t’en souviens-tu ? Oui, je suis scanzonato, parce que je peux devenir d’un bond capable de me dérober à la propagande de tous ceux qui voudraient se moquer de moi en me faisant croire aux ânes qui volent !
Tu riais, mêlant des phrases de ton pays où je ne trouvais pas les mêmes mots des Beatles ou Bob Dylan… Tu disais alors :
— J’ai compris ! Tu es scanzonato et gai, scanzonato et triste, scanzonato et tragique… L’Italie est-elle comme ça elle aussi ?
Oui, chère Gladys, l’Italie est un pays comme ça. L’amour pour la boutade et la vanité, le désir d’être hissé sur le plus haut piédestal : tout cela est plus important que le mérite ou la vérité historique. Tout cela écrase surtout le bon goût et l’amour propre. Oui, pour une gloire vaine et éphémère on fait hara-kiri, on déborde, on trahit, on piétine toute cohérence et humanité. On arrive même à défigurer l’image de nos pères, de nos grands poètes, de ceux qui ont créé notre culture, notre langue, notre humus primordial…
Je te vois étonnée, dubitative et même perplexe :
— Quel lien peut-il y avoir entre l’indulgence pour le caractère scanzonato des chansons de Paoli et Gaber, et cette attaque contre les conséquences presque inévitables, totalement négatives selon ce que tu dis, de ce même caractère ?

004_fenêtre laurenceImage empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

En cette période-ci, un réalisateur italien très connu et estimé a voulu se mesurer avec un thème objectivement difficile et grave, celui de raconter au monde la vie de Giacomo Leopardi.
Dans une lettre adressée à une de tes collègues lectrices, un certain Nino s’enflammait, justement, en soulignant la difficulté de traduire en une autre langue L’infini de Leopardi et, en même temps, l’importance de ce poème ne représentant qu’une des perles de cet immense poète.
Je ne veux pas examiner trop d’aspects de ce film qui m’ont laissé déconcerté, car il y avait aussi beaucoup de belles choses dans ce film même qui auraient pu enfin me convaincre à applaudir cette œuvre comme une tentative honnête et volontaire.
Mais ce film, par son manque de sensibilité, inacceptable pour moi, révèle enfin tous les défauts, les vices et les faiblesses qui portent, hélas ! beaucoup de mes compatriotes à compromettre ce qu’il y a de valide en eux jusqu’à se perdre.
Dans tous les livres qu’on a diffusés pour lecteurs et lectrices de tous les âges et sensibilité, une note biographique est gravée sans équivoque : Giacomo Leopardi était bossu, son épine dorsale, après une grave maladie pendant son adolescence, était gravement compromise. Dans tous les récits on raconte aussi d’une mère geôlière, qui tenait ses enfants, dont Giacomo, sous clé. Les rares sorties du poète de Recanati (à la suite d’abord de Pietro Giordani ; ensuite d’Antonio Ranieri) sont unanimement considérées comme des fuites. Or, dans une culture piégée par la division et la répression comme l’était la culture au XIXe siècle en Italie, la grandeur de cet homme de génie — qui a eu la force d’écrire et diffuser dans l’Europe stupéfaite des œuvres devenues aussitôt indispensables — représente un trésor unique, tout comme son image. L’image d’un homme souffrant, mais généreux et doué de la force d’un géant. Juste un siècle après, Antonio Gramsci — cet homme qu’on ne pourrait plus intègre qui a été capable de résister pendant onze ans dans une prison, confiant à des lettres (qu’il ne pouvait envoyer que tous les quinze jours) un testament politique, moral et culturel qui est devenu une œuvre d’importance capitale — est sans doute un « grand Italien » qu’on pourrait rapprocher à Leopardi pour bien de situations douloureuses qu’ils ont dû tous les deux endurer jusqu’à en mourir.
Dans ce film, le réalisateur n’essaye pas de nous partager jusqu’au bout le sentiment de Leopardi lors de ses « fuites » de Recanati. Il ne se charge pas d’entrer dans l’âme du poète ni d’essayer d’imaginer comment pouvait-il voir et ressentir le monde devant lui et autour de lui. Il s’est amusé à regarder Leopardi comme un objet ou plus proprement comme un corps. Un corps plus déformé que celui de Rigoletto. Le corps d’un homme qui avance à quatre pattes et n’est même pas en condition de lever la tête pour regarder les gens dans les yeux.
Je trouve que cela est cruel et que rien ne justifie cette prétendue « vérité » qui tue une deuxième fois Giacomo Leopardi et tue aussi toute idée noble et saine de la culture.

Cela me rappelle d’emblée le début de notre rencontre téléphonique (ou télépathique) : tu t’inquiétais pour les fleurs qui se fanent, pour ces pétales qui tombent un à un. Je te disais que les fleurs séchées se transforment volontiers en marque-pages et petit à petit fusionnent avec les livres par une espèce d’amour délibéré : si les livres aiment les fleurs, les fleurs aiment les livres aussi !
Qu’est-ce qu’il arrivera à notre littérature, à nos livres, du moment qu’un homme comme Leopardi a été traité avec une telle désinvolture ? Combien de fleurs séchées, combien d’écrivains et poètes malheureux comme lui, seront jetées à la poubelle avant d’être connus et insérés tels des marque-pages dans le Grand Livre Immortel ?
Et, face à une nature de plus en plus périssable, que ferons-nous de notre conversation ?
Gino

001_calaferte 180 Calaferte, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni