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Rodney Smith, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Gladys,
La dimension internationale de notre association de lectrices, ayant désormais atteint l’autre côté de l’océan et même la sournoise région des Caraïbes, je vais m’insérer en qualité de première représentante de l’Amérique latine, pour ajouter mes informations et mon « ressenti » au sujet de l’histoire de Nino (ou Gino) que Le Galérien, un écrivain resté inconnu et jusqu’ici introuvable, avait essayé de raconter par le biais de bouquins de tout genre qu’il abandonnait partout de façon assez fantaisiste.
J’y reviens, malgré une récente proposition du Galérien même, déclarant d’un ton assez pathétique qu’il « s’en allait » sans se tourner en arrière. J’y retourne parce que je crois avoir des éléments pour reprendre le fil de l’enquête que les lectrices avaient si joyeusement entamée. Comme dans les meilleurs romans de formation et d’amour, l’ensemble des « œuvres » du Galérien qu’on a pu sauver de l’oubli, dont je possède désormais presque l’entière collection, contient plusieurs vérités savamment mêlées aux mensonges ou, pour être plus précis, aux fausses pistes. Car le but du narrateur ne se résout pas en une sorte d’autobiographie camouflée, comme un grand nombre de lectrices avait imaginé. Au contraire, l’autobiographie a été toujours étrangère à l’esprit de cet homme désormais âgé et, selon mes informations, très pacifique et désireux, comme le vieux marin d’Hemingway, de tirer les rames dans sa barque. Cet auteur — qui s’installe spontanément sur une branche latérale, tout à fait insignifiante du grand arbre de la littérature mondiale — a le même but primordial que mon plus grand compatriote, Gabriel Garcia Marquez, le but de « vivre pour raconter enfin sa vie » : « Si j’ai les instruments pour “transmettre” le sens miraculeux et caché de mon existence, je me dois de le faire ! Peu importe si un nombre très exigu de lecteurs me lisent et qu’une seule personne me comprend jusqu’au bout. Je n’aurai pas vécu inutilement ! » J’ai trouvé cette phrase tracée au stylo par le Galérien même dans une page d’un des plus beaux romans que Gabriel Garcia a écrit : « L’amour au temps du choléra », que je viens de relire en un seul souffle.
Je suis tout à fait d’accord : tout être sensible et créatif veut enfin vivre pour transmettre, car ce qui est vraiment important ce n’est pas le succès ou la gloire, mais le fait de savoir que notre travail et notre sang n’ont pas été gaspillés inutilement. Savoir que même seul un mot — un mot que nous avons choisi pour expliquer la vie à nous-mêmes — sera répété par d’autres bouches, au-delà de cette insignifiante barrière de la mort !
« Espérer… attendre » : deux verbes cruciaux et irremplaçables de chaque histoire d’amour, donc de chaque vie humaine ; deux mots qui fusionnent dans ma langue maternelle dans le verbe « esperar », que vous aussi, comme les Français, coupez en deux : « I hope, I wait… »
Voilà, chère amie londonienne ! J’ai découvert que les personnages qui se racontent eux-mêmes dans les livres du Galérien — Tino, Gino, Lino, Dino et Nino — ont eu tous les cinq une enfance heureuse et une adolescence difficile, dont ils sont sortis par l’amour d’une autre femme, ressemblante ou fort éloignée du modèle « inimitable » de leur mère.
Je m’arrête, Gladys, tout en vous envoyant, ci-joint, la lettre que je viens de recevoir de l’un de ces personnages, Tino. Sinon, j’ai la sensation précise d’un procès irrésistible qui s’est finalement déclenché. Nos collègues chargées des prochains rendez-vous auront sans doute la chance (ou la disgrâce) de rencontrer les autres quatre enfants prodigues !
Fermina

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Charles Édouard Perugini, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Señorita Fermina,
Je savais que tôt ou tard votre prénom unique serait ressuscité dans une femme en chair et os. Je savais et inconsciemment j’attendais aussi d’échouer sur votre adresse. Incroyable, mais vrai, vous habitez la même ville que moi, Barranquilla et vous avez le même prénom que Fermina Daga, tandis que moi, cela aussi est étonnant, j’ai le même prénom que son amoureux dans le livre de Marquez, Florentino Ariza ! Bien sûr, il y a plusieurs différences entre ce personnage et moi, dont une : tout le monde m’appelle Tino et mon nom de famille n’est pas du tout Ariza…
Cependant, je vous écris pour vous dire que ma vie sentimentale a suivi la même étrange parabole que cet amour au temps du choléra : j’aimais dévotement ma mère, mais bientôt je m’en étais détaché, car j’avais rencontré la femme de ma vie. Comment, tout de suite, sans attendre qu’une véritable expérience s’accomplit ? vous dites. Oui, tout de suite, tel un coup de foudre sur la route de Damas : j’ai perdu mon assurance d’enfant gâté, avec tout un monde de convictions inébranlables et à leur place, je n’ai eu qu’une certitude. J’aimais sans réserve Felicidad et elle aussi m’aimait. Sans pouvoir ne rien dire publiquement, elle m’avait fait entendre ses sentiments toutes les fois que je passais à côté de son petit jardin, entouré d’une haie très bien entretenue que ma tête dépassait à peine. Je pouvais la voir de dehors, tandis qu’elle ne pouvait me voir que si je montais sur le muret au-dessous de la haie…
Je ne peux pas vous raconter tout ce qui s’est passé dans ces premiers jours, señorita ! Car cela rentre dans la sphère intime de nos souvenirs à deux et je lui manquerais de respect. Néanmoins, sachez qu’une ou deux ou trois fois moi et Felicidad, nous avons eu la chance de nous isoler dans un cagibi sans fenêtre. Tout simplement, entre chien et loup et sans dire un mot pour ne pas réveiller le chien hurleur, nous nous étions donnés l’un à l’autre. Totalement. Notre joie avait été tellement intense…! Mais, comme il arrive souvent, trop souvent, le père de Felicidad traversa tout d’un coup une situation difficile… Elle vint alors au secours de son père, en épousant un homme de dix ans plus âgé, très riche…
Voilà, señorita, jusqu’ici il s’agit d’une histoire banale. Et même ce qu’il s’en suivit après le mariage de Felicidad avec Diego rentre dans le cliché du « déjà vu ». Cette femme « née pour moi » jura à son père qu’elle n’aurait jamais aimé « l’homme des circonstances » même si elle devait reconnaître qu’en fin de compte celui-ci avait été très compréhensif dès le premier instant. Pourtant à nul prix elle ne lui aurait cédé son cœur ! Diego devait se contenter de son corps ! Mais cela, personne ne me le dit, même Ines, la petite sœur de Felicidad qui avait auparavant fait la navette entre nous. Après le mariage, du jour au lendemain, la haie qui entourait le jardin fut remplacée par un mur de plus de deux mètres de haut. Me promenant sur la petite rue, je n’entendais alors que la voix de cet homme empressé, insistant, gentil… Je compris alors que les parents de Felicidad n’habitaient plus là ; j’imaginais qu’ils étaient partis à l’étranger et petit à petit je considérais ce jardin emmuré comme une citadelle inexpugnable.
Un jour, je décidai de cesser mes vains pèlerinages. Mais décidai aussi de me rendre une dernière fois auprès de Felicidad le cœur battant la chamade, sans plus savoir si j’espérais, ou pas, de la voir ou d’en entendre la voix. Étrangement, je trouvai juste au bord de la rue une des chaises de son jardin, où je m’assis sans attendre. En cet instant précis j’entendis la voix de Felicidad me susurrer : « Tino, mon amour ! Je garderai pour toi seul mon esprit et mon cœur. Attends-moi que je vienne te chercher… Je t’en prie ! »
Je vous avoue, señorita, que je demeurai longuement étourdi devant une telle proposition, en me posant d’infinies questions : avais-je vraiment entendu une voix ? Était-ce « sa » voix ? Voulait-elle vraiment que je l’attende ? Et moi, est-ce que je voulais la même chose ?

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Photo Izis, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Peut-être, ce que je vais vous raconter vous laissera perplexe. Mais c’est là que mon étrange amour à distance a cessé d’être banal pour devenir assez compliqué. Pendant longtemps, j’ai passé mes journées à attendre. Je ne pouvais pas imaginer que j’aurais attendu trente ans. Donc, les premiers temps, je ne m’éloignais presque jamais de mon petit appartement. Certains jours, je frôlais l’immobilité. Ayant une petite rente que mon père m’avait laissée, je pouvais me passer des travaux plus durs et exploiter donc chez moi mon activité d’enseignant d’espagnol, concentrant en de toutes brèves sorties quotidiennes mes petits engagements à l’extérieur, mes courses ainsi que mes visites à ma mère. Je restais chez moi parce que Felicidad « pouvait » avoir besoin de moi, venir me chercher. Pour me distraire, je lisais continuellement des romans et des nouvelles. Avec le temps, la gardienne de l’immeuble se chargea au jour le jour de mes courses, en échange des leçons d’espagnol que je faisais à son fils cadet. Mais ce ménage devint bientôt assez négatif pour ma santé physique : l’excès de lecture fit baisser ma vue tout en affaiblissant ma colonne vertébrale. À bout de dix ans, il me semblait être aveugle et je marchais complètement plié en deux. Ma tension artérielle avait de plus en plus des hauts et des bas tandis que la digestion, ralentie et alourdie par le manque d’air et de mouvement, échouait dans un rapport de plus en plus méfiant et irrégulier avec les toilettes.
Dix ans après le mariage de Tina avec Diego, je reçus une toute petite lettre. Elle se plaignait du malheur sans remède que son mariage lui causait et me demandait de l’attendre… car elle m’aimait encore !
Je n’eus alors pas le courage de lui répondre, même si je savais que tout en voyageant souvent en Europe, elle n’avait pas déménagé de sa villa à l’aspect décadent de Barranquilla… Puisqu’elle ne venait pas me chercher, j’allais de temps en temps m’asseoir sur cette chaise solitaire qui était toujours à sa place au bord de la rue, en face du jardin blindé, rien que pour moi (la chaise comme le mur).
Un soir, je tournais assez péniblement en rond autour de cette chaise essayant de me dégourdir un peu, quand j’entendis ces quelques phrases isolées :
— Jusqu’à quand te refuseras-tu de m’aimer avec tous tes sentiments ?
— Je t’ai donné mon corps, n’oublie pas ça, c’est un grand sacrifice…
— Mais pourquoi, pourquoi as-tu fait cela ?
— Parce que Tino aussi a fait le même. Il n’aime que moi ! Cela n’empêche pas qu’il introduise des femmes dans son irrespirable deux-pièces… Mais je sais bien qu’elles ne comptent rien pour lui !
— Donc, lui aussi fait le « sacrifice » d’aimer sans aucun émoi, pour rester « fidèle » à toi ?
— Oui, il s’entoure de personnes disponibles et légères pour ne pas me trahir !
Avant cette amère discussion qui me concernait tout en m’en excluant, je n’avais jamais imaginé de remplacer Felicidad dans mon deux pièces « irrespirable », même pour des rapports physiques sans conséquence.
Mais j’étais entre-temps tombé malade. Il me fallait quelqu’un qui me rappelle régulièrement les médicaments pour la tension, quelqu’un d’autre qui me fait des massages tout en m’aidant à reprendre petit à petit l’usage des jambes en me disant : « Ne regarde pas à terre ! Au contraire, fixe l’horizon ! » J’avais besoin en plus de quelqu’un qui me lisait des livres de façon que je ne m’efforce pas avec les yeux… enfin, j’avais besoin de quelqu’un qui m’aide à faire mes périodiques lavements ! Oui, j’avais acheté la poire à lavement, mais j’étais tellement nul en cette entreprise…
Je commençai alors par demander l’aide d’une infirmière. Très scrupuleuse, celle-ci venait deux fois tous les jours. Au petit matin, elle me faisait avaler le médicament principal et le comprimé de bêtabloquant, avant de me soutenir, telle une béquille humaine, dans une petite promenade de quinze minutes autour de l’immeuble. Le soir, une autre infirmière arrivait avec un énorme clystère et procédait avec énergie au lavement qui finalement, après des années de souffrance, me plongeait dans un état de béate incrédulité et de provisoire joie de vivre… Une autre infirmière me rejoignait au cours de mes nuits insomniaques pour me lire des pages troublantes ou limpides…
À bout de dix années de cette vie de malade gâtée, c’est-à-dire vingt ans après le mariage de Diego et Felicidad, je demeurais comme le premier jour « foudroyé sur la route de Damas » et, sans faire de prosélytisme comme Saint Paul, je m’adaptais courageusement à vivre avec mon amour raté et mon inguérissable constipation en buvant du thé et confiant à la poire à lavement la solution périodique de mes alternances entre diarrhées et blocs intestinaux. La plupart de mon temps se déroulaient dans la position horizontale et cela amenait des états de souffrance physique qui s’ajoutaient à ma mélancolie profonde et étendue.
Dans cette vie suspendue et reculée — la condition d’un enfant qui se cache dans une chambre sombre pour y attendre indéfiniment le secours amoureux de la mère —, je me découvrais pourtant, avec orgueil, quelques petites habiletés ainsi qu’un formidable instinct de conservation. Car en fait je me laissais secourir sans scrupules ni hésitations par des femmes « faciles » dont je ne risquais pas de tomber amoureux, bien sûr, mais qui rendaient sans doute moins pénible mon alcôve solitaire.
Avec le temps, je trinquais même, avec elles, de bouteilles de champagne italien qu’elles achetaient pour deux sous. « En l’honneur de ma bien-aimée “difficile” ! » disais-je en levant le verre vers l’ampoule tristounette qui pendillait sur nos têtes.
« Elle t’attend au passage ! Ça, c’est sûr ! » répliquait tout de suite la compagne provisoire de mes offusquées dérives nocturnes.

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Image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Trente ans avaient sonné depuis le fameux mariage, mais encore Felicidad niait à Diego la totalité de son amour. Ce fut alors, ma chère Fermina — véritable lectrice ayant la patience de m’entendre tout au long de cette périlleuse et défatigante narration —, ce fut juste alors je vous disais, que Diego, osant briser pour la première fois de sa vie le mur de caoutchouc des conventions silencieuses, frappa à ma porte. Ou pour mieux dire poussa sans effort ma porte qui est toujours ouverte à mes visiteuses à cause de mon exigence d’horizontalité — devenue avec le temps une attitude tout à fait opposée et même ennemie vis-à-vis de celle qu’on conseille aux humains, afin qu’ils gardent leur verticalité, c’est-à-dire la positive habitude de marcher tout en fixant l’horizon…
Il faut dire que de cette rencontre historique, qu’on ne pouvait pas imaginer plus brusque et maladroite, je garde un beau souvenir ! Oui, cela vous émerveillera, mais je ris intérieurement en voyant la stupeur se peindre, invincible, sur le visage de cet homme distingué qui s’imposait par son élégance nonchalante et aussi par le parfum débordant de son après-rasage. Pourquoi était-il ébahi, abasourdi et sans paroles ? Mais bien sûr, parce que j’étais en train, avec une nonchalance inélégante qui n’était pas dépourvue de charme… j’étais en train de faire l’amour à ma plus récente recrue parmi la vaste population des infirmières, professionnelles ou pas, qui peuplent notre planète et notre belle ville sur la mer aussi.
Diego se rendait parfaitement compte que c’était anachronique de le dire, mais il avait tellement débité à voix haute cette phrase en s’approchant de ma porte ouverte qu’il dit quand même ce qu’il devait dire : « Reprends-toi Felicidad ! Elle t’aime, elle t’a attendu pendant tout ce temps, vous vous êtes promis de vous attendre l’un l’autre… donc voilà, je me débarrasse d’un poids qui m’était désormais insupportable ! »
« Merci, lui répondis-je tandis que la belle Isabela se dérobait derrière le drap vivement coloré… Merci, que puis-je t’offrir en échange ? » Je n’avais pas des biscuits, mais j’aurais pu lui préparer un thé avec des tartines beurrées…
« Je vais emprunter ton infirmière, si elle est d’accord. Je suis vieux, mais encore en forme et j’ai suffisamment d’argent pour faire au moins quinze fois un tour fouillé du monde ! »
Ensuite, Diego partit au loin avec cette infirmière pleine d’enthousiasme et de fantaisie. Mais, suite à un accident banal, ils moururent tous les deux. Restée veuve, Felicidad m’accueillit finalement dans sa grande maison, mais tout de suite après une semaine passée à savourer les joies incommensurables de notre paradis perdu, elle plongea dans une sombre mélancolie imprégnée de sentiments de culpabilité pour tout ce qu’elle avait fait endurer au pauvre Diego. Pour ce glorieux amour repêché et réhabilité, il n’y eut plus rien à faire, et ce fut inutile de démolir le mur d’enceinte pour le remplacer avec la haie d’origine…
Dernièrement, je me sentais de plus en plus piégé, resserré comme dans une cage à canaris… J’ai pris alors la salutaire habitude de marcher des heures sur la route au bord de la mer… Jusqu’à ce qu’un jour…
Tino

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Jean-Jacques Henner, image empruntée à un tweet de Laurence (@f_lebel)

Giovanni Merloni