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Marilyn Monroe, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides

Bonjour, Colette !
Tandis que nous nous étiolons comme des étoiles tombantes, la sensation du vide laissé par notre auteur préféré se comble de chagrin, mais aussi d’une sorte de ressentiment à son égard.
Nous avons en fait le sentiment précis d’avoir été trahies, toutes, ma collègue Bradamante en première.
Elle était prête à raconter tout de sa rencontre avec Nino, convaincue que sa confession aurait finalement permis de remettre debout les ponts de toute sorte et dimension que le Galérien avait détruits à son passage, rendant de plus en plus tortueux le dialogue avec ses fidèles, même les plus chéries.
En privilégiant l’échange libre et imprudent avec les lectrices au détriment des attentes de rigueur et cohérence des lecteurs mâles, le Galérien n’a pas seulement découvert son flanc le plus fragile : il a fini par perdre l’équilibre et le sens de la réalité. Comme s’il avait voulu explorer la géographie des rapports humains sans en fouiller dûment l’histoire…
Notre consœur Bradamante a fait un long voyage pour nous rejoindre, obligée de surmonter d’énormes difficultés à chaque frontière, à chaque train, à chaque auto-stop, à chaque porte. Quand elle est arrivée à Paris, elle ne savait même plus parler, ayant perdu au fur et à mesure la souplesse de sa langue d’origine sans avoir eu le temps ni la force, en revanche, d’apprendre dignement la nôtre.
Le résultat de cette « Odyssée de Pénélope » est maintenant sur la table de notre festin telle une tarte à se lécher les doigts, aux saveurs aussi prévisibles qu’inquiétantes, parce que la déception s’y mêle péniblement au sentiment d’une liberté ratée.
Dans ses textes, le Galérien nous avait longuement entretenues sur une hypothèse qui s’est révélée finalement impraticable : on ne peut pas concilier la réticence avec l’exubérance, la vérité de la vie de tous les jours avec ce que chacun et chacune s’attendent, inévitablement, d’une œuvre d’art « sincère ».
Au bout de son long voyage, Bradamante s’est finalement découverte incapable de tout raconter, ayant épuisé toutes ses envies dans ce voyage même. Est-ce que la vie et donc la personne du Galérien se sont enfin révélées, à ses yeux, beaucoup moins intéressantes par rapport à tout ce qu’elle avait imaginé, voire rêvé avant ? Est-ce qu’elle a dû enfin constater que celui-ci avait tout simplement rebroussé chemin, renonçant à l’amour et par conséquent à la gloire, parce qu’il n’avait pas réussi à franchir la barrière invisible qui le séparait de cette « liberté » dont il avait cru tout savoir, qui maintenant lui faisait peur ?
Toujours est-il qu’à son atterrissage parmi les communs mortels Bradamante, tel un pigeon voyageur, avait très bien serré dans sa bouche un bout de papier sans doute intéressant, du moins dans la mesure où cela laisse entrevoir une perspective de sereine normalité en ce Galérien :

De ma vie, je n’ai eu
que la malsaine patience
l’envie compulsive
la captivante, sinueuse
faculté de persuasion
(empruntée aux prêtres)
de l’amant des femmes mariées.
En échange
j’ai eu seulement
l’amour tardif
le suffoquant attachement
la violente jalousie
de qui m’avait, désormais
perdu…

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Elysabeth Shippen Green, The libray (1905), image empruntée à
un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Il s’agit donc, selon cet autoportrait, d’un homme « navigué » qui n’a jamais su conjuguer la pensée et l’action, arrivant trop tard ou alors trop tôt aux rendez-vous avec la gloire… sans en connaître qu’une odeur, un écho ou une saveur posthume. Il serait un prototype du perdant qui aurait pu plaire à Pasolini. Car ses victoires se sont exploitées dans un combat quotidien, acharné, avec des interlocuteurs ou des interlocutrices toujours incrédules vis-à-vis de sa tenue. De son côté, Nino a toujours sous-estimé ses possibilités de susciter la confiance et l’amour sans faire rien d’autre qu’exister ! Pourquoi n’a-t-il jamais eu la présence d’esprit voire l’insouciance de sauter sur le train qui passait à son côté pour vivre vraiment, jusqu’au bout, une autre vie ?
Je te salue avec estime et sympathie,
Beatriz

P.-S : Ah, oui ! vous vous souvenez de mon prénom ! Je suis l’une des rares personnes qui ont connu Nino lors de son adolescence explosive. C’est à moi qu’il a envoyé ses derniers aveux. Il croyait que j’étais morte, que donc personne n’aurait ouvert cette inquiétante enveloppe déposée à mon nom auprès de la poste restante de Bonne Nouvelle, que je vous transmets sans hésitations. À l’intérieur, surprise des surprises, vous n’y trouverez pas qu’une innocente lettre à Beatriz ! Il y a aussi cette « lettre à Bradamante » qui m’a sincèrement inquiétée. Pas vraiment pour l’amour, qui est toujours une belle chose, mais au sujet de la lucidité de Nino…

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Hans Purrmann, La lectrice Image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) et Anna Urli-Vernenghi (@urlivernenghi)

Chère Beatriz,
On me cherche partout. Mais personne ne peut me trouver. Parce que d’abord j’ai cessé de chercher qui que ce soit, dont moi-même… Parce qu’ensuite j’ai finalement découvert l’abîme qui sépare la littérature épistolaire de la littérature romanesque.
Je croyais avoir besoin d’une lectrice, je pensais en avoir rencontré une qui cumulait en elle toutes les qualités des lectrices passées présentes et futures : d’Héloïse jusqu’à la jeune astronaute en voyage pour Mars, désormais habituée à lire en dehors de toute orbite, en se passant même de l’hypothèse du retour sur la Terre. Quelqu’une qui, tout en me lisant, me laissait exprimer jusqu’au bout.
Je croyais qu’écrire c’était un but, que tout le reste ce n’était qu’un moyen pour y parvenir, que l’amour n’était qu’un obstacle mineur.
On ne doit pas tomber amoureux d’une lectrice ! Surtout pas si elle est, pour tout dire, une femme, une vraie femme qui vous aime ! Elle sera bien sûr notre complice, mais lorsque l’amour se déclenche est-ce que la complicité voire la compréhension réciproque sera toujours possible ? Ne serait-il pas, au contraire, l’amour, le principal ennemi de cette complicité ?
Je me disais, ma chère Beatriz, que le fait de ne pas se regarder dans les yeux, avec l’impossibilité de se toucher l’un l’autre, empêcherait l’amour : en absence de contacts physiques, cette « cristallisation de l’amour », que Stendhal nous a apprise, devrait logiquement s’arrêter au niveau de l’infatuation… Mais je m’en rends compte, rien qu’en formulant cette idée de l’infatuation (et de son éventuel « niveau ») que cela va inévitablement toucher l’orgueil des personnes sensibles : oui, il est bien possible de tomber amoureuse d’un inconnu, même s’il a un nez pareil à celui de Dante ou de Cyrano !
La plupart de mes lectrices connaissent l’histoire de Cyrano, de son déchirant amour pour Roxane. Tout le monde s’attache sans inhibitions au charme inépuisable de cet homme élégant et malchanceux à la fois… parce que son histoire a une FIN, parce qu’il meurt et que la révélation de son amour… finalement partagé par Roxane, arrive dans le moment de « non-retour » où cet amour se fige dans l’image brisée d’un bonheur manqué et pourtant unique. On ne pourrait pas imaginer une forme d’orgasme plus intense et charismatique que celle qui accompagne la révélation de l’amour sur le point même de la mort. Tout le monde accepte la violence de cet amour et sa catharsis pour la seule raison qu’on sait que Cyrano mourra.
Qui pourrait tolérer, au contraire, que l’amour entre le poète et la lectrice continue, même si elle a fait un vœu de clôture, même si elle se cache dans l’armure d’une femme guerrière de l’époque de Charlemagne ?
Mon grand père napolitain répétait souvent un proverbe qu’on ne peut pas traduire en français sans en perdre l’esprit dans le passage de la frontière : « Ogni bel gioco dura poco ». En français, cela pourrait se traduire par un « ça suffit », accompagné par un violent haussement des épaules et suivi par des mots résignés et humbles, par exemple :
« Ce n’était qu’un jeu, finalement »
« Un jeu l’amour ? Mais vous rigolez ! »
« Un jeu interrompu c’est un jeu gagné… »
« On ne gagne jamais, ni dans l’amour ni dans le jeu ! »
« Mais, il faut tourner la page, quand même ! »
N’es-tu pas d’accord, Beatriz ? Donne-moi de bonnes nouvelles de toi…
Nino

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Peter Vilhelm, La porte ouverte, image empruntée
à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Bradamante,
Jusqu’ici nous nous sommes regardés dans nos mots réciproques. Ils ont été nos yeux, nos mains, nos pas et surtout notre voix. Possible ? De milliers ou de millions de mots seraient-ils en mesure de remplacer l’image réelle de nos corps ? Tout en demeurant convaincu que nos corps seulement pourront attester sans ombre de doute notre existence en vie, est-il possible que nos mots deviennent le seul moteur d’un véritable voyage, d’une véritable course sous la pluie pour nous rencontrer, avant de demander à nos corps « vrais » de répéter tout ce que deux êtres sans corps se sont déjà « transmis » l’un l’autre ? Existe-t-il l’amour virtuel ?
Oui, ça existe, ma chère Bradamante, parce qu’en définitive rien ne peut échapper aux sentiments humains. D’ailleurs, tout est terriblement réel, même une page sans poids qui voltige dans le néant et que seul le regard peut enregistrer.
Nos mots — venant d’un monde parallèle, apparemment parfait et inexpugnable — ont échoué dans un monde réel qui n’était pas du tout protégé ni parfait.

Avec ma complicité
dans ce corps déjà blessé
(désintégré par d’autres explosions)
tu as fait déflagrer
cet amour insensé
déplacé, disproportionné
féroce et malchanceux
toi, une ombre dérobée
toi, une courbe rapide
brisant les temps des ruines
toi, force limpide, écrasante,
à ton tour effondrée.

Tandis que tu tombes,
telle une plume, flottant
vers le bas de l’escalier
je meurs dans le vertige
de tes bras invisibles
gais et silencieux
m’attendant frémissant
tout en haut,
aux étages élevés.

Évidemment, derrière nos mots, il y a deux personnes capables de remplir les vides entre les mots mêmes… D’ailleurs, entre nos mots il n’y avait pas vraiment des vides… Quoi faire maintenant ? Comment vivre sans toi, Bradamante ? Comment vivre sans moi ?
Nino Le Galérien

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John Singer Sargent Le peintre Paul Helleu et son épouse, Alice (1889), part. image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel) et Franck D. (@FranckDache)

Giovanni Merloni