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La lectrice de Irving Ramsay (1861-1948), image empruntée à un tweet
de Laurence L. (@f_lebel)

La sale chaîne trépidante

Ma chère Dora,
On est aux feux d’artifice et aux larmes. Tout cela couvait sous les cendres, évidemment : l’explosion et la fin… Mais je cours trop vite, n’est-ce pas ? D’abord, je vais vous expliquer. Ensuite, on verra si l’on est déjà à la fin de quelque chose, ayant affaire à un personnage tellement atypique !
Donc, pour commencer, nous cinq, représentantes saisonnières du comité restreint de l’association du Galérien — Cheyenne, Clelia, Corinne, Constance et moi, Colette —, nous nous sommes réunies hier dans la maison de Marcel Proust à Combray dans le Calvados. Dans cet endroit aussi irréel que le monde virtuel, nous avons fouillé longuement dans l’œuvre sans doute la plus intéressante du Galérien : « La sale chaîne trépidante ».
Nous étions en train de conclure avec un communiqué témoin à envoyer à d’autres collègues lectrices, dont Berthe, Béatrice et Brigitte, quand une nouvelle déconcertante nous a obligées à interrompre les travaux.
Un événement inattendu, dont je vous parlerai dès que possible… Mais avant, je vous demande de patienter, en me donnant la petite satisfaction de vous lire le procès-verbal de la manifestation d’hier, que j’ai rédigé moi-même.

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L’ombre d’un désir #Paris #Olympus, image empruntée à un tweet
de Laurence L. (@f_lebel)

Compte-rendu de la réunion du Comité, 8 juin 2016
…Chargée par le comité de l’organisation de notre rencontre au sujet de l’une de nos dernières retrouvailles, « La sale chaîne » du Galérien, notre consœur Cheyenne a voulu introduire le débat à sa façon. Cela a été une intervention brillante et énergique, dont j’ai retenu juste les dernières images, très poignantes, qu’elle a su extraire des textes du nôtre pour y découvrir, même au-delà des intentions du Galérien même, la locomotive d’une assez personnelle théorie de l’amour : — la « sale chaîne trépidante » nous a dit calmement Cheyenne, c’est le titre d’une œuvre passionnante, que les lectrices peuvent très bien traverser toutes seules, sans qu’il y ait besoin de renseignements ou d’instructions pour l’usage, car il ne s’agit pas de traverser la jungle assassine, mais le monde bienveillant des feux de joie. Toujours est-il que la thèse sous-entendue dans les mille pages de ce texte unique peut se prêter à de fausses interprétations et des doutes : est-ce que le Galérien méprise intimement ce qu’il montre d’apprécier en public ? Que veut-il dire avec cette « sale chaîne » ? Pourquoi l’appelle-t-il « trépidante » ? J’essaie de répondre à ces inquiétudes par l’image qui nous accompagne tout au cours de cette lecture à bout de souffle : un homme qui marche sur une piste consacrée aux vélos se transformant très rarement en voie piétonne. Tout au long de sa promenade plus ou moins calme ou périlleuse, une espèce de tapis roulant, coulant à son flanc, transporte les circonstances de la vie. Il s’agit surtout de femmes figées, dans la mémoire de l’auteur, avec la même expression et attitude qu’elles avaient lors d’une rencontre « cruciale » (et forcément inoubliable). Mais la plupart de ces femmes jaillissant de cette passerelle sont mariées, ou alors elles sont toujours liées à quelqu’un qui les attend ou ne les attend pas, qui les poursuit ou ne les poursuit pas… C’est incroyable, mais vrai : toute la vie de Nino, le personnage principal de ces mille pages, se déroule ici, sur la voie solitaire, ou là, dans la rue publique, fourmillante d’humanité.
Ici, lorsqu’il joue jusqu’au bout le rôle du promeneur solitaire, Nino fait de façon que ses réflexions et rêveries intimes prennent le dessus.
Là, lorsqu’il se mêle au monde, il ne peut ni ne veut reproduire la parfaite solitude dont il est imprégné jusqu’à la moelle. Il accepte donc la promiscuité des rapports humains comme antidote aux dangers du perfectionnisme, toujours aux aguets. Il se met en jeu sachant qu’il souffrira, mais aussi qu’il rencontrera, parfois, le bonheur…

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Maria Cassat, La lectrice, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Cheyenne n’avait pas fini de dire ce dernier mot, « bonheur », qu’une autre membre du comité, Clelia, lui avait brusquement coupé la parole :
— Comme vous le savez bien, j’ai consacré la plupart de mes études à Stendhal, notamment à la Chartreuse de Parme. Et je connais par le menu et par coeur tout ce qui concerne mon personnage homonyme, Clelia. Donc je sais bien ce que veut dire « aimer sans voir la personne aimée ». C’est horrible. Le même que ne pas nous voir nous-mêmes. Et pourtant l’on s’y habitue. Jusqu’à comprendre que l’amour va bien au-delà de la plupart des principes réglant notre vie au jour le jour. Je ne veux pas dire que l’amour doit forcément rendre les gens insensibles et lâches ! Je ne veux pas défendre les compromis non plus… Mais l’amour est sans doute le bien plus précieux qui existe, donc il faut l’arracher quand il nous passe à côté, quand il est là spécialement pour nous ! Il ne faut pas laisser qu’il s’échappe ! Voilà, c’est mon point de vue… ou plutôt c’est ce que je lis dans les bouches, dans les jeux, dans les gestes nerveux des personnes que je rencontre moi-même sur cette passerelle magique…. Ce qui compte dans un cadeau ce n’est pas le cadeau même ou son enveloppe, c’est le ruban qui le referme, ce ruban qui se transforme en piste, en passerelle, en aile d’oiseau voltigeant devant nous. Un ruban amenant rien qu’un parfum, rien qu’un souvenir, rien que la petite complicité du désir et du partage d’un petit moment de vie ensemble… Pardonnez-moi, mais je suis un peu romantique, avec une forte propension pour une vision esthétique de la vie… Par conséquent, je me sens très proche à ce que nous dit Le Galérien à propos de la « sale chaîne » : celle-ci est le prix qu’il faut payer si l’on ne peut pas renoncer à l’amour ! La sale chaîne qu’il évoque est donc la vie même, la vie qui coule autour de nous en temps réel, c’est la dimension horizontale des rapports humains, leur simultanéité dans l’espace… tandis que la chaîne verticale est la dimension intérieure, le flux de chaque vie dans le temps.
Il y a donc, bien sûr, un parallèle entre cette « chaîne verticale » — où nos fautes se cumulent dans le temps de notre vie ; où l’on nous voit tomber de Charybde en Scylla voire plonger dans des situations amoureuses de plus en plus difficiles — et la « chaîne horizontale » se déroulant dans l’espace sans temps du présent : ici nous ne sommes pas les seuls à être touchés par une recherche de bonheur mental et physique qu’on ne pourrait plus acharnée et inépuisable… Une recherche qui prévoit le partage presque inévitable de deux amours s’enchevêtrant et se mêlant dans un seul corps : un homme aime deux femmes dont au moins une aime à son tour deux hommes…

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Christen Dalsgaard image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Impatiente d’intervenir pour encadrer de façon convenable cette hypothèse un peu trop « évidente », Corinne s’était levée brusquement et avait vite imposé sa voix de soprano : — tout cela est la conséquence d’un péché originel commis ou enduré : l’amour de la mère dans l’homme enfant ; l’amour du père dans la femme fille… Une mère et un père qui sont toujours accompagnés par des attributs caractéristiques : charismatique ; tyrannique et pourtant empressé/e ; absent/e mais charmant/e et toujours indispensable… D’ailleurs, c’est banal, mais cet amour pour le père ou la mère se révèle presque toujours inséparable de la rivalité, croisée et plus ou moins sanglante, d’une fille avec sa mère et d’un fils avec son père…

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Jean-Jacques Henner, image empruntée à un tweet de Laurence L. (@f_lebel)

Corinne aurait voulu continuer en fournissant des exemples à foison. Mais Constance, véritable leader du groupe, ayant bien compris ce que Le Galérien avait voulu évoquer par cette « sale chaîne », avait gelé tout le monde en déclarant qu’elle n’était pas d’accord pour une analyse trop fouillée et à la limite bureaucratique de l’éternelle « règle du jeu » que nous avons apprise dans le fameux film de Jean Renoir, une règle que notre écrivain appelait efficacement « trépidante » : — car il s’agit, bien sûr, d’une chaîne amoureuse assez promiscue, donc sale… mais elle est trépidante aussi !
Moi, Colette, j’étais en train d’ajouter un petit commentaire qui avait jailli spontanément de mon esprit :
« Si je songe aux fils et aux filles qui ne savent ni veulent se libérer de l’amour des géniteurs de l’autre sexe, je ne vois s’ouvrir devant eux que la perspective de la solitude !… »
…quand une lectrice étrangère à notre cercle, se présentant à nous avec son prénom fabuleux, Bradamante, a demandé la parole d’un air embarrassé :
— Pardonnez-moi ! dit-elle. Aujourd’hui, je n’ai pas que la responsabilité de mon prénom venant du personnage de la femme guerrière et charismatique que je ne suis pas ! En fait… j’ai eu des nouvelles assez troublantes du Galérien. Apparemment, il est en train de sortir de son île secrète. Mais au lieu de recueillir les fruits d’une petite gloire, longuement attendue, il renonce à tout en échange d’un nouveau rêve ! Un rêve aussi captivant que dangereux. Mais je vous laisse juger vous-mêmes : c’est le Galérien en personne qui a écrit ça :
« Jusqu’ici nous nous sommes regardés dans nos mots réciproques. Ils ont été nos yeux, nos mains, nos pas et surtout notre voix. Possible ? Est-il possible que des milliers ou des millions de mots soient en mesure de remplacer l’image réelle de nos corps, qui seule peut attester sans ombre de doute notre existence en vie ?… »

J’arrête ici mon compte-rendu, bien soulagée à l’idée que ce sera cette étrange Bradamante qui nous en parlera d’ici une poignée de jours. À elle de nous raconter comment un charmeur comme Nino le Galérien, dompteur sans égal de lectrices inquiètes, a pu échouer dans son même piège, tombant amoureux d’une seule d’elles…
Allez-y, drôle d’amante à l’état sauvage !

Colette

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Giovanni Merloni