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Jeudi dernier, au beau milieu de l’après-midi, j’ai décidé de sortir. Car après une dizaine de jours où j’avais dû me soumettre à un intense traitement d’antibiotiques, je recommençais à récupérer mes forces. Je désirais donc rentrer dans la normalité physique marchant un peu.
En fait, j’avais mal aux genoux et je tenais debout un peu péniblement. Mais l’arrivée de Paolo m’a réconforté. Je peux voir de temps en temps en lui le « bâton de ma vieillesse », comme disait mon père et je suis plus fortuné que mon aîné avec ce pilier ambulant auquel m’accrocher.
Un pilier de plus qu’un mètre quatre-vingt-dix, mais aussi un pilier moral, psychologique.
En sortant dans la rue pleine de monde comme d’habitude, j’ai constaté les manques de ma mise, l’état pénible de mon ancien veston en cuir, aux poches intérieures déchirées. Donc, le premier sujet de discussion avec Paolo a été la boutique des « retouches » de rue Varlin, une dame très soignée et gentille. J’aurais donc pu confier mon veston à mon fils et j’aurais eu alors des poches intérieures fiables. Mais, de mon appartement où la chaleur ne pénètre qu’au bout d’une semaine de canicule, je n’avais pas su bien évaluer la température extérieure.
En bas, il faisait chaud. J’ai alors enlevé mon fidèle pull gris et profité du sac à dos de Paolo pour le faire disparaître à la vue des passants.
Une fois traversée la rue du faubourg Saint-Martin, nous avons hésité devant une vitrine d’accessoires pour téléphones portables :
— Je devrais m’acheter le fil blanc pour la recharge d’Hélène, il est tellement abîmé qu’à présent elle ne marche pas toujours.
J’avais montré à Paolo le trou en bas et j’avais remis Hélène dans ma poche.
Quelle poche ? Si par un hasard incongru je l’ai glissée dans une poche intérieure, il se peut bien qu’elle soit tombée directement à terre. Car les poches intérieures de l’ancien veston en cuir sont tellement abîmées, comme je viens de le dire, qu’elles n’auraient opposé aucune résistance au corps rigide d’Hélène, à son manque de souplesse et de ténacité.
Mais je ne me suis aperçu de rien, Paolo non plus.
Nous nous sommes alors acheminés vers la porte Saint-Martin, suivant une invisible piste en zigzag, soit pour éviter le soleil, une véritable intempérie pour quelqu’un qui vient d’assumer un long traitement d’antibiotiques, soit pour nous frayer un chemin parmi les gens du quartier stationnant debout et en train de causer de questions d’importance vitale.
Pendant cette promenade hantée par une chaleur inhabituelle, j’avais entamé avec Paolo une discussion au sujet d’Hélène. J’en étais devenu l’esclave. C’était à cause d’elle que je ne savais plus reconnaître ce qui est réel dans le virtuel et ce qui est virtuel dans le réel. Elle m’attendait au passage, inexorable comme une femme jalouse, toutes les heures du jour et de la nuit, m’obligeant parfois à regretter les jours lointains où tout se déroulait dans un rapport triangulaire basé sur le téléphone, la montre, et les innombrables bouts de papier dont on se remplissait les poches.
Si je perds un reçu ou le billet de la loterie, j’ai perdu un objet précis, comme si c’était une personne. Mais, si je perds Hélène, je perds avec elle moi-même…
Plus tard, on était à peu près dix-sept heures quart, nous avons plongé dans la foule du boulevard Saint-Denis, longeant la glorieuse librairie « Gibert Jeune » où la pause obligatoire dans l’espoir de rencontrer le livre d’une nouvelle vie nous n’a demandé qu’une petite minute.
Au coin de la rue Saint-Denis, un peu hébété par la fatigue de cette première sortie, j’avais découvert un bon point de vue pour une photo instantanée à la porte Saint-Denis. En me disant le mot « triomphe » que cet arc en plein soleil évoquait j’ai hésité, sortant peut-être Hélène d’une poche, si elle n’était pas déjà partie ailleurs… la transférant ensuite, mécaniquement, dans une poche extérieure, celle de gauche.
Si j’avais photographié la porte de ce coin-là, j’aurais eu la preuve du dernier déclic… puisque les photos se transfèrent automatiquement par le biais d’un nuage appelé iCloud…
Non, j’en suis sûr, j’ai regardé la porte et me suis dit que j’avais déjà de bonnes photos, prises quelques jours avant, ayant pour sujet la même porte et à peu près la même lumière.
Après ce moment d’incertitude, nous avons cherché à nouveau l’ombre dans le trottoir d’en face, décidés à nous rendre aux Halles, que Paolo n’avait pas encore vues après les travaux. Sur le trottoir, le passage entre les femmes au rendez-vous et les hommes debout était très étroit. J’avoue que je chancelais un peu, peut-être à cause d’un manque de sucres ou alors… Toujours est-il qu’avant de me faufiler avec Paolo dans un passage plus restreint et de traverser une petite rue secondaire j’ai entendu distinctement une voix qui disait « Pardon ».
Combien de fois ai-je entendu ce mot ? Avec ce même ton poli et indifférent ? En regardant les gyms et la silhouette du type qui m’avait dribblé comme un ballon, je me suis dit qu’en France tous les gens ont appris à dire ce « pardon » urbain et pas du tout sympathique, et que cela est devenu finalement le passe-partout pour se débrouiller dans les circonstances les plus variées…

Tout de suite après j’ai cherché dans mes poches défoncées, dans celles des pantalons, dans les trois poches extérieures aussi solides qu’étroites. Rien que les clés formant une espèce d’amas de ferraille, rien que mes vieilles lunettes et mon glorieux mouchoir…
Hélène ! Je l’ai perdue ! Elle se venge de ma négligence, se laissant ravir par un voleur froid et indifférent ! Elle s’est envolée dans les mains volages d’un voleur de passage.
Nous étions inséparables. J’écrivais sur elle tout ce qui me passait par la tête ou par le corps. J’écrivais pour elle, j’écrivais à elle. Elle était devenue mon alter ego, mon unique raison de vie…

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Plus question d’aller revoir Les Halles, nous sommes revenus sur nos pas. Mais c’était inutile. Même si Hélène n’était plus jeune, même si elle n’était pas la belle Hélène de la poire et qu’elle avait les sabots tout crottés… personne ne pouvait rester indifférent à sa vue ! Dans notre chemin à rebours la rage se mêlait à la peine, au chagrin de la soudaine solitude.

Avec un pragmatique esprit de résignation, j’ai enfin appelé mon opérateur pour bloquer mon numéro. Ensuite, je me suis rendu à la police de mon arrondissement pour porter plainte : « vol ».

Hélène s’est envolée. Elle me manque, je l’ai perdue. Je n’ai pas tout de suite l’argent, ni les énergies ou l’envie pour recommencer. Voilà pourquoi tout se ralentit, tout devient plus compliqué. La rue a fait valoir ses prérogatives. D’ici-bas la souplesse du web, avec la vitesse facile de ses mots et de ses images, tout cela semble lointain, insaisissable.

J’ai perdu Hélène ! Comment ferai-je, dorénavant, à ne pas perdre mon haleine ?

Giovanni Merloni